SCÈNE V
Les Mêmes, LE COMTE DE GREOENOY, qui vient d'une des salles du club.
GRBGENOY. — Tieus, tious ! Mauve!... Oh!
de plus fort en plus fort! Thibault!... Que diable fais-tu ici?
THIBAULT. — Et vous-même, mon oncle?
GRÉGENOY. — Cette question ! Je viens de jouer au bridge... Et puis, on m'y voit tous
* Au cours de cette scène, pendant la discussion entre Grégenoy et son neveu, les partisans de Thibault (à l'exception de Sallaz) interviennent continuellement par des gesticulations, des exclamations. Ce chœur d antisémites approuve tontes les déclarations de Thibault, repousse tous les arguments de Grégenoy. Cela ne va pas sans de fréquents brouhahas que dominent de courtes répliques que l'auteur a indiquées et que les acteurs lancent simultanément. Ces mouvements collectifs doivent accompagner la parole de deux interprètes principaux et ne doivent pas l'interrompre.
les jours à la rue Royale... Mais toi, le rarissime, en quel honneur cette visiter
THIBAULT. — Je me préparais tout justement à l'expliquer à mes amis. Et vous ne serez pas de trop, mon oncle... J'ai l'intention d'exécuter un membre du club : M. Gutlieb.
GRBGENOY, sursautaut. — Exécuter Gutlieb! Qu'entends-tu par là?
THIBAULT. — Ceci. Je viens m'enquérir.
Je sais qu'en ce moment Gutlieb fait, comme ' à l'ordinaire, sa correspondance. Je compte l'attendre à cette place et, quand il repassera, l'arrêter et le mettre en demeure de rédiger, sur-le-ohamp, sa lettre de démission.
MAUVE. — Et voilà!... Simple et pratique!.
GILBERT, applaudissant. — Bravo, mon vieux Thibault !
THIBAULT. — Ce dessein n'était pas très difficile à concevoir.
GRÉGENOY. — Tu me permets une supposition ?
THIBAULT. — Tout ce qu'il vous plaira, mon oncle.
GRBGENOY. — GutHcb n'obéit pas?...
THIBAULT. — ' N'obéit pas à ma sommation?... J'insiste.
^ GRÉGENOY. Il porsistc?...
THIBAULT. — Mon insistauce se fait...
rude.
GRÉGENOY. — Enfin, tu guettes cet homni© pour le provoquer?
THIBAULT. — S'il veut éviter un duel, il nous donnera la légitime satisfaction de se retirer du cercle.
GRÉGENOY. — Ou pi US exactement, il vous rendra le service de se déshonorer... Tu le regardes donc comme le dernier des lâches ?
GILBERT. — Sûrement, c'est un lâche !
GRBGENOY. — Pourquoi ?
GILBERT. — Vous le savcz bien !
GRÉGENOY. — Vous VOUS trompez, monsieur Giscourt de Jouvins. Je ne le sais pas. Gutlieb ne s'est battu qu'une fois, je lui ai^ servi de témoin et je délie qu'on se tienne^ mieux que lui !
GILBERT. — On se tient toujours sur le terrain! On choisit son adversaire et...
GRÉGENOY. — Mou client n'a pas pu choisir son adversaire puisque...
THIBAULT. — Mon oucle, ne répondez pas!
Je vous supplie de ne pas répondre!... Sérieusement, mon cher Gigi, à quoi rime cette sortie?... Avant une heure, nous serons tous instruits du tempérament de M. Gutlieb!
GRÉGENOY. — Et sî, pouT parler comme toi, il montre du tempérament, s'il te jette
f^^„m» f n'ïs^V'ï' j^r» ,^^T"'"'^''Wr^^**K»i'W*^;Wi??^7^!P«B^^
Israël
m carte à la figure, si vous vous rencontrez, mauve. — Thibault, mon petit, je t'ad-
il va sans dire que, champion du cercle mi^e.
Hoche et du tir au pistolet, tu le tueras? grbgenoy. — Et- moi, je n^admire pas.
