SCÈNE PREMIÈRE
Le ooèle marche dans une gorge alpestre. Suf sa tête l'azur est comme un ruisseau étroit dont les rochers sont les bords Et ces rochers plissés, feuilletés, écaitleux, suent de l'argent sur du noir. On entend une goutte taper de haut le sol.
Parmi les grauters secs, les buis, les lavandes, des sauterelles sautent comme des éclats de marne
A droite, dans la combe, au'dessoas, il y a un torrent ci l'eau creuse et verte. C'est aride, mais on pressent au delà des sapinières, sur les cimes, des pelouses d'une douceur épaisse et verte où sommeille le gibier.
Le poète chemine sur le sentier sec, aux cailloux aigus. H est deux heures après-midi. Il chante :
J'ai quitté le village où sous le blaoc soleil
les géraniums se rouillent ; uu sous sa feuille rude et velue, la citrouille s endort sous l'ombre bleue aux siestes de la treille.
Ceci est le pays pauvre et beau de ma mère où la terre calleuse offre l'olive amère au loriot et à la grive.
Ecoutez les stridents vols bleus du criquet gris, Il saute et vole en courbe dans le silence sec de la lavande sèche à la lavande sèche.
Mon âme avait besoin du rire vert des eaux. Je suis devenu fou ainsi que les oiseaux,
et maintenant je pleure.
Je pleure de tendresse au cœur de la vallée . Comme la gousse mûre au vieux parc désolé, mon cœur sur la muraille en s*ouvrant est tombé par un de ces jours blancs où les pêches se meurent
Voyez donc ma couronne : elle est de guêpes d*or
entrelacées de houx.
Elle me fut tressée par la noire Mamore
et suis devenu fou.
LE POÈTE ET l'oISEAU 125
Mon âme avait besoin de lever ses mains pieuses, mon âme avait besoin de la fontaine fraîche qui emplit les creux d'or de son eau vide et verte.
Allez chercher mon cœur. Il est je ne sais où.
Il est devenu fou.
Donnez des coups de pied pour voir dessous les pierres Cherchez dans les buis bleus et les genévriers, et dans le ravin roug-e empli d'azur brûlant où, dans la sécheres.se, à midi, on entend le vol des perdreaux g^ris braire sur les lavandes.
Le Poète s'assied sur une pierre auprès d'un houx. Au-dessus de sa tête un oiseau se pose sur un sorbier et lui dît :
Le petit bruit sec que tu entends et t'étonne :
c'est mon petit bec noir solide qui le fait
en craquant une graine de chanvre que j'ai trouvée,
en cherchant bien, dans une crotte de mulet.
Je suis un innocent, mais je suis un oiseau,
et sais que le Bon-Dieu, quand arrive l'automne,
détache de ses mains les graines qui sont bonnes.
LE POÈTE
Oh ! Que c'est étonnant! C'est un oiseau qui parle...
Je ne connaissais pas les oiseaux des montagnes.
Mais, le plus drôle, c'est qu'il me parle en chantant.
Oh ! qu'il a une bonne petite grosse tête.
Elle est en velours noir et son joli gilet
semble une vigne-vierge au déclin de l'Eté.
Petit oiseau! Que tu es joli! Que tu es joli !
Tes jeux noirs sont deux grains de sauvage framboise.
Ton petit dos en boule est en couleur d'ardoise,
et comme s'il était le toit de ta maison. . .
l'oiseau
J'ai été bien souffrant toute l'année dernière.
Un chasseur m'avait mis un grain de plomb sous l'aile.
De mon bec, j'écrasais sur une pierre humide
une feuille de menthe mêlée à l'argile.
Je l'appliquais sous l'aile et sur le sang caillé.
Tous les matins, quand me réveillait la rosée,
j'étirais doucement mon aile endolorie,
et je recommençais le petit traitement
du petit cataplasme à la feuille de menthe.
Maintenant je suis bien et je prie le Bon-Dieu.
LE POÈTE ET l'OISEAU
LE POETE
As-tu VU le Bon-Dieu, quand tu volais aux cieux ?
l'oiseau
Non. Le Bon-Dieu n'est pas en haut. Il est en bas.
Il habite la petite maison que tu vois
où il y a une fontaine et des oeillets sauvages
et un chien qui s'endort aux mouches de l'étable.
Souvent, sur un sorbier, j'ai vu, en me perchant,
la bêche du Bon-Dieu qui luisait dans l'aurore
à côté de sa petite chèvre désobéissante /
qui fait des milliers de petites crottes.
Dieu se lève au matin et se couche à la nuit
lorsque sourient et que se détrempent les roses.
Il sait tous les besoins qui sont au cœur des choses
Lorsque l'herbe est trop sèche il y met de la pluie.
Il soig-ne l'aubergine, la courge et la laitue.
Il sème le bon grain dont il sait la vertu.
Son raisin parfumé chante, quand vient l'octobre,
dans ses tonnes usées aux couronnes d'osier.
