SCÈNE DEUXIÈME
La nuit, folle de lilas, règne sar les prairies indécises. La lane noie dans ses eaax de lumière trembleuse les labours épaissis. Elle accuse la silhouette violette des coteaux dont les lignes d'ombre se mêlent à l'ombré d une seule ligne qui bondit. On entend unejlâte confuse parmi des bêlements de brebis. Le troupeau soupire comme Dieu. Des flaques luisent* Le» étoiles trem' blent comme des rosées de feu.
LE POÈTE
0 ma petite vieille, nous faudra-t-il CDCore marcher longtemps?
LA PETITE VIEILLE
II n*est que minuit. A l'aurore nous »nercevrons la lisière du bois touffu.
LE POÈTB
Quel est ce bruit qui tremble sur les prairies confuses?
LA PETITE VIEILLE
Ce sont les mots d'amour que se disent les choses.
LE poèn
Ecoute?
LA PETITE VIEILLE
C'est nn chien veilleur qui aboie au clair de lune dont l'ombre boug-e sur les roses.
LB POàTB
Et ceci ?
LA PETITE VIEILLE
C'est le bruit d'un métier à tisser dans la nuit d'une giang-e où luit une lumière.
Et ceci ?
LA PETITE VIEILLE
C'est l'agitation des chaînes sur le bois des étables.
LE POÈTB
Et ceci ? Et ceci ?
LA PETITE VIEILLE
C'est l'appel lent d'un grave rossignol. C*est la poussée des germes. C'est le clapotement sur la mare de la ferme d'un crapaud dont de temps en temps, seule, s'élève la noie soupirée par son âme de verre. C'est le crissement fin de la chauve-souris. C'est la source pleureuse au fond de la prairie. C'est l'appel triple et doux des cailles au blé vert.
LE POÈTE
Quelle est cette lumière qui est presque de l'ombre?
LA PETITE VIEILLE
C'est l'aube qui va accoucher. Elle se gonfle. Elle va accoucher de tout ce qu'on verra : du soleil et de l'eau, de la terre et des boi».
LE POÈTE
Qu'est-ce qui lait?
LA PETITE VIEILLE
C'est un lac sous la lune de givre.
Il tremble et fume sous les aulnes de la rive. Quel silence. On dirait, la brume s'élevant, que tout le lac s'élève en devenant d'arg-ent. La poule d'eau effarouchée le bat de l'aile. De l'argeiit. De l'argent. Tout le lac est d'argent. C'est un silence qui est glacé et qui brille. Attends. Je veux cueillir pbur cette jeune fille qui est nue et t'attend dans un nid de rosée, un bouquet de brouillard en fruits de clématites.
LE POÈTE
Vieille, ne vas-tu pas trop remplir ton cabas ? 11 y a déjà tant de choses. . .
LA. PETITE VIEILLK
Que non pas, car rien ne peut combler un cabas de pauvresse. Ces fruits sont des duvets de brouillard qui s'effrange.
LE POÊTB
Dis? N'est-ce pas là-bas des brumes d'ailes d'anges?
On sent passer des vols de choses immobiles.
0 divine et cocasse vieille ! La beauté
de tout ce que je vois d'heure en heure s'augment^.
De quel charme l' enchantes-tu?
LÀ PETITE VIEILLE
De pauvreté.
L'air est un océan. L'Aube accouche la Terre. Les coteaux surgissants, pareils à des baleines, nagent vers le soleil et bondissent. Un char crie, écrasant là-bas le gravier de la boue. La vie commence. Vois : les herbes les plus petites commencent une à une à se montrer. Voici l'euphorbe d'or, la véronique bleue, la mousse. Sens-les vivre dans leur bonté modeste et douce. On ne les entend point. La rosée est leur voix. Leur âme tendrement un jour se fanera.
On les a surnommées les simples, simplement. Elles font un devoir ignoré, comme nous. Elles ont toujours l'air de prier à genoux.
Le soleil est monté dans le ciel. La matinée devient torride . Dans la sécheresse des terres crient les grillons. Dans les épaisses prairies éclatent les reines-margaerites et bougent les minces lins bleus. Le vol blond des hannetons poudroie sur les feuilles luisantes des chênes. Les bras des arbres hissent dans l'azur des soleils de gui. Vasnr, d'an rose ardent et luisant, caresse la forêt, lointaine encore, pareille à une colline. Un souffle fait frémir un cerisier, puis se meurt. Mille oiseaux chantent. Les becs-fins se perchent aux aubépines, la queue saluante, et les piverts, semblables à des fuseaux, trament des courbes dans le ciel. Les claies d'or des bosquets projettent leur» cadres d'ombrt sur iémeraude des bruyères et des fougères.
LE POÈTE
Approchons-nous ?
LA PETITE VIEILLE
Tu vois là-bas la forêt noire.
C'est un reposoir frais comme le Paradis. Nous l'atteindrons à l'heure rouge où les midis balancent aux clochers paysans leur ailes bleues.
LE POÈTE
Mon cœur meurt en songeant que dans la canicule, dans les coquelicots, au bord des gaves frais, celle qui fut ma joie, légère comme un tulle,
I06 LE DEUIL DES PRIMEVèRES
écrasera sa lèvre à an nouvel aimé.
Mon cœur se tord et meurt. Dis, se sont-ils levés?
Ont-ils ri ce matin? Reviendront-ils ce soir,
sans penser qu'à travers la nuit et le soleil,
je n'avais pour pleurer que ta douceur de vieille ?
LA PETITE VIEILLE
Aie donc confiance. Avant ce soir tu auras vu
celle qui te guérira, celle qui est nue
dans l'ombre ensoleillée de la hutte feuillue.
Devant elle ton cœur oubliera ce passé,
par qui tu es pleurant et par qui harassé.
Tu ne songeras plus à celle dont les jambes
t'enlaçaient comme un lierre en meurtrissant ton âme«
LE poèxE Je ne puis oublier ses caresses si franches,
LA PETITE VIEILLE
La feuille verte oublie la feuille jaunissante. L'abricotier oublie la neige du Printemps. Tu sentiras se fondre à l'émail de tes dents le fruit d'amour nouveau de ta jeunesse ardente.
N'es-tu comme uq rosier qui, desséché d'abord, ensuite voit renaître un flot de roses d'or?
LE POÈTK
0 vieille, ton lang-age est un rayon de miel. Ce miel, où l'as-tu pris: de quelle douce aurore, de quels calices purs et de quelles abeilles ?
LA PETITE VIEILLE
Ce miel est, mon enfant, celui de mon Automne*