THIBAULT. — Si fort soit-on aux armes, Mon cher garçon, en m'appelant ton oncle,
on ne tue pas à volonté. quoique je ne soiiS, à la vérito, que le cousin
GRBGENOY. — Tu essayeras ? germain de ta mère, tu te conformes à un
THIBAULT. — Sans doute, tenterai-je de vieil usage qui n'est pas, à mon gré, vide de
6RE6EN0Y. — Exécuter Gutlieb î Qu'entends-tu Pkn la.?
supprimer un pareil ennemi de ma cause et de ma foi. Oui.
MAUVE. — Bien parlé!
GILBERT. — Tu parles!
GRÉGENOY. — En bon chrétien !
THIBAULT. — Oh ! mon oncle, cet argument ne m'impressionne pas ! Nos contradicteurs n'invoquent jamais notre religion pour nous interdire de la défendre !
MORICE et HECTOR*. — Bien!... Très bien!
GILBERT. — Fini, de jouer les victimes!
* Cette, réplique et les deux suivantes sont dîtes ensemble ou à peu près.
sens. Il signifie que nos familles réservent à leurs anciens certaines prérogatives...
THIBAULT. — Parfaitement. Et, par toutes mes fibres, je me sens attaché à de telles traditions.
GRÉGENOY. — A merveille ! J^use, aujourd'hui, d'une de ces prérogatives et je donne tout haut mon avis, quoique tu ne l'aies pas sollicité. Ces messieurs me le pardonneront.
THIBAULT. — Au moins, mon oncle, ne me dites pas que j'encours l'exclusion... Je m'en moque...
GREGENOY. — Sois tranquille!... Je te sais méticuleux, méthodique... Et je ne m'in-
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'p}'»'^''^ri^;\^ i^y. v>- j •'
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quiète pas dn détail... Voyons, Thibault, -quel âge as-tu?
THIBAULT. — Vingt-sept ans.
GRÉGENOY. — Oui. Environ trente ans de moins que Gutlieb. Eh bien, te semble-t-il très brave, très chic et digne d'un Croucy de te poster dans ce vestibule, en compagnie d^une escorte de camarfiides, pour...
Mouvement général.
THIBAULT. — Mais il va sans dire que ces ©amarades ne prononceront pas une parole.
Ai-je besoin, mes amis, de vous prier de n'intervenir en aucune manière?
MAUVE. — Jiamais de la vie! (A Grégenoy.) Ah çàî vous figurez-vous qu'il s'agisse d'une défenestration, de nous ruer sur Gutlieb et de...
GRÉc^ENOY. — Mais non 1 Mais non !... J'entends que vous ne serez que des spectateurs muets et que Thibault se charge tout seul de la bcisogne; il n'en demeure pas moins que Gutlieb va tomber dans une embuscade.
MAUVE*, qui rit hruyammeni. — Oh! oh!
Protestations très vives.
GILBERT, ironique. — Oui, oui, une embuscade de Peaux-Rouges î
MORiCE. — Puisque nous ne bougerons pas!
HECTOR. — OÙ a^t l'embuscade?
GREOEXOY, formel. — Dans une embuscade!... Je vois à l'affût... six membres du dub avides d'assister à rexécution — je me sers de t-on mot — à l'exécution d'un homme d'âge par un homme beaucoup moins âgé.
Mon bon Thibault et vous-mêmes, messieurs, cet^ exploit vous vaudra peut-être force louanges, mais il n'a, pas mon approbation.
Murmures à l'entonr. Haussements d'épaules.
SÂLLAZ. — Ni la mienne.
GILBERT, furieux de cette intervention. — Allons bien!
SALLAZ. — Non!,.. Olar, mon cher, je me suis tu, mais j'écoutais avec là plus vive surprise!... Cette violence nous attirerait...
THTBAULT. — Pardou, avant tout, ce mot!
Je n'ai fait appel qu'à la bonne volonté de mes amis et je ne retiens personne.
GILBERT**. — Aïe donc!
MORICE. — Comme ça...
SALLAZ. — Là n*est pas la question 1 Je ne quitte pas vos côtés, quoi qu'il advienne. Seulement, je vous a.vertis que voue vou»
exposez aux plus graves critiques, que vous jouez en cette affaire votre popularité! '
MAUVE*. — Plaisanterie!
