‹ Le deuil des primevères, 1898-1900Chapitre 16 sur 37 · SCÈNE TROISIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE TROISIÈME

La petite vieille pousse la porte moussue et vermoulue de eu cabane gui se confond avec l'arbre qui l'abrite. Une espèce de ver dure dorée tapisse l'intérieur de la hutte rongé par des lichens. Dans les fentes des planches poussent des violettes. Des lierres entrent dans la cabane, mêlés à des roses qui s'étouffent entre elles, collent les bouches rouges de leurs pétales aux trous d'azur qu'ont creusés les piverts, sont sucées par des guêpes.

Au milieu de lacabane, et débarrassée deses vêtements grossier, humides encore de la rosée nocturne, se tient une jeune bûcheronne

Elle est nue comme la lumière et comme l'eau. Et, tandis que le soleil chante au dehors, elle se courbe, un pied posé sur un fagot de frais noisetiers sauvages que son bras levé ébranche avec une hachette. Des bétes-à- Bon-Dieu courent sur le sol couvert de brindilles .

La Jeune file se retourne soudain, mais n'aperçoit tout d'aborc. que la petite vieille qui est sa grand' mère.

De la nuque aux talons, elle n'est qu'une courbe ensoleillée. Ses cheveux sont blonds et ses yeux bleus.

f.A JEUNE FILLE NUE I Oti

LA PETITE VIEILLE

Nous avons marché toute la nuit, tout ce matin, le long des lacs, sur les mousses et sur les thyms.

LA JEUNE FJLLE

J'ai passé la nuit à couper et lier des branches. Ma hachette, sous la lune, était toute blanche. La forêt parfumée par les écorces fraîches pleuvait de la rosée sur mon petit tablier. Bientôt, la pluie tombant des châtaigniers frappés sur ma nuque a glissé et mouillé ma chemise, et je sentais i^ur moi comme un froid d'arcen-ciel. J'ai dû me mettre nue et étendre au soleil mes vêtements trempés, et reprendre l'ouvrage, nue ainsi, et n'ayant pour vêtir mes seins clairs que la courbe lueur des feuilles sous ma serpe.

LA PETITE VIEILLE

f^ui attendais-tu depuis l'aurore?

Vous, grand'mèie.

LA PETITE VIEILLE

Depuis la rose aurore qui attendais-tu encore?

Je ne sais, je ne sais, ^rand'mère.. . Quelque chose... Un vide délicieux gonfle mon cœur ainsi que la nuit gonfle le rossignol, et la pluie gonfle les lilas bleus et lourds que le vent brise. J'ai envie de pleurer, grand 'mère.

LA PETITE VIEILLE

As-tu donc peur? Les loups sont-ils venus sur les fraises sauvages?

Non. Les brebis sont seules passées parmi le bois,

et leurs cloches chantaient comme des pluies d'orage.

Le chien rude mordait les bêtes aux jarrets.

L'âne baissait la tête et le pâtre priait,

et les bidons sonnaient aux flancs pelés de l'âne

LA PETITE VIEILLE

Dis-moi? Regagnaient-ils la balsamique montagne?

LA Jh.U^E KILLB NUB H

LA JEUNE FILLB

Pas encore. On conserve encore dans les joncs verts le lait caillé avec la fleur du chardon bleu. Quand le pâtre est passé, il avait des jonçaies. Pour m'en donner il a frappé à cette porte, en m'appelant; mais je ne lui ai pas répondu, parce que je tremblais d'être si jeune et nue. Seul un pivert lui a répondu de sous Técorce.

LA PETITE VIEILLE

Qu'attends-tu ? Qu'attends-tu depuis la rose aurore?

Je ne sais pas ce que j'attends. C'est une chose que je ne puis pas dire et qui est comme une rose dont on sent le parfum sans qu'on la puisse voir.

Ion âme a soif ainsi qu'aux cailloux du lavoir, lorsque l'eau y est gelée, une bergeronnette. Quel est ce clair jeune homme à vos côtés, grand'mère ?

LA PETITE VIEILLE

Le toit éclatera sous le poids noir du lierre.

Quel est ce clair jeune homme à vos côtés, grand'mère "*

LA PETITE VIEILLE

Entends le bruit d'argent que font les lavandières .

Quel est ce clair jeune homme à vos côtés, grand 'mère?

LA PETITE VIEILLE

Les perdrix de corail chantent dans la bruyère.

Quel est ce clair jeune homme, grand'mère, à vos côtés?

LA PETITE VIEILLE

Une brebis perdue sur la mousse a bêlé. Voici midi. C'est l'heure où il me faut aller cueillir, pour composer des baumes salutaires, les rameaux endormis des plantes vulnéraires. Leurs feuilles assombries dorment dans les fourrés où la couleuvre lisse et froide s*est nouée.

LA JEUNE FILLE NUB Il3

Le long du vif ruisseau sableux je cueillerai

la menthe, dont l'odeur s'écrase sous les doigts.

Dans la chaude prairie où le vent fait de l'ombre,

poussent le lychnis rose et Toseille sauvage

qui, pourpre et cannelée, berce sa tige longue.

La reine-marguerite est une jeune fille.

La renoncule est l'cail doré de la prairie,

et le myosotis est l'œil bleu dii ruisseau.

Le pissenlit est la quenouille du cri-cri.

Les asphodèles sont les cierges du soleil.

