SCÈNE IV
JACQUELINE, MADAME ROUSSEAU, MADAME PRADÈS, puis ROUSSEAU et LUCIENNE
JACQUELINE, à M^^ Pradès. — Et vous, madame, vous prendrez bien un verre de sirop?
MADAME PRADÈS. — Oh ! madame, je vousen prie, ne vous...
MADAME ROUSSEAU. — Madame Pradès préfère peut-être du cassis ?
MADAME PRADÈS. — Nou, mcrci. Le cassis ' m'est sévèrement défendu. J'accepterai ce verre de groseille. Œlle boit.) Ce pauvre M. Michelon m'a paru bien hypothéqué!
MADAME ROUSSEAU. N'est-CO paS ?
JACQUELINE. — II ne respire pas la vigueu.r.
A le voir, on ne devinerait jamais un homm^ aussi prolifique!...
MADAME PRADÈS. — Oh ! madame !
MADAME ROUSSEAU. — Jacqueline!... Vousr scandalisez M^^ Pradès!
Un silence.
MADAME PRADÈS. — Vous savcz, les Miche?- Ion sont d'excellentes gens...
l.e Détour
MADAME ROUSSEAU. — Très méritants!...
MADAME PRADÈs. — Ils élèvent toute cette :inarmaille avec un dévouement admirable!
MADAME ROUSSEAU. — Admirable!... Aussi, je n'aime pas les entendre railler.
MADAME PRADÈS. — Et le moude est si méchiant ! Il n'y a personne à Cherbourg qui .
n'affirme, comme d'un fait historique, que les enfants ne sont pa^ de M. Miohelon!
MADAME ROUSSEAU. — Je n'en crois rien !
MADAME PRADÈS. — Ni moi non plus!... Je sais bien que le colonel Delachèvre est toujours fourré chez eux...
MADAME ROUSSEAU — Ah ! oui, le vieux coionel Delachèvre...
Entrent Rousseau et Lucienne.
MADAME PRADÈS. — Bonjour, nionsieur Rousseau!... Quel événement de vous trouver chez vous à cette heure-ci. Je croyais que vous ne manquiez jamais de passer votre -après-midi à vos bureaux ou aux docks?
ROUSSEAU. — Telle a été, en , effet, mon immuable habitude depuis trente ans, et il a fallu un rendez- vous de la plus haute impor tance pour me retenir à la maison.
MADAME PRADÈS, à Lucienue. — Oh! oh!
que voici une jolie jeune hlle et une jolie toilette!... Mes compliments! Cette ceinture est une petite merveille. Si je vous disais, mademoiselle Lucienne, que je sais pourquoi vous vous êtes faite si belle aujourd'hui, et pourquoi M. Rousseau n'est pas allé à ses affaires !
JACQUELINE — Quel rapport peut-il y avoir entre... *
LUCIENNE, un peu confuse. — Mais, madame, j'ai dû changer de ::obe parce que...
parce que nous...
MADAME PRADÈS, — Inutile de vous défendre!... Mon petit doigt m'a tout conté, et je suis très heureuse de la bonne nouvelle.
LUCIENNE. — Je ne vous comprends pas, madame.
MADAME PRADÈS. — C'est qu'elle persiste à nier et à rougir. Eh bien! M. Boissy m'a comprise, lui, quand je l'ai félicité. Là!...
ROUSSEAU. — Chère madame, chère madame!... Rien n'est décidé encore.
MADAME PRADÈS. — Oh! je VOUS demande pardon, j'ai peut-être été indiscrète sans le vouloir. C'est que tout le monde en ville raconté que le père de M. Boissy arrive aujourd'hui de Lille pour faire la demande et que la nouvelle sera officielle ce soir. (A Lucienne.) Alors, j'avais voulu être la première à vous féliciter. Excusez-moi !
MADAME ROUSSEAU. — Nous sommes très touchés, au contraire...
. MADAME PKADÈs, à M^^ Bousscau. — Je me sauve ! Vous avez bien reçu mon invitation à dîner pour mercredi prochain?
MADAME ROUSSEAU. — - Je VOUS ai écrit ta-ntôt pour vous remercier et vous dire que nous acceptions.
MADAME PRADÈS. — Je compte aussi sur M^^^ Lucienne... Je lui ai choisi un cavalier qui ne lui déplaira pas.
MADAME ROUSSEAU. — C'ost chose eutenduo; mes deux filles nous accompagneront.
JACQUELINE. — Mais, ma mère, vous vous
MADAME ROUSSEAU. — Je n'en gkojs rien !
trompez. Je crois que M^^ Pradès ne m*a pas invitée.