GILBERT. — Allons donc î
MORICE. — Il joue à l'aocroîtrel
SALLAZ. — C'est mon sentiment très net.
THIBAULT, très colme. — Mon cher oneîe, mon cher Sallaa, il existe des devoirs si faciles qu'ils en deviennent séduisants... Se mesurer avec un juif, jeune, valeureux, agressif, quel plaisir ce serait ! Quelle attitude ! Hélas î ce champion des sémites, je ne l'ai pas rencontré.
GILBERT. — Pour cause.
THIBAULT. — Par contre, un journal vient de mettre en lumière l'œuvre sournoise et cruelle de Justin Gutlieb. Ledit Justin Gutlieb compte exactement cinquante-quetre années d'existence. Cinquante-quatre ans ne font pas un vieillard. D'ailleurs, je tiens qu'un ennemi — un ennemi agissant — ne peut exciper de son âge. Ce serait trop commode. Voici un homme qui nous assaille à terribles coups d'argent. L'argent est son arme. De mon arme de gentilhomme, de mon épée, je dois le frapper aussi dur! En ee conflit, je représente une cause — la cause des opprimés — comme M. Gutlieb incarne tout ce que j'exècre et qui, pour l'heure, règne sur nous. Aussi, mon oncle, j'avais, dès le premier examen, écarté votre objection. Si nos adversaires la reprennent, l'exploitent contre moi, tant pis, je suis prêt à subir toutes les insinuations en faveur de mon parti et de mes idées.
GILBERT**. — Encore bravo! toujours bravo !
HECTOR. — Les mécontents, on les fera taire !
MORICE. — Allez-y, Clar, nous ne vouls lâcherons pas!
MAUVE. — Renoncez-y, Grégenov!
Et d'autres approbations.
GRÉGENOY. — Je maintiens formellement \ mon blâme. L'intolérance de Gutlieb me paraît aussi déplorable que la vôtre, mais ce n'est pas l'anticlérical que vous visez!... Aie donc, Thibault, le courage de tes raisons! Tu t'es dit : (t Les grands juifs mon-
* Cette réplique et les trois suivantes sont dîtes ensemble,
** Cette réplique et la suivante sont dites ensemble.
* Cette réplique et les deux suivantes sont dites ensemble.
*' Cette réplique et les trois suivantes sont dites ensemble.
P;^#v;ç;a^^t;--^-;y*cAS
israël
trèrent toujours P honorable respect de toutes les croy-ances. Par hasard, en voici un qui mange du prêtre, un que l'affaire Dreyfus, sans doute, a fanatisé!... Profitons de l'aubaine! Dénonçons ce .maniaque ! Et, à. travers lui, le scandale atteindra tout ses coreligionnaires ! » Tel est votre petit calcul, mes amis!
THIBAULT. — Vous uous le reprochez ?
Mais, mon oncle, notre politique consiste tout justement à discréditer la race, à déchaîner contre elle l'opinion !
MORiCE*. — Evidemment!
MAUVE. — Parbleu!
GILBERT. — Nous ne sommes pas antisémites pour faire aux échappés du ghetto une existence de délices!...
THIBAULT. — Et j'ai toujours soutenu qu'il fallait, avant toute autre, mener la bataille mondaine !
GRÉGENOY. — Mondaine!... Parce que?
THIBAULT. — Parce qu'il me semble lâche et vain de boycotter un tailleur israélite, de ravager une mercerie, enfin, de molester de pauvres gens. Nous n'arrêterons l'invasion juive qu'en épouvantant les généraux d'avant-garde, les grands juifs, comme vous dites, les redoutables grands juifs, à qui nous avons sottement livré nos cités et nos salons et dont le triomphe attire, stimule des nuées de petits hébreux qui se pousseront a leur tour.
GILBERT**. — C'est là le danger !
MORiCE. — Sûr !
GREGENOY. — En uu mot, votre idéal serait de contraindre ces capitalistes au départ, à la fuite?... (Geste affirmatif de Thibault,) Oui... afin que nous nous appauvrissions d'autant et que les pays voisins bénéficietnt de cette immense fortune en exil!
