Inst. Chr.s
rogée. Et c’est dans ce témoignage désintéressé que Calvin voyait la marque la plus assurée de la responsabllité humaine : « Quand on aurait beaucoup discuté et qu’on aurait montré les choses au doigt, y a+-il approbation plus certaine que celle-là que nous avons en notre conscience ? Il est bien certain que non. Et ainsi qu’un chacun entre maintenant en soi et il trouvera sa condamnation engravée en sa conscience. Et comment allons-nous dire, puis après, Je n’en vois point la raison? Ceux-à montrent que jamais ne sont entrés en leur conscience (1)... » Malgré les apparences parfois contraires, on peut affirmer que Calvin est ici plus près de la conscience populaire et du sentiment moral universel que ses adversaires. L'indignation qui s'empare de nous contre l’auteur d’une injustice, sans que nous pensions à nous demander si cette iniquité lui est tellement avantageuse, que son avarice ne puisse résister au désir de la commettre, le besoin de châtier qui s’éveille dans une âme généreuse, en présence d’un acte de lâche brutalité par exemple, tous ces sentiments qui impliquent qu’on croit à la responsabilité de celui qui en est l’objet, ne s’exaspèrent-ils pas dans la mesure où sa perversité paraît plus invétérée et où elle se confond plus étroitement avec lui 2
C'est surtout quand quelque émotion profonde, qu’elle soit bonne où mauvaise, leur fait oublier leurs principes philosophiques que les hommes se laissent aller le plus facilement à reconnaître le lien immédiat qui unit la per-
1. Congrégation sur l'élection éternelle. Opp..Calv., vol. VII Date
versité du caractère à la réprobation morale, C’est peutêtre ce qui explique que même dans les églises de la réforme qui ont versé dans l’arminianisme, on ne se monire guère choqué d’une confession des péchés où le fait d’être né corrompu, enclin au mal, incapable par soimême de faire le bien, est présenté comme attirant sur nous, par un juste jugement, la condamnation et la mort au même titre que la transgression consciente des commandements de Dieu. Une telle confession est incompréhensible avec la conception courante de la responsabilité, qui invoque l'incapacité morale comme une circonstance atténuante. De même aussi ceux qui admettent Je libre arbitre, lorsqu'ils sont sous l'empire de la colère, ne croient pas pouvoir mieux exciter la réprobation générale contre leur adversaire qu’en laccusant d’avoir une nature foncièrement mauvaise; et quand, possédé du désir de se faire valoir, on veut donner aux autres une haute opinion de soi, quand on veut exciter l’admiration pour un héros, si l’on n’y prend garde, la première chose qu’on est porté à faire, c’est d'essayer de leur persuader qu’on fait le bien comme de source, ou que ce héros était passionnément porté au bien par les heureuses dispositions de sa nature. C’est donc qu’on sent, avant tout raisonnement, que la louange et le blâme doivent reposer sur le caractère. Or, il n’y a rien de plus nécessaire ou, si l’on veut, de plus fatal que le caractère.
« On voit quelquefois, dit Kant (1), des hommes...
1. Cité par M. LEvY-BRUuL. L'idée de responsabilité. Paris. Hachette, 1884, p. 17.
montrer dès leur enfance une méchanceté si précoce et y faire tant de progrès dans leur âge mûr, qu’on dit d’eux qu’ils sont des scélérats et qu’on les regarde comme tout à fait incorrigibles, et pourtant on ne laisse pas de les juger pour ce qu’ils font et ne font pas, et de leur reprocher leurs crimes comme des fautes volontaires, et euxmêmes trouvent ces reproches fondés, absolument comme si, malgré cette nature désespérée qu’on leur attribue, ils n'étaient pas moins responsables que les autres hommes. » Ainsi, de l’aveu de Kant, la conscience n’attend pas, pour absoudre ou pour condamner, de savoir si l’on est libre ou non ; et comme le fait remarquer si justement M. Fouillée, « dès qu’il est question de morale, il ne s’agit plus d’exister par soi, ni même de vouloir indépendamment de tout objet, mais de vouloir tels ou tels objets supérieurs en vertu de telles ou telles raisons, qui fondent leur supériorité » (1).
Il est vrai que ce sentiment primitif qui est, lorsqu'il s’applique non aux autres mais au moi, le sentiment du péché, rencontre chez beaucoup d’hommes un obstacle qui l’arrête ou le fait profondément dévier dans ses manifestations, et dont la présence rend précisément nécessaire chez eux la croyance au libre arbitre, pour le maintien des idées de devoir et de responsabilité. C’est un préjugé presqu’aussi invincible que celui de la localisation des sensations, et qui prend sa source dans les
À. Les abus de l'inconnaissable en morale. Revue philos:, mai 1895,
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premières expériences que l’homme puisse faire de son activité (1).
Dès ses premiers pas dans la vie, il se sent le jouet de la contrainte extérieure, de la force brutale, qui réduit sa volonté à l'impuissance, sans cependant l’'anéantir. Il désire, il, veut, et sa volonté se heurte sans cesse à des impossibilités matérielles. Les forces naturelles, la tyrannie de ses semblables, la faiblesse de son propre orga— nisme l’'empêchent à de certaines heures de mettre ses desseins à exécution, ou le forcent malgré lui à exécuter des mouvements auxquels sa volonté ne prend aucune part. Lorsqu'il se sent ainsi le jouet de la contrainte extérieure, l’homme se sent innocent du mal qu’ on lui fait faire où des omissions qu’on lui fait commettre en dépit de sa volonté. Si un homme plus fort que moi se sert de mon bras, malgré ma résistance désespérée, pour frapper quelqu’ un, il ne viendra à la pensée de personne de m’accuser : l'acte de volonté par lequel je résiste à la violence, qui m'est faite est excellent, et il est évident que la faiblesse physique, lorsqu'elle n’est pas le résultat d’une négligence, n’a rien à démêler avec le jugement moral. Si la volonté ne s'associe pas au mouvement extérieur du corps, ce n’est plus moi qui agit. Je ne saurai donc encourir aucun blâme. C’est ainsi qu’on s’habitue à associer indissolublèment aux mots qui expriment la contrainte physique, tels que : incapacité, impuissance, ne pouvoir pas, etc., l’idée d’irresponsabilité, parce que