MADAME PRADÈS. — Oh! chère madame, mais j'étais persuadée que vous seriez absente! N'allez-vous pas à Paris ces jours-ci?
jACQUELixB. — Non, mou mari part — et dans une heure même — mais je ne l'accompagne pas.
M.v.DA.ME PRADÈS — Vous me vovcz désolée...
roussea'u. — Un simple malentendu ! Il est seulement fort heureux que vous soyez prévenue à temps.
MADAME ROUSSEAU. — Rien n'est ennuyeux, dans un grnnd dîner, comme un convive inattendu.
MADAME PRADÈS. — D'autaut plus qu'il doit y avoir juste six couples et que je ne vois pas bien le moyen... Et puis, ma salle à manger
Si
MAHAME ROUSSEAU. — Vous plaisa^ntez, ^ Jacqueline.
pez plus de mai! Je dînerai ici et, avec un livre, je...
MADAME ROUSSEAU. — Vous plaisantez, Jacqueline, M^^ Pradès sait fort bien que nous n'irons pas dîner en ville en vous laissant toute seule à la maison.
MADAME PRADÈS. — Naturellement!... Oh!
quel ennui !
JACQUELI^-E. — Encore une fois, je...
ROUSSEAU. — Si le dérangement est trop ^grand, préférez-vous que nous ne venions ni les un.^ ni les autres?
MADAME PRADÈS. — Bu tout, je réfléchis seulement, et je ne trouve pas lo joint..
ROUSSEAU. — Permettez-moi, madame, de m'étonncr que le problème d'une invitation supplémentaire vous paraisse insoluble ! Quoi 'qu'il en soit, vous sentez que nous ne pourrions assister à un dîner oii une de nos filles n'aurait pas été conviée.
MADAME ROUSSEAU. — Jo saisis cotte oc^ca- ■sion de vous montrer, madame, à quel point nous considérons Jacqueline comme notio fille.
JACQUELINE. — Mais, ma mèxC...
ROUSSEAU. — Nous la mettons, nva femme
3t moi, dans notre cœur et dans notre pensée^ eAi même rang que Lucienne.
JACQUELINE. — Il n'cst p-as question de cela, mon père, et M°^^ Pradès..
ROUSSEAU. — • Je vous demande pardon...
Je désire que M*"** Pradès puisse, le cas écihéant, répéter à nos amis communs que nous regardons tout signe d'hostilité contre vous comme plus offensant qu'une injure à notre adresse directe.
MADAME PRADÈS. — PoUrqUOÎ VOuloZ-VOU»
qu'il y ait de l'hostilité contre votre bru?... Quant à moi, je vous répète qae...
ROUSSEAU. — Du moment que M^^ Rousseau et moi nous avons jugé Jacqueline digne d'entrer dans notre famille, il ne se trouvera pas de nos relations, j'aime à croire, pour l'estimer indigne de s'asseoir à leur table. Le jour oti Jacqueline nous fut présentée...
JACQUELINE. — Mou père, je vous en prèeî
ROUSSEAU. — I/O jour oiî Jacqueline vmms fut présentée, je lui adi'cssai à peu près ces paroles : ((Je veux ignorer d'oii vous tîbnez!.., »
JACQUELINE. — Je VOUS eîi supplie, abrégeons cette conversation qui m'est très pénible !
MADAME ROUSSEAU. — Il u'ost p^JS res-
pectueux, Jacqueline, d'interrompre votne père sans cesse î roussi<:au. — (( ... Je veux ignorer d'où vous vpiiez. Il me suffit de savoir ce que vous ^ êtes, et vous êtes une honnête fille. Armand vous a choisie pour compa gn e. Je consens à cette union' et je vous jure de ne jamais voir en vous que la femme de mon fils ! )> madame pradès. — Cher monsieur, tonte cette histoire est lettre morte pour moi. Si Ton a fait des potins au sujet
du mariage de M. Armand, je les ignore. Du reste, j'ai pour principe de ne jamais m'oceuper des affaires d' autrui. Encore une fois, au
MADAME PRADÈS. — J'en SERAI désji:spérée.
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Tevoir. Je vais m^arranger pour' vous avoir tous mercredi.
JACQUELINE, — ■ Madame, ne vous donnez pas cette peine. Il me serait impossible d' accepter, à présent.
MADAME PRADÈs. — Que voulez-vous ! J'en serai désespérée.
Elle sort. M. "Rousseau la raccompagne.