Protestations. Dédains.
THIBAULT. — Nous souimcs assez riches pour subir une perte utile I Ce n'est pas d'argent que notre nation a besoin.
Approbations.
GREGENOY. — Parole de jeune homme!...
Je vois Réginald Hurst qui sourit I
RÉGiNALD. — Je souris toujours.
GREGENOY. — Seulement, vous n'êtes pas antisémite...
REGINALD. — Dès que je débarque sur l^ sol français, j'adopte toutes les opinions de^ mon cher Thibault..
GREGENOY. — Oui, mais de retour h Londres...
RÉGINALD. — A Londres, je compte bon nombre d'amis juifs.
THIBAULT. — Et qu'importe! Mon oncle, vous ne m'apprenez pas qu'en Angleterre les juifs sont considérés, aimés, souvent respectés... L'Italie aussi leur fait bon visage !... Tant mieux !... Qu'ils s'en aillent bien vite vers ces terres d'appel, de refuge.
MORICE*. — Dès demain!
HECTOR. — Et bon voyage!
MAUVE. — Au galop !
THIBAULT. — Je leur souhaite même d'y^ vivre très heureux... Je ne demande pas la mort du sémite. Je ne veux que son exode.
Il ne m'inspire pas de haine. Il m'inspire... du dégoût... Oui, un dégoût instinctif, invincible.
MORICE. — De l'horreur!
GILBERT. — Plus que de l'horreur!
Marques nombreuses de dégoût.
GREGENOY. — Autre bizarrerie!... Je ne sors pas d'une mauvaise famille puisque c'est la tienne... Et ce dégoût, jamais je ne l'ai ressenti...
MAUVE. — Il n'y a pas de quoi vous vanter î
THIBAULT. — Mauve, je vous en prie!
MAUVE. — D'ailleurs, vous en raffolez des youpins!... On ne voit que vous à leurs dîners I
GREGENOY. — Mon chcr Mauve, je ne lâche pas mes vieux camarades! Un principe f Et pourquoi me priverais-je de relations aimables et spirituelles... Seulement, vous vous trompez, on ne voit pas que moi chez les millionnaires israélites !... J'y rencontre quelques-uns de vos bons amis, de vos partisans, qui déposent soigneusement leur antisémitisme au vestiaire, je vous en réponds!
THIBAULT. — Ceci u'cst malheuTCUsement que trop notoire... Quant à la répulsion dont vous faites si bon marché mon oncle, elle existe. Elle n'est pas imaginaire. Elle n'est pas niable. Je me prends en exemple.
Mon père professe — ou du moins professait — la même indifférence que vous à la question de race. Avec plusieurs juifs il a entretenu, je crois, des relations fort amicales...
* Cette réplique et la suivante sont dites ensemble.
** Cette réplique et la suivante sont dites ensemble.
* Cette réplique et les deux suivantes sont dites ensemble et dans un brouhaha de violentes approbations.
Israël
GRÉGENOY. — Ti'ès exaot!., St, j'y pense!
Jiistin Gutlieb fut, à une époque, de son intimité!... Tout un hiver, dans ce cercle même, ils ont pris la banque de part à demi...
THIBAULT. — Je l'ignorais. Je n'ai jamais vu Gutlieb à la maison. Mais, du temps que mon père habitait Paris, notre demeure n'é- > tait rien moins rue fermée aux israélites.
Quant à maman, quoique indiiimeiit pieuse, ou plutôt à cause de «a piété profonde, elle n'admet pas rantiséinitistiie. Eli bien, malgré mon éducation et malgré la tendre et puissante influence de nia nièi-e, dès mes quinze ou seize ans, j'éprouvai pour Israël une répugnance qui s'est toujours étendue aux sangs mê^és, aux métis... Ainsi, mes cousins VillcMiiart, parce qu'ils sont les fils d'une LouiLe de Betheimann, je ne faisais que subir leur approche... Et, sous un vain prétexte, quelle délivrance c'a été de me brouiller avec eux pour la vie î
SALTAZ. - Cela ne se tliscute prus... C'est un sentiment plivsique... Comme vous, Clar, je ne sup|K>)ie pas leur c-(j]ilact...
