‹ Le deuil des primevères, 1898-1900Chapitre 20 sur 37 · MADAME DE WARENS · texte numérisé non relu

MADAME DE WARENS

Madame de Warens, vous regardiez l'orage plisser les arbres obscurs des tristes CharmetteSy DU bien vous jouiez aigrement de l'épinette, ô femme de raison que sermonnait Jean-Jacques !

C'était un soir pareil, peut-être, à celui-ci... Par le tonnerre noir le ciel était flétri... Une odeur de rameaux coupés avant la pluie s'élevait tristement des bordures de buis...

Et je revois, boudeur, dans son petit habit,

à vos g-enoux, l'enfant poète et philosophe...

Mais qu'avail-il?.. Pourquoi pleurant aux couchants roses

regardait-il se balancer les nids de pies ?

Oh ! qu'il vous supplia, souvent, du fond de l'âme,

de mettre un frein aux dépenses exagérées

que vous faisiez avec cette légèreté

qui est, hélas, le fait de la plupart des femmes...

Mais vous, spirituelle, autant que douce et tendre, vous lui disiez : Voyez! le petit philosophe !... Ou bien le poursuiviez de quelque drogue rose dont vous lui poudriez la perruque en riant.

Doux asiles! Douces années ! Douces retraites l Les sifflets d'aulne frais criaient parmi les hêtres,, Le chès'refeuille jaune encadrait la fenêtre... On recevait parfois la visite d'un prêtre...

Madame de Warens, vous aviez du goût pour cet enfant à la figure un peu espièg-le, manquant de repartie, mais peu sot, et surtout habile à copier la musique selon les règles.

Ah ! que vous eussiez dû pleurer, femme inconstante,

lorsque, le délaissant, il dut s'en retourner,

seul, là-bas, avec son pauvre petit paquet

sur l'épaule, à travers les sapins des torrents...

GUADALUPE DE ALGARAZ

Guadalupe de Alcaraz a des mitaines d*or, des fleurs de grenadier suspendues aux oreilles et deux accroche-cœur pareils à deux énormes cédilles plaqués sur son front lisse de vierge.

Ses yeux sont dilatés comme par quelque drogue

(on dit qu'on employait jadis la belladone);

ils sont passionnés, étonnés et curieux,

et leurs prunelles noires roulent dans du blanc-bleu.

POÉSIES DIVERSES i5f

Le nez est courbe et court comme le bec des cailles. Elle est dure, dorée, ronde comme une grenade. Elle s'appelle aussi Rosita-Maria, mais elle appelle sa duègne : carognal

Toute la journée elle mange du chocolat,

ou bien elle se dispute avec sa perruche

dans un iardin de la Vallée d'Alméria

plein de ciboules bleues, de poivriers et de ruches.

Lorsque Guadalupe qui a dix-sept ans

en aura quatre-vingts, elle s'en ira souvent

dans le jardin aux forts parfums, aux fleurs gluantes,

jouer de la guitare avec de petits gants.

Elle aura le nez crochu et le menton croche,

les jeux troubles des vieux enfants, la maigreur courbe.

l52 LK DEUIL DES PRIMEVÈUES

et une chaîne d'or à longues émeraudes qui, roide, tombera de son col de vautour.

D'un martinet géant et qui sera sa canne, elle battra les cPiats, les enfants et les mouches. Pour ne pas répondre, elle serrera la bouche. Elle aura sur la lèvre une moustache rase.

Elle aura dans sa chambre une vierg-e sous globe, gantée de blanc, avec de l'argent sur la robe. Cette vierge de cire sera sa patronne, c'est-à-dire Notre^Dame-de-Guadalupe.

Lorsque Guadalupe de Alcaraz mourra, de gros hidalgos pareils à des perroquets prieront devant ses pieds minces et parallèles, en ayant l'air d'ouvrir et de fermer les ailes.

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