Inst. chrét.,éd., 1536. Opp. Calv., I, p. 28 Sq; p
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D'abord, il est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, d'établir la réalité du libre arbitre; en tous cas, cela ne peutse faire sans un appareil de discussion extrêmement compliqué. Et qu'on ne dise pas qu’il suffira au commun des hommes d'accepter sur ce point le témoignage de leur conscience psychologique, sans s’embarrasser dans des subtilités philosophiques au-dessus de leur portée. L'observation psychologique réclame des aptitudes que tous n’ont pas reçues au mème degré, et donne suivant les individus les résultats les plus discordants. Si l’on admet que la responsabilité dépend de cette hypothèse, on introduit un élément d'incertitude morale et de doute, dont s’empareront ceux chez qui il eût été le plus nécessaire de développer le sentiment de lobligation et de la responsabilité. Sans doute, une fois l'hypothèse du libre arbitre admise, il semble que rien ne soit plus facile que détablir la responsabilité; l’être bre éGtant la cause première de ses actes, il en doit subir les conséqueénces: /Ils-se peut que la théorie ne présente pas le flanc à de sérieuses objections, mais la difiiculté commence dans le domaine de la pratique, lorsqu'on veut éveiller chez un homme le sentiment de sa culpabilité.
Ou l’on se basera sur la libsrté d’indifférence, ou l’on fera appel à lexistence d’une liberté qui apparaît de temps en temps comme une lueur fulgarante dans la nuit et le chaos des penchants innés, des inuences du tempérament et du milieu, enfin des directions nouvelles qu'imprimerait au caractère chaque acte libre déjà accompli.
Dans le premier cas, on ne réussira jamais qu'à pro-
voquer un sentiment de la responsabilité extrémement
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superficiel. En effet, si l'équilibre parfait est rétabli après chacun de mes actes, si ceux-ci ne gravent pas dans l’âme une empreinte ineffaçable, s’ils n’ont aucune conséquence psychologique, si la liberté demeure toujours aussi grande qu’au premier moment, il est clair que la condamnation tombera non sur le moi présent, mais sur un acte passé dont il ne reste plus de trace en lui, et qu’un autre acte peut réparer, au moins subjectivement. J'ai commis autrefois des actes mauvais et j'en rougis. Pour me réhabiliter complètement à mes propres yeux, il me suffira de faire une série d'actes bons. Le remords n’a plus de place dans cette conception, car l’honnête homme d'aujourd'hui n’a rien de commun avec le déclassé d'autrefois, puisqu'il ne reste plus rien de ce dernier.
Dans le second cas, 1l est impossible de jamais savoir si l’on est responsable ou non. Comment faire le départ entre les influences de lhérédité, du tempérament, du milieu, de l’éducation et l'acte libre? Souvent on croit avoir agi librement et l’on s'aperçoit bientôt qu’on s’est laissé guider par quelque passion secrète, dont on ne soupçonnait pas l'existence, et dont l’acte qu’on croyait libre nous révèle la présence. La prétendue conscience du libre arbitre ne prouve rien. On croit qu’on n’est pas déterminé parce qu’on ne sent pas toujours qu’on l’est, ce qui ne prouve nullement qu’on ne le soit pas. Autre chose, en effet, serait de sentir qu’on n’est pas déterminé et autre chose est de ne pas toujours sentir qu’on l’est, et c’est à quoi semble se réduire la conscience du libre arbitre. Dans ces conditions, comment prouver à un homme
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qu'il a jamais agi librement dans sa vie? Comment, par conséquent, lui démontrer qu’il est responsable? Comment savoir si on l’est soi-même? L'impossibilité de le savoir deviendra absolue quand le pécheur, tombé dans l’esclavage du vice, enserré dans ses habitudes mauvaises et déterminé au mal par l’abus de sa liberté (état que reconnaissent possible les philosophes les plus sérieux qui maintiennent le libre arbitre), devra fonder sa responsabilité sur le souvenir plus ou moins certain de la conscience qu'il aurait eue d’avoir fait un acte libre. Si un temps assez long s’est écoulé entre cet acte supposé libre et l’effort de la mémoire affaiblie du pécheur, comment pourra-t-on jamais le convaincre qu’il est responsable ?
À supposer qu'on vienne à bout de ces difficultés pour son compte, et qu’on perçoive intuitivement en soi un acte de liberté, il faudra cependant abandonner à leur scepti-
cisme moral tous ceux qui n'auront pas eu cette bonne
fortune. C’est un parti auquel l’Église évangélique ne peut
ni ne doit se résigner. Le problème de la responsabilité qui parait si facile en théorie, grâce à l'hypothèse du libre arbitre, devient presque insoluble dans la pratique ; tout le monde avouera l’existenc: théorique de la responsabilité, mais parmi ceux qui pensent, les âmes d’élite seules se reconnaîtront responsables. Les autres rejetteront la responsabilité de leurs actes sur la violence de leurs passions, qu’on leur présente à tort comme une circonstance atténuante. Les difficultés que Calvin a eu à résoudre ne placent donc pas sa thèse dans une situation d’infériorité à l’égard des doctrines opposées, par le seul fait de leur
existence ou de leur nombre. Dans cette question, la qua-
lité intrinsèque des critiques doit seule entrer en ligne de compte, et c’est elle qu’il reste à apprécier.