MOR{( K, - ]\: moi î
GiLnFTtT. — Xi moi! Oh! la poignée de main juive!...
MM'\E. - Moi, je les sens!... Oui, oui, je les sens!... {Etonne ment.) Par le nez!... {Hilarité.) Ne nez pas!... En voyage, s'il en monte un (huis mon compartiment, tout de Buite... [Il renille.) N'est-ce pas, Hector?
hi*](:tor. — Papa, il vous est arrivé de vous tromper!
MAI VE, — Une seule fois!... Sale aiïaire, du reste! Un Bourbon d'Espagne que j'ai pris pour un juif portugais...
Explosion de rires.
GRÉ ;exoy. — Et c'est au nom de ces tics que vous attisez la guerre civile?
THiHArLT. — Mon oncle, ne nous imputez pas à crime d'innocentes plaisanteries!...
Nous combattons les juifs, non parce qu'ils nous déplaisent, mais parce qu'au sens le plus noble et le plus fort du mot ils nous gênent. Notre parti veut établir un gouvernement aristocratique et chrétien par qui soient réalisées les grandes réformes sociales. Mais cette France de nos vœux, de nos espoirs, de nos efforts, ne peut sortir que de Punité morale absolue. Car toute so^'iété équitablement construite est harmonique.
Mais cette France devra cultiver le renoncement comme la plus haute vertu. Car la religion repose sur ie sacrifice. Mais cett«
France limitera le pouvoir de i' argent. Cs^r la justice lèse toujours des intérêts. Enfin, cette France, nous ne la ferons que le juif banni !
Enthousiasme ^j/néral.
MAUVE*. — Voilà!
GILBERT. — Et c'est toi qui le chasseras, Thibault.
THIBAULT. — Lui préscut, pas d'unité!
THIBAULT. — Et, pour l'heurtai, ,ik ne mk trace PAS d'autre programme
Le juif constitue un élément hétérogène.
Pas de beauté! Le juif personnifie l.nliâte de gagner et la jouissance matérielle. Pas d'autre suprématie que celle du riche! Et, par surcroît, la richesse juive est mol>ij>re, ne s'attache à aucun pays, ne pronl racine dains aucun sol. Impossible de rinn entre»prendre tant que ces artisans de désordre et de dissolution camperont sur no-tre territoire... Aussi, crions-nous d'une seule voix :
* Cette réplique et la suivante sont dites ensemble.
■>l^ -i^ït^K'^'^'^^ff ^v;ty?P#^ : ^
Israël
« A la porte, les étrangers! » Et, pour Pheure, je ne me trace pas d'autre programme.
Délire. Gilbert et Hector battent des mains. Et ;
MOKiCE. — Superbe! Il est superbe!
Sallaz lui-même, sortant de sa réserve, vient serrer chaleureusement la main de Thibault.
GRÉGENOY. — Tu es très éloquent.
MAUVE. — Si éloquent que vous ne répondez plus!
GILBERT. — Tiens ! Tiens !
GRBGENOYj 71071 sa7is Tudesse. — Que répondre à un rêveur!... Vous vous promenez dans votre temps comme des somnambules...
Vous êtes les moines de Byz^nce et Mahomet plante le drapeau rouge sur vos remparts. Mahomet pénètre dans la ville avec tous les Turcs de la Confédération générale du Travail.
Etonnement. Regards interrogateurs. Q^ tions : « Mahomet?... — Qu'est-ce qu'il conte?... » etc.
Juesqu'il ra-
THiBAULT. — Cette armée-là ne s'avance pas contre nous. Nous ne repoussons pas les revendications ouvrières !
MORicE*. — Pas le moins du monde I
GILBERT. — Nous en soutenons cert<aines!
GRÉGENOY. — Ah! bou... bien... très bien!... Le socialisme ne vous inquiète pas, lui?.,. Bien! bien!... Pauvres utopistes!...
Mais, voilà l'ennemi! le seul!
MORICE**. — Non! mais non!
GILBERT. — Connu, ce numéro-là!...
THIBAULT. — Je le conteste!
Protestations.