Quand il parle, sa voix douce comme un baiser
fait que son chien se lève et secoue son collier.
Dieu est vieux, mais il se porte bien et conduit sur les pelouses vertes des noires cimes alpestres où. les lapins battent du tambour pendant la nuit, la brebis huileuse et la maigre chevrette. Souvent, je l'ai suivi, le long des ravins gris, appelé par ma sœur qui est sa flûte de buis. Et, voltigeant sur le troupeau, de corme en corme, je descendais parfois sur les croupes de laine pour y piquer le grain qu'y déposait l'automne.
LE POÈTB
Oh! Mais! Tu es étonnant! Tu parles comme un homme...
Tu es aussi charmant que ces oiseaux ravis
dont les grands saints parlaient dans des livres d^images
où l'on voit le Bon Dieu à travers les nuages.
Tu n'as pas de maison, je veux dire de nid ?
Dis-moi, petit oiseau, où couches-tu, la nuit ?
Il n'y a par ici que des plantes pierreuses :
des chardons bleus qui sont piquants comme des houx,
des houx qui sont piquants comme des chardons bleus.
Quant à la lune, pour y coucher, c'est trop haut ?
LE POÈTE ET L OISEAU
L OISEAU
J'ai dormi l'autre nuit sur des grappes de sorbes.
Je suis heureux. Je suis un petit oiseau sobre.
Quand il fait trop de vent, quand tombent dans les combes
da haut en bas, en dégring-olant, des blocs d'ombre,
je me cache entre deux touffes de serpolet. . .
Mais quand le Printemps vient, je prends une femelle,
lorsque l'azur est rose et que le verger blanc.
Nous volons quelques jours ensemble, sans savoir
ce qui g-onfle nos cœurs de graines et d'espoir.
Puis, pour faire leur nid aux œufs bleus qui vont naftre,
ne trouvant pas pour eux de choses assez douces,
nous tapissons le cœur de la plus tendre mousse
avec le duvet clair tombé de nos caresses.
LE POETE
Moi aussi, dans le temps, j'avais une maîtresse plus nue et plus jolie que n'est ce pays-ci. Mon Dieu ! Nous nous étions donnés tant de caresse-s qu'un jour il aurait pu nous naftre des œufs bleus dans un nid de fougère ou entre deux racines...
liSO LE DEUIL DES PRIMEVERES
l'oiseau Dans quel jardin vous retrouvez-vous au Printemps?
LE POÈTE
On ne se retrouve jamais quand on a été amants.
l'oiseau Ne vous appelez-vous plus dans la nuit claire, quand les rossig-nols fleuris embaument les primevères, et que le scarabée au cœur des roses pâles, empêtré de pollen comme dans une pâte sur son ventre en feu vert tricote avec ses pattes ?
LE POÈTE
Non. Je te dis qu'elle est partie, et pour jamais... Oiseau?... Dis-moi le nom de ta douce femelle que tu retrouveras dans la jeune saison?
l'oiseau Les femmes des oiseaux, ami, n'ont pas de nom. Je siffle et elle arrive. Elle est toujours pareille. Elle aime les bourgeons des roses pluies d'avril, les graines du lin bleu et la chair des abeilles.
LE POÈTE ET l'oiseau i3i
Je la reconnais bien puisqu'elle reconnaft
la chanson qu'au Printemps je me mets à siffler.
LE POÈTE
Ne peut-elle confondre ? Oiseaux, n'avez-vous pas, si vous êtes pareils, aussi la même voix ?
l'oiseau Je ne comprends pas bien ce que tu veux me dire.
LE POÈTE
Ne peut-elle accourir au chant de tes pareils, ne peux-tu accourir au chant de ses pareilles ?
l'oisbau Je n'ai jamais pensé que nous ne fussions seuls. L'une est pareille à l'autre. C'est donc toujours la même, lorsque vient le Printemps, la même que l'on aime dans le parfum sucré et tiède des tilleuls.
LE POÈTE
Celle de l'an passé ne peut-elle être morte? N'a-t-elle pu tomber avec les vents d'Automne?
l32 LE DEUIL DES PRIMEVERES
L OISEAU
Jamais ne meurt pour nous l'oiselle que l'on aime, puisque revient toujours le Printemps avec elle, puisque l'amour revient toujours à notre appel. Si elle avait un nom, ce ne serait pas elle : elle ne viendrait pas et serait moins fidèle.
0 doux petii oiseau 1 Je sens que tu as raison .
Que j'aurais moins souffert si, n'ayant pas de nom,
celle que j'adorai ne se fût pas nommée.
Elle fut arrivée à chaque mois de mai,
aussi belle qu'avant, plus jeune d'une année.
Je comprends que le mal, ô cher petit oiseau,
qui as l'œil rond et la tête en m'écoutant penchée,
je comprends que le mal, c'est que l'on veut connaître,
quand on l'aime beaucoup, le nom de sa maîtresse.
L'oiseau s'envole.
LE roÈTE ET l'oiseau i33