Resp. cont. Pigh. de lib. arb. Opp. Calw. vol. VI
De ce que j'excuse un homme qui ne peut venir en aide à SOn prochain, parce qu’il n’en a pas les moyens matériels, il ne résulte pas que j’aie le droit d’excuser celui chez qui cette impossibilité serait le résultat de la haine qu'il nourrit contre son prochain ou de la làcheté qui le paralyse.
Dès qu’il est question d'établir la responsabilité de quelqu'un, n'oublions jamais la différence si nette marquée par Calvin et par les philosophes de toutes les écoles, entre la contrainte et la nécessité (1). « Il nous faut donc observer cette distinction, c’est que l’homme, après avoir été corrompu par sa chute, pèche volontairement et non pas malgré son Cœur, ni par contrainte: qu’il pèche, dis- Je, avec une affection très encline et non pas étant con traint de violence, qu’il pèche du mouvement de sa propre cupidité et non pas étant contraint d’ailleurs,et néanmoins que sa nature. est si perverse, qu’il ne peut être ému, poussé ou mené sinon au mal. Si cela est vrai, il est notoire qu’il est sujet à nécessité de pécher » (2).
Dès lors, le coupable ne peut s’en prendre qu’à luimême de sa perte, car il trouve en lui la raison suffisante de la condamnation qui le frappe (3). Il perd ainsi toute excuse; car Comme nousle montrerons dansle paragraphe suivant, la prédestination, au lieu de le justifier et de lui permettre de s’en prendre à Dieu, rend possible au point
4. Inst. chr. II. 3.5. — De lib. arb. Opp. Calv. vol. VI, p. 280 DUINSTICRT. Il. 3. 5 ÉA.N2. 0.
3. « Destitui omni excusatione hominem, si sibi causa eccitii fuis-
sereprehendatur. » Resp. cont. Pigh. de lib. arb. Opp. calw.,vol.
VI, p. 332.
de vue spéculatif la responsabilité qui vient d’être établie
psychologiquement.
S 3. — La responsabililé et la prèdestinalion.
Partant du fait de l’obligation et du témoignage de la conscience, Calvin avait établi l’existence du péché et montré le lien psychologique et moral qui unit la transoression à la condamnation. Mais ses adversaires, qui se sentaient peut-être gènés sur ce terrain, se sont toujours efforcés de transporter la discussion dans le domaine de la spéculation métaphysique, où Calvin a été obligé de les suivre pour les pousser dans leurs derniers retranchements.
La tactique des théologiens catholiques et des précurseurs de l’arminianisme du xvrre siècle nous paraît d’autant moins justifiable que la notion calviniste de la prédestination, telle que l’auteur de l’Znstitution l’a exposée, bien loin de soulever des difficultés nouvelles, achève de dissiper, par le seul énoncé de son contenu, les derniers scrupules de la conscience morale. Nous ne nous plaignons pas de ces attaques, car elles ont donné à Calvin l’occasion d'écrire dans son chef-d'œuvre trois pages (1) véritablement sublimes par la sévère beauté du langage, la puissance du raisonnement, le mouvement et la hardiesse de la pensée, par la simplicité de la foi qui les a dictées et par la sincérité absolue avec laquelle il expose les
4, Inst, chr., LUI, 23, 2 à 9.
objections de ceux qu’il combat. C’est un véritable drame qui se déroule sous nos yeux.
En apparence, c’est la lutte suprême et avec toutes ses alternatives, d’un sombre justicier qui traque le pécheur dans sa fuite affolée pour éviter la condamnation, qui le saisit corps à corps et le terrasse enfin dans une der— nière et vigoureuse étreinte. En réalité, c'est Peffort grandiose dela créature qui se sait coupable et qui veut faire éclater la justice de son Créateur, et la légitimité de la condamnation dont elle s’est sentie frappée, en se dépouillant elle-même de tout refuge, par une critique implacable des excuses qu’elle pourrait faire valoir en sa faveur, et qui n’est satisfaite que quand elle a atteint son but. Notre seul regret est d’être obligé de mutiler ce poème, au lieu de pouvoir le transcrire intégralement.
On accusait la prédestination de supprimer la responsabilité en faisant du coupable la victime sympathique d’une révoltante tyrannie, et en rendant injustifiable le châtiement divin. « Premièrement, ils demandent à quel propos Dieu se courrouce contre ses créatures, lesquelles ne l'ont provoqué par aucune offense: car de perdre et ruiner ceux que bon lui semble, c’est chose plus convenable à la cruauté d’un tyran qu’à la droiture d’un juge. Ainsi il leur semble que les hommes ont bonne cause de se plaindre de Dieu, si par son vouloir, sans leur propre mérite, ils sont prédestinés à la mort éternelle (1) ».
A ces questions, Dieu pourrait répondre « en se taisant ». Les fidèles trouveraient toujours dans l’adoration