Les pervenches sont des étoiles qui ont poussé.

L'iris est un oiseau penché sur la rivière.

Les chèvrefeuilles sont les lèvres de la haie,

et l'églantier tremblant les joues de fiancées.

Que vous connaissez bien les plantes salutaires... Quel est ce clair jeune homme à vos côtés, graud'raère?

La petite vieille s'en va,

LE POÈTE

Mon âme est fatiguée ainsi qu'après un songe. Le dégoût de la vie qu'a causé le mensonge

Ji4 LE DEUIL DES PRIMEVÈRES

me laisse sans espoir, car les hommes ont ri que mon cœur éclatât de les vouloir chérir. Quand j'ai pansé leurs plaies, les malades ont ri. Quand j'ai séché leurs larmes, les femmes ont ri. Quand j'ai chanté leur joie, les bienheureux ont ri. Lorsque j'ai pris le deuil, les afflig-és ont ri. Ceux-là seuls m'écoutaient que l'on nomme poètes, et qui ont dans leurs yeux le mystère des bêtes.

Tais-toi. Tu dis des mots terribles, mon ami, comme ceux de l'agneau que le loup a saisi. Que t'ont fait encore les hommes pour souffrir ainsi, pour que ton âme saigne ainsi ?

LE POÈTE

Ils ont menti.

J'ai souhaité parfois de m'en aller au loin, ■sur quelque grève sauvage, avec mes chiens, d où l'on n'apercevrait que le soleil et l'eau iTioutant et descendant pour mourir l'un dans l'autre. Mon cœur terrible se tairait dans mon orgueil, el dans l'horrible joie d'aimer les hommes, seul.

LA JEUNE FILLE NUE nS

Calme-toi, pauvre ami qui deviens fou. Prends -moi,

ou viens auprès de moi. Je le reposerai.

Tu es seul avec moi au cœur de la forêt,

la patrie fraîche et bleue où l'on parle à son âme.

LE POÈTE

Laisse-moi. Ma patrie n'est pas ici. A peine trouvé-je à qui parler, quand sur la route aride passe un pauvre aux pieds bleus, aux guenilles terribles, suivi d'un chien méfiant dont le reg-ard a faim. Depuis que je n'ai plus de femme belle et vaine, mon amour va vers ceux au cœur g-onflé de haine, ma haine va vers ceux dont le cœur plein d'amour ne songe pas aux hommes dont jamais une lèvre n'essuie la fac« anxieuse et pleine de poussière.

Apaise-toi : tu es venu dans la retraite du bonheur où les roses mousseuses sont mes amies. L'amour t'y attend. Je suis auprès de toi tremblante comme la fleur du cognassier sous une averse.

I l6 LE DEUIL DES PRIMEVÈRES

Je t'aime. Je suis nue. Ma lèvre vers toi brûle comme une guêpe qui s'irrite sur des fleurs. Je t'aime. N'es-tu pas celui que mon aïeule a élu ? N'es-tu pas celui dont la douleur voudra guérir enfin, bercée dessus mon cœur?

LE POÈTE

Non. Laisse-moi, amie. J ai peur que tout amour ne soit le bourdon bleu qui blesse un liseron .. Ne pose pas sur moi les guêpes de tes lèvres. La fraîcheur de ta chair est mauvaise à ma fièvre. N'écrase pas sur moi tes seins polis et ronds. Les coups précipités de ton cœur me tuèrent. Eloigne-toi. J'entends au travers de ton âme battre le cœur amer et doux d'une autre femme.

0 ami, que crains-tu?... Je suis ta douce esclave.

Je te consolerai de mon sourire grave.

Vois? Je souris etmemeurs de l'amour de toi.

LE POÈTE, qui s'abandonne peu à peu.

Ton sourire est pareil aux clairières des bois.

L'âme (les roses pleut sur la hutte et l'embrase.

Ma bouche aussi s'effeuille, et mes bras quit'embrassent

t'aiment, et toute moi t'aime, et mes yeux bleus aussi,

mes jambes élancées et mes cheveux roussis.

Pauvre cœur. Et ici, du moins, tu trouveras

l'asile simple et pur et calme de mes bras

par quoi tu guériras et par quoi tu oublieras.

Ce sera le refuge espéré du poète^

la simple vie vécMC au milieu des écorces

que le Printemps juteux parfume de sa force

et l'Automne orageux recouvre de lichens.

L'Eté nous donnera les pèches de la vigne,

le parfum du buis noir et celui du fenouil.

L'Hiver nous donnera les noisettes séchées,

les contes de l'aïeule et le fil des quenouillas.

LS POÈTI

Je vais donc vivre enfin, 6 jeune fille nue, chaude comme un soleil dans la fraîche avenue. Je t'ai trouvée, amie aimée que j'attendais depuis si longuement que mon cœur se mourait.

LE DEUIL DES PftlMEYERES

Que bénie devant Dieu soit ton aïeule^ celle qui cueille dans les prés les herbes salutaires, qui m'a conduit à toi dans la belle forêt où ton nid de rosée et de rose est tissé. Tu es l'âme et la chair nues. Tu es la vérité dont le parfum limpide a fleuri sur ma lèvre. Quel est ce rêve pur que je vais vivre ?

LA PETnE\iEïLhEf qui réapparatt au poète qui s'éveille.

Un rêve.

Avril-Mai 1899.

LE POÈTE ET L'OISEAU

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