‹ Le deuil des primevères, 1898-1900Chapitre 14 sur 37 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Dan$ »a pauvre maison le poète reçoit la visite d'âne petite vieille. Elle porte un cabas usé. Elle est coiffée d'un foulard tombant en pointe sur le dos et bariolé, vêtue d'une robe verte et d'an vieux châle de l'Inde que lui a donné quelque dame. Sa figure est très douce, comme une pomme ridée, avec deux petites gouttes d'azur qui sont les yeux.

La chambre du poète donne sur un jardin oà il y a des lilas, des tulipes, des fils de rosée rose et bleue et des guêpes. Au-dessus defieurs de sureaux, trois papillons tressent leurs vols. L'air, la terre, l'eau du gave qui brille au loin sont tellement purs que l'on est dans du refiet de coquille. La cassure de neige des montagnes chavirées, la colline qui a des refiets de plume de paon, la fraîcheur des peupliers sont un étourdissement qui tremble. Une cloche sonne, an char roule,des oiseaux jacassent comme des galets plaqués l'un contre l'autre^

Sur la colline il y a la masse épaisse d'un grand bois.

La fin de la scène est au crépuscule.

Ll POETB

Petite vieille drôle, qu'as-tu dans ton cabas?

02 Ul DKUIL DES PRIMEVÈRES

LA. PETITE VIEILLE

J'ai des limaçont poar mes canards, «t des bas.

us POÈTB

Et encore?

LA PETITE VIEILLE

Les framboises chaudes des forêts.

El encore?

LA PETITE VIEILLE

Des écheveaux de fils de rosée,

LX POÈTE

Et encore?

LA PETITE VIEILLE

Encore? Il y a des roses cueillies dans l'ombre noire de midi.

LA JKUMB riLbC NUS Q^

LE POÈTE

Et encore?

LA PETITE VIEILLE

Ud morceau de pain gris qu'un pauvre plein dépoussière

a léché, et qui lui a fait la bouche amère.

J'ai creusé le croûton avec mes dents de vieille.

J'en ai sorti la mie et j'ai, comme un moineau,

fait tremper cette mie dans un joli ruisseau.

Le pauvre avait les pieds luisants et bleus de plaies,

je lui ai mis la mie dessus pour qu'il y ait frais.

LE POÈTE

Petite vieille drôle qui es bonne et honnête,

as-tu un remède pour mon âme de poète?

Tu aurais pitié d'elle, si tu savais...

Elle est cx)mme une mésang-e qui ne cesse de crier

sous l'ombre, en cercles rapprochés, d'un épervier.

Je n'ai jamais bien pu m'expliquer ce que c'est.

LA PETITE VIEILLE

Ce n'est point des onguents, non plus des vermifuges, que l'on fabrique dans le recueil blanc des refuges,

avec une cornette et des mains du Seig'neur,

qu'il te faut pour g-uérir la fièvre de ton cœur.

Mais écoute: Il est, au cœur vert du noir bois frais,

un chêne, le plus grand de toutes ces forêts.

Une croûte d'abeilles d'or sur son tronc bouge,

et sa cime de nuit touche le soleil roug-e.

Il est tordu ainsi qu'une vis de pressoir

et^l a l'air, le soir, d'écraser des étoiles.

La nuit l'emplit de jour, le jour l'emplit de nuit.

Il est bon. L'écureuil dont le bond vole vite,

le grimpereau choqueur, le cerf-volant l'habitent.

Un petit monde humide sous son écorce s'abrite.

Une mousse en soleil vient mourir à ses pieds.

Il se réjouit bien, quand les douces averses

sonnent trembleusement sur ses feuilles alertes,

dans 1 ébouriffement criard des vieux piverts

qui ont fait à son bois de petites fenêtres.

Au milieu du feuillag-e arrondi de ce chêne

est un grand nid de mousse, frais comme un bénitier,

que tapissent des fils-de-Vierge bleu-rosé

et des effeuilleraents de roses arrosées.

C'est dans ce nid d'amour tremblant qu'est étendue,

le corps plein de rosée, une jeune fille nue...

LA JEUNE FILLE NUK q5

LS POETE

En t'écoutant parler, je ne sais quel beau jour gonfle mon cœur comme un raisin plein de soleil,. Mais tu ne me dis pas, originale petite vieille, ce qui peut guérir mon cœur mort d'amour?

