‹ Le deuil des primevères, 1898-1900Chapitre 19 sur 37 · SCÈNE TROISIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE TROISIÈME

L'hiver. Non loin d'un village de la montagne. La neige. Le ciel gris brille. Le poète entend de petits cris sortir de sous une racine. Il regarde et voit une 'olie rose qu'il veut cueillir à l'endroit où ça crie.

Cette rose, c'est l'oiseau son ami qui parlait si bien sur la montagne et qui est blessé. Il le ramasse.

Une grande douleur serre le cœur du poète. Une haine terrible vers ce je ne sais quoi qui fait souffrir fait trembler sa main.

Il considère l'oiseau qui palpite, puis les montagnes. Ces montagnes sont à genoux sur la terre, graves comme des veuves qui prient, bonnes comme des chiens qui veillent sur des troupeaux^ L'oiseau se ranime un peu. Il reconnaît le poète et lui dit :

J'ai reçu un coup de fusil. Oui... Là-bas. Je m'étais ég-aré dans la neige, ayant faim, U corps en boule et sautillant sur une patte.

j4o le deuil des primevères

Je m'étais approché de là, guettant la miette

que laisserait tomber une petite fille

qui mangeait un croûton de pain près de son père

qui la tenait sur lui, la joue contre la joue,

dans le triste jardin où les buis et les choux

sont maintenant couverts de verg-las et de neige.

J'étais perché sur le grenadier qui, l'Eté,

dort sous ses fleurs de sang et ses feuilles luisantes.

Eux, le père et la fille, ils se tenaient assis

derrière les branchages secs de la charmille.

Je savais qu'ils sont bons, car ils donnent aux pauvres

qui passent sur la route en raclant la poussière

et en montrant les dents aux ronces et aux pierres.

Je savais qu'ils sont bons. Je me suis approché.

Le père a fait un mouvement. Et la petite

a dit ; Papa? regarde? 11 est là tout îoli...

Il a tiré sur moi. J'ai senti de la nuit

qui bourdonnait autour de moi et qui éclatait.

... Et je ne sais comment j'ai pu m'enfuir ici.

Je souffre. Mon cœur d'oiseau bat à rompre mes plumes.

Ma patte se roidit et la montagne tourne.

LE POifE El L'OISEAU l^\

LE POÈTE

0 mon petit oiseau ! Je voudrais te guérir...

l'oiseau Le verg-las a coupé le cœur bleu des lavandes.

LE POÈTE

L'argile est morte au fond des g-laces du torrent.

l'oiseau La charpie du chardon est enfuie dans le vent.

LE POÈTE

L'eau ne murmure plus sous les baisers des menthes.

l'oiseau Le Bon-Dieu va mourir dans le g-renier où il vente.

LE POÈTE

Sois calme. Laisse-moi, doucement, sur ta tête vjasser ma lèvre douce ainsi qu'une buée.

ll!\2 LE DEUIL DES PHIMEVÈRES

C'est horrible de voir ton œil brillant s'ouvrir Je peur et se méfier... Tu ne vas pas mourir... Tu voleras encore sur les co.-nposées bleues ; ton vol effleurera tes sœurs, les campanules. Dans la brumeuse nuit tu reverras les feux des pâtres ag-randis près des buissons de hoax, qui appellent dans la nuit et qui chassent les loups. ... Petit, console-toi, tu ne vas pas mourir.. .

l'oiseau

Mourir est-il mauvais, si ce n'est pas souffrir? Pourquoi ne veux-tu pas, mon ami, que je meure? Ne vois-tu pas tranquillement mourir les fleurs? Vivre dans la montag-ne ou vivre dans la mort, n'est-ce la même chose et le même pays ? Lorsque dans un ruisseau, pris dans un tourbillon, mon cadavre sera comnie une feuille morte ; Ne continuera-t-il de fleurir le cytise ? Ne continuera-t-il de sauter le criquet ? Ne continuera-t-il de fructifier l'alise ? Ne continuera-t-il de pleurer le rocher ? Ne continuera-t-il de chanter ma femelle

LE POETE ET L OISEAU

perchée sur le duvet de mousse des œufs bleus? Et d'être mort vivant serai-je moins heureux ?

LE POÈTE

0 oiseau bien aimé, ne plus voir la nature me serait trop cruel pour chanter comme toi.

l'oiseau

Je ne comprends pas bien ce qu'on ne peut pas voir.

Je n'ai pas été mort. Alors, je ne sais pas.

Je ne sais pas non plus comment sont les montag'nes

où je n'allai jamais, ni comment on y va.

Mais je sais qu'on est mort quand on ne bouge plus.

Ta main... Ouvre ta main ?... Je vais être bien sasre.

Le poète regarde en pleurant l'oiseau mort dont les pattes ne sont plus roides.

Octobre 1899.

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