GRÉGENOY. — Tu coutestes l'évidence!
Tandis que le péril, le vrai péril en chair et en os, gagne, gagne, vous gâchez vos belles énergies à ces querelles pitoyables!... Il vous faut des têtes? Celles des juifs de la rue Uoyale? Demandez-les donc aux juifs de la Bourse du Travail! Les barons juifs vous importunent ? Patience 1 Les (( citoyens )> juifs — et les autres — vous en débarrasseront!... Patience! patience!... Nos banquiers, on les pendra aux balcons de leurs hôtels. Par exemple, mes chers messieurs, on
* Cette réplique et la suivante sont dites ensemble.
** Cette réplique et les deux suivantes sont dites ensemble.
vous pendra le même soir!... Ah! oui... Et le plus malheureux, c'est que si j'y suis encore, on me pendra aussi! Voilà ce qui me taquine!... Quant à la force juive, montrezla-moi!... Les juifs, dans la mêlée actuelle, ils sont répartis, divisés, ils ne comptent pas!... Et nous, l'aristocratie, nous ne comptons pas davtantage !
GILBERT*. — Oh!
HECTOR. — Charmant!
MORICE. — Merci !
THIBAULT. — ■ Mon ouclc, VOUS ne prononcez que des paroles d'erreur et qui me peinent, qui me blessent!... L'aristocratie de naissance a gardé à peu près intact son prestige séculaire!... Purgeons-la des intrus et vous assisterez à une renaissance magnifique !
MORICE. — Certes!
GRÉGENOY. — Le plus fort, c'est qu'il le croit!... Tiens, tu me rappelles mon pauvre père ! . . .
MAUVE. — Un brave homme, sans doute!
GRÉGENOY. — Un excellent homme! Légitimiste enragé et gentilhomme à tous crins!... Lui, nor plus, ne se résignait pas!... Et, naturellement, il cheminait de déception en déception. Alors, comme il faut que quelqu'un porte le poids de nos chagrins et qu'on n'avait pas encore inventé les juifs, il s'en est toujours pris à Louis- Philippe, aux doctrinaires, à M. Guizot, à cette crapule de Guizot qui avait dit à la tribune : u Enrichissez-vous! )) Mes enfants, vous cédez à la même humeur!... Vous cherchez le mal dont nous mourons, alors que, depuis longtemps, nous sommes morts I
Prot'^stations. Indignations.
MAUVE. — Et c'est un noble qui s'exprime pareillement !
GRÉGENOY. — Je suis uu noble pour mon maître d'hôtel!... (Nouvelle indîgTtation, Gilbert quitte la pièce cm gesticulaTit.) Dans la bataille sociale, je me réclame d'une classe authentique î Je m'appelle un bourgeois! car il n'existe plus que deux états, que deux ordres, que deux adversaires : la bourgeoisie et le prolétariat, ou, si vous préférez, le capital et le travail, ou encore, les exploiteurs et les affamés, ou plutôt, les gens propres et les Jean foutre!... Moi, je marche avec les premiers et Dieu me garde d'amoindrir notre force, de taper sur des
* Cette réplique et le:: trois suivantes sont ' dites ensemble.
Thibault. — Ceci, j'espère, suffira.
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Israël
alliés natmeJsL.. Je> xm rêve que l'union en Tue djqt défeoidre n^js denûers avantages, no% biens, notre vie^^ et de retarder, s'il se peut, le règ;ne des voyous!
THïBAUi^T, — Nous ne nous accorderons jamais.
GRÉGENOT- — Je le déplore.
THiBAUXT — Bxcusea^rHaoi, mais, à des hommes de bonne volonté, vous parle» le langage d'un pur égoïste!
GBEGENOY. — Je parle à des visionnaires un. langage de raison !
GiiiBERT, qui reparaît à la porte du fond. — Eh!... Gutlieb a fini ses lettres... Il se lève!
GRBGENOY, — S'iilut ! Je veux m'épargner de prendre parti contre toi, contre ta famille !
Il sort. Chacun s'est levé.
THIBAULT. — Encore un coup, chers amis, ;e vous demande en grâce de demeurer impassibles !
Acquiescement unanime. Un silence.