& 1. — La responsabililé el la Providence.
De ce que « Dieu ploye, tour ne outire à son plaisir les réprouvés, » Calvin reconnait qu'il « y sort bien plus difficiles questions (1), » que celles qui naissent de ’exégèse. « Difficilis et involuta queæstio », disait-il dans la première édition de son Institution. Voici à quoi se réduit toute l’argumentation des adversaires de Calvin, ses contemporains. Si tout cequiarrivese fait par la volonté de Dieuet que les péchés mêmes des hommes tournent à sa gloire, comment les pécheurs peuvent-ils être punis, pour avoir agi CONformément à la volonté de Dieu? Et supposé que leurs actes soient repréhensibles en eux-mêmes, comment l’homme en supporterait-il la conséquence, puisque Ja nécessité lui en est imposée par la providence de Dieu quiest dès lors seule responsable ? «Si Dieu nous punissait parce que nous avons de la barbe, ne nous ferait-il pas tort, puisque c’est lui qui la fait croître et que le fait d'avoir de la barbe ne dépend pas de nous (2) ? »
A cette double critique, Calvin répond en mettant en lumière le critère sur lequel doivent se fonder
tous nos jugements moraux, et cela était nécessaire en
l'AS CHIPS MIE
2. Calumnice cujusdam nebulonis. Contr.. art. # et 11. Opp. Calv. vol. IX, p. 277 et 280.
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présence de l’utilitarisme superficiel qai donne à la première des objections proposées au réformateur, toute sa force apparente. Il faut apprécier les actes, non d’après leurs résultats heureux oumalheureux, maisdans leur source et leur fin. Si l’acte procède d’une nature mauvaise en so1-et que le but, en vue duquel ila été perpétré, soitillégitime, il est mauvais. « Leméchantestincité ou de sonavarice, oud’ambition, ou d’envie,oude cruauté à faire ce qu’il faitet neregarde a autre fin. Pourtantselon la racine qui est Vaffection du cœur et le but où il prétend, l’œuvre est qualifiée et à bon droit Jugée mauvaise » (1). L’affection du cœur, c’est-à-dire le penchant de la nature, et le but où il prétend, c’est-à-dire l'intention, suffisent à vicier un acte, d’ailleurs conforme extérieurement à ‘la loi morale ou bon dans ses résultats, dès que l’une ou l’autre est mauvaise. Voilà pourquoi Calvin refuse d'accorder aux vertus des hommes irrégénérés un caractère méritoire. Ce qui importe, ce ne sont pas les actes extérieurs, mais les dispositions et les motifs qui leur donnent naissance. « Or, dit-il, en parlant des païens, il est certain que ce sont mauvais arbres, vu qu'il n’y a nulle sanctification, sinon en la communion de Christ. Ils peuvent donc produire de beaux fruits, mais ils n’en peuvent nullement produire de bons » (2). s
D'un autre côté, hàtons-nous de le dire, la légitimité
du but ne suffit pas à elle seule à justifier un acte. Pour
1. Contre la secte des libertins. Chap. XIV, Opp. Calv., vol. VI, p. 189.
2, inst. chrét. II, 14, 4 ; éd. 1539, 6, 27, à 30.
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ne pas être péché, il faut qu’il soit conforme au contenu du commandement, aussi nous faut-il rejeter «l'opinion de ceux qui pensent qu’en tout péché il y ait une malice délibérée, car nous expérimentons plus qu’il ne serait métier, combien nous faillons souvent avec notre bonne intention » (1). Or, puisque tout péché est mortel (2), bien qu’il soit plus ou moins odieux, Calvin évite le terrible écueil où se sont heurtés quelques-uns des défenseurs du camp opposé, qui ont osé soutenir que la fin, pourvu qu’elle soit bonne, suffit à rendre un acte légitime, quelle qu’en soit la nature.
Cette réserve faite, nous ne pensons pas qu’on puisse sérieusement contester à Calvin l'affirmation d’après laquelle « toute œuvre est qualifiée par l'intention de celui qui la fait. » Si l’on accorde cela, la première objection tombe d'elle-même, car il est évident que si Dieu sait tirer parti du mal que commettent les méchants pour en faire sortir le bien, on ne saurait leur en savoir aucun gré; il en résulte aussi que leurs actes restent blâmables, parce que le bien, qui en découle se produit malgré leur volonté qui résiste, autant qu’elle le peut, à l’ordre établi par Dieu. Si par insouciance ou par méchanceté, j'expose la vie d’un ami à un grave péril, auquel il n'échappe en se couvrant d'honneur que grâce à son intelligence ou à son énergie, mon acte ne sera-til pas aussi digne de blâme que s'il avait froduit ses conséquences naturelles? L'erreur des adversaires de Cal-
1'nSTAChreL AlLEe RS;
2, Inst. chrét:, IE, 4,28; éd.4539, 5, 47.