‹ Le deuil des primevères, 1898-1900Chapitre 18 sur 37 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

Le poêle marche dans un beau site où il y a des hêtres, des tapins, des torrents, des rochers.

Vazur qui remplit chaque vide est taillé comme une pierre précieuse par chaque dent de rocher^ par chaque rameau.

Le poète entend une petite noie grêle et continue.

Il aperçoit, à la cime d'an sapin, son ami de Taulrejour.

L OISEAU

Tu es UQ innocent. Personne ne l'écoute. Pour qui donc chantes-tu, ô petit point vivant qui lends vers l'infini ta douce gorge rouge ?

r34 LE DEUIL DES PRIMEVÈRES

L OISRAU

Je chantais poar moi seul, mais, puisque tu m'entends,

on peut dire aussi bien que je chante pour toi.

C'est comme la fraîcheur des torrents noirs des bois :

Pour qui est-elle? Elle est pour celui qui la boit.

Et la couleur du ciel ? Pour celui qui la voit.

C'est pour celui qui entend ma voix qu'est ma voix,

LE POÈTE

0 oiseau ! Tu es pareil aux Sages de la Grèce que l'oTi dessine en pierre au bas des monuments. Ils ont un doigt levé et un pied en avant pour apprendre aux Mortels la divine Sagesse. Leur nez est très railleur et leur barbe frisée se recourbe, et le bras qui leur reste est posé, comme sur un bâton, sur quelque jeune élève.

l'oiseau ... Peut-être parles-tu de ces nids d'hirondelles qu'on eut soin de creuser dans la pierre pour elles. Elles m'ont dit cela, et qu'elles y nichaient et que les citadins, toujours pleins de bonté,

LE POÈTE ET l'oISEAU l35

nettoient, quand vient l'Hiver, les Sages de la Grèce, pour qu'au Printemps suivant reuiche l'hirondelle.

LE POÈTE

Mais quelle vanité! Ce n'est point fait pour elles, mais seulement pour ceux qu'une g-loire immortelle investit, et ces nids ne sont que des musées, ou les têtes de ceux que l'on y a sculptés.

L*OISEAU

... Mais ne t'ai-je pas dit, tout à l'heure, poète, qu'une chose est cela qui n'est pas autre chose. Si on la fait un nid, ce n'est plus une rose, si on la fait un nid, ce n'est plus une tête, fût-elle cent fois plus d'un Sag-e de la Grèce.

LE POÈTE

Petit oiseau chéri, tu es plein de Sagesse, et je ne croyais pas vraiment qu*il existât d'oiseau qui pût parler comme tu parles, toi. Si j'eusse été Satrape en des villes de Perse, j'aurais capitonné ta cage en vieille perse.

j36 le deuil des puimevékes

Un millet blanc, choisi par mille vierges naes,

parfumé par leurs seins et leurs jeunes haleines

eût été le repas qui t'eût été bien dû.

A mon Conseil royal, je t'eusse convié

sous des fleurs de pêcher qui t'auraient protégé

du soleil trop ardent de ces Contrées lointaines.

L OISEAU

Laisse- moi ma montagne. Elle n'est pas la Perse, et je n'ai pas besoin de vierges nues persanes

pour cueillir mon millet.

Mes panetiers, ce sont les jolis petits ânes qui, du bout du sabot, en buttant sur les pierres,

découvrent les petits vers.

Et s'il faut dire tout, je te trouve un peu bête,

comme le sont, d'ailleurs, presque tous les poètes

qui sont les inventeurs de ce qu'on a trouvé.

Ils parlent du parfum bleuâtre des lavandes

sans songer qu'un lapin, la queue en l'air, le mange,

et le connaît bien mieux que s'il nous en parlait.

LE POETE ET L OISEAU 1^1

Le Conseil de tes Palais, en Perse ou dans l'Hindoustan, c'est pour nous le clair Printemps qui nous invite à aimer.

C'est l'arg-entée roche noire qui, puisqu'elle siiinte d'eau, nous dit que l'on peut y boire sansdang-er pour un oiseau.

C'est le sol plein de brindilles de la maison du Bon-Dieu, à l'heure où les moissonneurs vont dormir aux métairies.

C'est, quand arrive'! Hiver,

de déserter les alpdles

où les buis couverts de neige

rougissent comme des filles.

Et le voici qui arrive, l'Hiver qui nous fait maigrir, Les pauvres vont en mourir sous les porches des églises.

On nous verra tout gonflés, et les plumes hérissées, et nous tenant sur un pied sur des barrières gelées. „

Adieu... Quand te reverrai-je?

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