LA. PETITE VIEILLE

L'amotH*.

LEPoins

Tais-toi. C'est douloureux. Tu sais que c'est fini. Depuis un an mon cœur m'étrangle. Elle est partie, celle qui avait fait dans mon cœur sa patrie.

LA PETITE VIEILLE

Elle n'habitait pas, comme cette autre, un nid dans une forôt noire où il n'y a personne (jue la plainte engourdie de l'angelus qui sonne, ou le frisson mouillé d'un mulot qui se glisse dans la terre friable et bonne aux plus petits.

f)6 LE DEUIL DES PRIMEVÈRES

LE POÈTE

Ne me fais pas pleurer. L'autre habftait mon lit,

plus doux qu'un nid de mousse alors qu'elle y était

C'était comme un printemps qui aurait été l'été.

Son corps était pareil aux îilas flétrissants

qui se penchent, et sa bouche aux fraises écrasées

sur un seuil blanc d'Automne où pleurent des enfants

Oh! N'as-tu pas plutôt, bonne petite vieille,

quelque breuvage doux cueilli par les abeilles ?

Gela mettrait du miel, peut-être, dans mon cœur.

N'as-tu pas aussi bien un baume de douceur

où entrent la sueur sacrée du laboureur

«t le lait bienfaisant d'une petite chèvre?

Pourrais-tu me laisser ainsi souffrir toujours,

pleurer toujours, lassé de ne voir sur la route

que ce je ne sais quoi qui est toujours le même?

LA PETITE VIEILLE

Le corps plein de rosée, la jeune fille nue

l'attend. Ne tarde pas. L'amour nouveau bourdonne

sur la verveine bleue et sur les hellébores.

LA JEUNE FILLE NUE g'J

LU PoiTB

Dis, celle qui partit qu'est-elle devenue?

LÀ PETITE VIEILLE

Ne pleure pas, enfant. Va. Gagne la forêt. Ce qui manquait au lit de l'ancienne maîtresse n'étaient ni l'ég-lantier défleuri, ni les tresses lie rosée rose et bleue, ni la douce paresse

ai fait que Ton s'endort avec les bras brûlants ;

'était bien plus que la douleur qui te manquait :

résig-nation que l'on nomme bonté.

.lais elle existe, ami, sereine et naturelle, celle qui g-uérira ta blessure cruelle.

C'est celle qui habile au nid de mousse en fleurs, née au milieu des bois, dont les bras gracieux n'ont pressé que l'azur, croisés dessus sa gorge plus gonflée qu'un soupir et plus blonde que l'orge. C'est celle dont les yeux ne virent que le ciel, qui se couche rieuse et dont le ventre bombe vers le vol le plus haut des plus chastes colombes, et dont les cheveux blonds n'ont subi que les ruches qui les prenaient le soir pour des blés inconnus.

98 LB DEUIL DES l'RIMEVÈRES

C'est la vierge parfaite au sein de la nature, dont le corps est sans tache et la pensée est pure.

LE POÈTE

De qui est-elle née, ô bienfaisante vieille qui te courbes ainsi que la haute foug-ère au déclin de l'Eté, ô bienfaisante vieille aux mots légers comme une grappe de bruyère; de qui est-elle née celle qui dort ainsi couverte de rosée et nue dedans son nid ?

LA PETrrE VIEILLE

Je te dirai plus tard et son père et sa mère.

Mais ne perds pas de temps . Aux lisières nocturnes

déjà se gîte la rapidité des lièvres.

La première étoile, celle qui annonce aux couturières

que l'ouvrage est fini dans les fermes obscures,

se montre et brille ainsi qu'un verre sur un mur.

Le rossignol essaye dans le nocturne azur

ses trois appels suivis d'un rire en pleurs de source.

Prends ton bâton . Franchis la haie où les raîneltes

coassent. Voia • la lune illumine les mousses.

La nuit fera le jour, si bien que réveillés les coqs éclateront croyant l'aube venue. Viens. Tu pénétreras dans la belle forêt où dort dans la rosée la jeune fille nue. Moi , priant et courbée, je te précéderai.

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