LE DEUIL AU MOYEN-AGE
Le signe par lequel on a l'habitude dq manifester sa douleur a varié suivant les phases de la civilisation.
Jusqu'au XP siècle inclusivement, on n'a guère de documents sur la forme du Deuil qui se pratiquait dans l'ancienne monarchie. Dans le Roman de Lancelot du Lac, on voit qu'en signe de Deuil, on portait les avant-pieds des chausses coupés. Une demoiselle et les gens de sa suite, pour donner des marques de leur Deuil, jurent de ne vêtir robe qu'à l'envers et de ne monter que des chevaux qui auraient la queue coupée. En 1446, le Eoi de Sicile, après la
malheureuse expédition de Naples, alla à Veinrprise de la giteule du Dragon^ armé d*armes toutes noires, son escu de sabre semé de larmes et une lance noire en Tnain, son cheval était housse et caparassonné de noir.
La couleur noire n'était pourtant pas toujours la seule dont on se servait en signe de Deuil. Louis XI, par exemple, porta le deuil de son père, Charles VII, avec des vêtements couleur ëcarlate.
Le Roi de France ne portait jamais le Deuil en noir.
De nos jours, les grands dignitaires de l'Eglise catholique portent encore le Deuil en violet.
Le blanc a été la couleur du Deuil en Espagne jusqu'en 1498.
Madame la vicomtesse de Fumes a laissé des mémoires où se trouve détaillée minutieusement la façon dont se portait le Deuil à la Coût de Bourgogne. Le chapitre, auquel - noua
laisserons le style et l'orthograplie du temps^ est ainsi intitulé:
Le Deuil que toutes princesses et autre»
doibvent porter pour leurs marisy pùreSy mères et parents.
D'après le détail qui suit, on verra ce que les mœurs de nos cours ont aujourd'hui oonservé des anciennes coutumes princières : —
J'ay ouy dire que la rojne de France doibt demeurer un an entier sans partir de sa chambre, là oîi on luy dit la mort du roy, son marît : mais la façon des robbes et manteaux, pour porter deuil, est aultre en France que par deçà ; car en France ils. portent les longs draps, icy point.
Et chacun doibt sçavoir que la chambre de la royne doibt estre toute tendue de noir, et les salles tapissées de drap noir, comme il appartient*
Toutefois un roy de France ne porte jamaîs^ noir en deuil, quand seroit de son père, mais son deuil est d'estre habillé tout en rouge, et manteau, et rohbe, et chapperon ; mais la royne porte le deuil comme j'ay ouy dire.
Mme ^e Charolois, fille du duc de Bourbon : son père estoit trépassé ; incontinent qu'elle sceut la mort, elle demeura en sa chambre six semaines, 'et
•cstoît tousjours couchée sur un lîct couvert de drapblancq de toille et appuyée d'oreillers ; maïs elle avoit mis sa babette et son manteau et son cbapperon, lesquels estoient fourrés de menu vair,* et avait ledit manteau une longue queue aux bords devant le cbapperon,f une paulme de large> le menu vair estoit crespé dehors.
La chambre estoit toute tendue de noir, et en bas un grand drap noir, en lieu de tapis velu ; et devant ladiste chambre, où madame se tenoit, y avoit une autre grande chambre ou salle pareillement tendue de drap noir.
Quand madame estoit à son particulier, elle u'^estoit point tousjours couchée, ni en une chambre. Item, en grand deuil, comme de màrî ou de père, on ne souloit porter ny verge J ni gants ez mains.
* Vair, Fourrure connue aujourd'hui sous le nom de Petit-Gris. C'est parce qu'on n'a pas compris ce mot maintenant peu usité, dit Littré, qu'on a imprimé dans plusieurs éditions du Conte de Cendrillon, souliers de verre (ce qui est absurde), au lieu de souliers de vair^ c'est-à-dire fourrés en vair. — Note de V Auteur,
f Le Chapperon, ou Chaperon, était une coifEure à bourrelet et à queue, que portaient autrefois les hommes et les femmes. — Note de r Auteur,
J Le mot verge signifie ici Anneau, bague sans chaton; cette acception a tellement vieilli qu'on l'a complètement oubliée.— JVbfe de lAuteur.
Et si faut savoir que la robbe est aussi à queue fourrée de menu vair, et le poil qui passe en hault et bas, le gris est osté et ne voit oncque le blaucq : et durant qu'on porte barbette et mant-elet, il ne faut porter nulles ceintures ne ruban de soie, ne autre que ce soit.
Item, quand M"« de Charolois sçut la mort de son père, on fit pour luy un beau service en l'église de Canberghe, à Bruxelles; là estoient le ducq Philippe et M"*« la duchesse, et Madame y alla aussi, qui marchait devant M"® la duchesse ostant son manteau et chapperon, et l'addextroit M. de Croix, et encore un autre : mais j'ay oublié qui c'estoit ; et quand le service fut faict, elle ne vuida plus sa chambre, jusques les six semaines furent passées.
Et ainsj doibvent faire toutes aultres princesses ; mais les banneresses ne doibvent estre que de neuf jours sur le lict pour père et mère, et le surplus des six semaines assises devant leur lict, sur un grand drap noir ; mais pour marit elles doibvent coucher six semaines, et si la princesse du pays les vient veoir, elles se doibvent lever de leur lict ; mais pour vuider leurs chambres et pour aultres, point, sy elles n'étoient aussy grandes.
Les dames ne doibvent point aller au service de leurs marits, s'il ne se fait après les six semaines ; aussy ne font les princesses, mais pour mère ou mère, ouy.
Item, pour le frère aisné l'on porte tel deuil qua pour père et mère, et tient-on chambre six semaines r mais l'on ne couche point.
Item, pour aultres frères ou sœurs, on ne porteque la barbette et le couvre-chef dessus, trois moi» le mantelet, trois mois le touret * et trois mois le noir, et tousjours robbeâ fourrées de menu vair : au temps passé, on ne le portoit qu'un an ; mais il me semble que pour marits pn le doit porter deux, si l'on ne seremarie»
Item, pour père et mère, un an ; pour aisnçfrère l'on dit un an, mais peu le portent si longuement ; pour aultres frères, sœurs et aultres amis,, demy an, trois mois, selon que le cas se requiert.
Item, si une dame banneresse demeure veufve estant grosse, quand elle accouche, elle doit faire tendre sa chambre toute noir, et toute la chambre en bas tapissée de drap noir, et sur son lit un drap blancq, et le dressoir couvert de nappes, conmie il appartient, sans vaisselle ; mais une petite tablette auprès le dressoir à un coing, là où le vin et lea espices sont dessus.
* On appelait touret de nez un petit masque de velours noir, qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de loupy mais ici, bien que cette acception ne se trouve nulle part, nous croyons pouvoir donner à ce mot la signification de voilette,^~Note de V Auteur,
J'ai veu du temps passé que princes et grands nobles gens, quand on faisoit le service de leurs parents, ils avoient queue d'une aulne ou de trois quartiers, et les cornettes de leurs chapperons aussy longues : mais maintenant l'on porte toutes courtes cornettes, et aussy bien les princesses que les aultres.
Au moyen-âge, en France, on portait aussi, en signe de Deuil, le Chaperon rabattu sur le dos et sans fourrure.