SCENE III
THIBAULT, GUTLIEB
Thibault, resté seul, va rapidement à la porte de gauche. Mais, tenant déjà le bouton de la serrure, il s'immobilise, Se donne quelques secondes d'intense rétiexion. Lorsqu'il s'est repris, concentré, il ouvre la porte, et prononce d'une voi? qu'il s'efforce vainement de faire indifférente :
THIBAULT. — Entrez, monsieur, je vou»
prie. (Paraît Gutlieb derrière lequel Thibault referme la porte.) Voulez-vous vous a^sseoir? (Thibault a offert un siège. Gutlieb, machinalement, s'installe. Une égale émotion travaille ce père et ce fils. Gutlieb est très pâle; son maintien est rigide. Thibault regarde obstinément devant lui et parle d^un ton qui dément le calme de ses paroles.) Monsieur, je vous suis très reconnaissant de répondre à mon télégramme par S la visite que je sollicitais... (S^ excusant .)- J'ai jugé que ce lieu et cette heure seraient propices au secret de notre réunion... (Une pause. Thibault s'assied à son bureau.) Monsieur, tantôt, après votre départ de l'hôtel, ' ma mère a été amenée à m'apprendre...
(Une pause, puis, d\in jet,) à m'apprendre mon origine... (Une pause.) Cette révélation me désarme... fait tomber l'épée de ma main... Il m'est devenu impossible, même de me prêter à un duel concerté... inoffensif... (Gutlieb fait un mouvem,ent comme pour ' protester. Mais, il se ravise, ne prononce mot et revient à une immobilité que trouble, seule, sa respiration. Thibault poursuit, la- ^ borleusement.) Toutefois, comme je rends justice à votre fermeté... à votre courage....', comme, en cette affaire, vous vous êtes comporté... me semble-t-il, en... en homme d'honneur, je n'entends pas que vous souffriez, dans la moindre mesure, de mon abstention. Or, le simple refus de me battre^ pourrait s'interpréter comme une nouvellô-
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offensé et VOUS nùîré, je serai donc, je 1^ itHppôsé; conduit à formuler des regrets*.
Noué réglerons cette question-là tout à l'hetirlé.
obtLîjsB. — Mais avez-vous envisagé les suites de cette volte-face?... En ce qui vous concerne!... Songez à l'impression que va causer...
THIBAULT. — Je m'occupe assez peu de ropinioQi d'autrui... Par contre, je sais ce qu'il m'en coûtera à moi-même de répudier mon action.
GUTLiEB. — Alors...
THIBAULT. — Je le ferai néanmoins...
Seulement... et c'est pourquoi j'ai désire cette entrevue... il faut que je vougi pose une question... Je m'adresse à votre honnêteté!... Monsieur... suis-je sûrement...
sans aucun cloute... sans qu'aucun doute soit possible... suis-je... votre fils?
GUTLIEB, sourdement. — Vous êtes mon fils.
THIBAULT. — Bien... Mais pouvez- vous me' donner mieux qu'une réponse affirma- • tive?... Ooimprenez-moi !... E«st-il en votre pouv^oir, monsieur... de me prouver cette filiation?...
GUTLIEB. — Ceci est... pénible...
THIBAULT. — Oh! oui... pénible... L'évé- * nement aussi est bien pénible... Venez-moi en aide, monsieur...
GUTLIEB, après une profonde réflexion. — Vous m'aiderez également?... Vous vous appliquerez à deviner sous mes paroles...
THIBAULT. Oui...
Thibault et Gutlieb, assis des deux côtés du bureau, sont tous deux penchés en avant. Les têtes sont près l'une de l'autre.
GUTLIEB, au bout d^un moment, avec g me, avec peine. — Il y a... voyons, il y a vingt-huit ans, M. de Croucy a fait, en Al- , gérie, un long, un très long séjour...
THIBAULT. — Je sais... dans l'espoir de gagner une immense fortune... L'affaire des phosphates...
GUTLIEB. — C'est cela. Un jour, M"^^ de Croucy a quitté Paris brusquemeoit pour rejoindre le duc... Ce départ a étonné tout le monde. M°^® de Croucy n'était pas heureuse en ménage... Moi seul, je connaissais la... la cause véritable...
THIBAULT. — Il suffit... J'ai entendu plu-
sieurs fois parler de ce voyage de ma- mère... Je vous remercie... beaucoup...
Il ne peut poursuivre. Enfin le flptT monté des , larines irrépressibles. Thibault encline la tête
, à toucher du front la table. Et des sanglots éclatent qui le secouent tout entier *. /
GUTLIEB, qui s'est levé et qui maîtrise avec peine un élan vers son fils. — Oh!..,
Un temps, des sanglots, puis :
THIBAULT, qui rcdrcssc la tête. — .Cffet absurde... c'est... c'est le bouquet?... (Il essuie ses yeux.) H a fallu que... que devant vous... Ah! je crois que personne n'a souffert ce que je souffre en ce moment...
Cette fois encore la douleur est plus forte et Thibault est contraint de cacher sa figure au creux de son bras.
GUTLIEB. — Personne!... Mais ces larmeslà, je les ai pleur ées pendant des jours et des jours, qui sont devenus des années et des années!... Je vous ai tant aimé!... J'ai été... ah! si privé de vous!... Combien de fois, quand vous vous promeniez avec votre précepteur, je vous ai guetté, je vous ai suivi par les rues... oh! en me cachant!...
J'étais un pam^e père honteux... Du reste, je suis un pauvre homme... (Une pause.) Oui, j'ai tout su de votre jeunesse... votre intelligence... vos notes... vos prix au concours... N'est-ce pas, vous me figurez la grande chose, la seule grande cho«e que j'ai eue... tout l'élan, toute... oui toute la poésie de ma vie... Et plus tard, quelle torture d'apprendre votre haine pour... enfin, d'apprendre que vous nous détestiez!... Quelle torture nouvelle!... Mais ça n'a pas duré, ça!... Non!... Lorsque j'ai vu comme vous réveilliez ceux de votre parti, comme vous les commandiez, comme vous les meniez à la bataille... à la bataille contre les juifs, contre nous!... eii bien... eh bien, tout au fond de moi-même, je me suis senti fier dé l'ennemi que je m'étais donné... Oui, je me suis enorgueilli de vos victoires sur ma race!... Je me suis enorgueilli dans ma race!...
THIBAULT, qui a relevé la tHe, dit faiblement. — Monsieur, je vous en prie...
GUTLIEB. — Oh! je ne veux rien pronon.-
* A *la représentation, couper le texte ci-après, jusqu'à l'astérisque suivant.
* A la représentation, cette explosion de cha] grin se produit à l'endroit marqué par Tast* ' risque précédent, et la scène reprend ici.
iBi»mi«^..v tï^ loin... I^^ éo<dku»8
"^^^lilBfMJf — Personne n'a souffert
L ' JK gOUPFRK EN CE MOMENT...