RUE CLOVIS
— Ah! vraiment, il est de Cayenne! murmurai- je à mon insu.
J'entendis un rire de cristal. Accoudée à un trophée, dans une pose rhythmique comme l'antique, madame d'Alaris me parut cent fois plus suave que jamais. Elle vint à moi avec des ondulations aériennes qui eussent spiritualisé des pourceaux d'Epicure.
— Tant elle est grande, sans doute, dit-elle, vous ne savez comment me témoigner votre reconnaissance. Il y a encore de l'effarement en vous, on jurerait que vous conférez avec un fantôme. Soyez franc, avouez, avouez-moi que j'ai enrichi d'une bien précieuse tête votre écrin de curiosités. Oh! la vilaine chenille! Ayant appris, j'ignore comment, que j'ai ici une Bible hébraïque fort ancienne, il est venu demander la permission de la voir à M. d'Alaris. Gracieux! monsieur d'Alaris, qu'en pensez- vous ? Je voudrais bien, connaître qui s'est permis d'inventer un tel personnage. Ce nom n'appartient à personne, si ce n'est à Léon-Théodore à qui Jacques médite de
donner le sien. Aster sonne bien, je l'accorde, mais d'Alaris a un parfum d'aristocratie que n'a pas Aster. D^ailleurs je veux à mon fils une particule ; il n'en sera que plus riche ; sa personne y gagnera. Vous n'êtes pas de mon avis, égalitaire impatient de niveler tout ce qui est distinction, aristocratie, beauté. Le vertueux travail que de nous rendre tous égaux, c'est-à-dire laids, communs, pauvres, peuple enfin ! Oui, je vous entends, nous ne sommes pas d'accord : soit, ne touchons plus à votre dada, mais vous avez tort de le prôner. En tout cas, je vous le dis à vous, qui êtes artiste, votre égalité tuera l'art quiest^ vous en conviendrez, le plus orgueilleux des aristocrates. Si vous étiez à moi et que mon coiffeur et mon carrossier fissent des vers, vous n'en feriez plus: non, vous n'en feriez plus, ou vous m'offenseriez. Bref, votre idéal démocratique est inepte... Or quand ce singe rentra chez moi, j'eus envie de m'évanouir. Niez encore l'amitié; la mienne fut héroïque. Je tins bon, je ne m'enfuis pas et, loin de le chasser, je priai ce cloporte de revenir, non pas pour moi. Dieu ! pour vous, mon ami, qui êtes né d'assez mauvais goût et assez malheureux pour prendre plaisir à voir, à toucher, à plaindre les monstres et même à les aimer. Non ! ce n'est point possible d'autre sorte, ce dut être par un jour de migraine ou de spleen que sa majesté Dieu le père, potier fan-
tasque, a pétri cette inexcusable sinuosité, cet accident. Jacques affirme que le poète, le peintre, le sculpteur doivent et peuvent être toujours artistes. Si cela est vrai. Dieu qui est le premier des artistes devrait donner l'exemple. Et pourtant, pour un chef-d'œuvre qu'il façonne , observa madame d'Alaris en se mirant dans la glace de Venise, que d'inutilités, que de médiocrités, que de trivialités, que d'horreurs ! Croiriez- vous, mon cher, j'oubliais cette circonstance, qu'à notre première entrevue, M. Oméga, ce magot que le suffrage universel pourrait bien instituer dieu en Chine, voulut me baiser la main; j'en serais morte s'il l'eût fait. Je l'ai vu deux fois. Deux fois de trop. J'ai voulu vous le montrer, remerciezmoi. Vous ne le rencontrerez certes plus ici. Ciel ! si j'allais en rêver. Je lirai ce soir et tous les soirs de cette semaine avant de m'endormir le portrait de Madeleine de Maupin, et ContraltOy et Symphonie en blanc majeur de Théophile Gautier. J'espère bien que les élégances dont je vais m'entourer garderont mon alcôve et empêcheront la hideur qui était là tout à l'heure de s'y introduire, si son spectre y venait errer. On dirait vraiment que mes paroles vous attristent, mais vous savez bien, mon ami, que j'aime la forme, que je n'aime que la forme. Qu'y puis-je ? je suis ainsi faite moi, que je m'intéresse bien plus à la Vénus de Milo, à
l'Hermaphrodite et à TAntinoûs qu'à toutes les infirmités du globe. Meurent toutes les misères et toutes les laideurs, que m'importe ! Voulezvous que je vous fasse un étrange aveu, dites, publiez-le, ça m'est égal : le jour où je trouverais un homme mieux moulé que Jacques, et vous savez si je tiens à Jacques, le jour où cet homme m' apparaîtrait, Jacques me serait oiseux, inutile, je ne le goûterais plus. D'ailleurs, ce que je vous affirme-là, je l'ai dit souvent à mon roi lui-même, et il tremble ! Il tremble ! mon Dieu ! que vais-je m'imaginer et vous conter ! Il ne m'aime pas, pas plus que je ne l'aime au fond ; il a ma nature ; qu'il découvre à son tour une femme plus belle que moi, s'il en est une, et il me délaissera sans hésiter comme je l'abandonnerais sans peine si le chef-d'œuvre m^arrivait dont j e vous ai parlé. Non ! certes, il ne m'aime pas. Faudrait-il en donner la preuve : a Louise, me disait-il autrefois dans sa langue de poète et de poète lyrique, Louise, si jamais nos bouches riment dans le baiser, je créerai des chefs-d'œuvre et celui-là sera un grand maître qui t'aura !» Jacques m'a eue. Bien des fois nos bouches ont rimé des madrigaux, des sonnets, des dithyrambes, des strophes et il ne les écrit pas. Il ne les écrira peut-être que quand il ne m'aura plus. Il me chantera longtemps après m'avoir possédée comme il me chantait avant. Le
poète est fait de telle sorte,qu'il lui faut l'excitation du désir ou celle du souvenir; l'action l'énervé et l'endort, ce Ange, me dit-il à présent, me dira-t-il demain, trop terne est ma palette, trop pâles mes vers, si beau le modèle, que devant la copie que j'en ferais, vous m'accuseriez de ne vous plus chérir. Que pour couleur on leur donne le soleil, la lune, les étoiles, qu'on leur donne les azurs et les vermillons des ciels orientaux, les neiges arctiques, les vagues vertes de l'Océan, la pâleur des aurores, qu'on leur donne les mollesses crépusculaires et les fauves soleils d'Afrique, qu'on leur donne tout cela, et mes pinceaux oseront tenter de vous reproduire, ange aimée ! » N'est-ce pas vous qui avanciez un jour ici que l'amour fait jaillir toutes les inspirations du front des poètes ; si, c'est vous. Eh bien, soit. Jacques est muet ! Soutiendrez -vous encore que j'ensuis adorée, répondez-moi? Il me dit: Je n'ose pas te peindre; et moi, je traduis : Je ne t'aime pas assez pour te chanter. Est-ce que ma traduction vous plaît, dites-moi ?
Vainement, j'appelle à moi mes souvenirs et je les interroge en vain. Aucune comparaison ne m'arrive, je ne puis poser nul parallèle. Jamais je n'ouïs musique si délicieuse, jamais je n'admirai gestes si justes, jamais, non jamais, je ne vis attitude si gracieuse, jamais femme aussi magistralement dandie que cette parisienne de la décadence : je faillis l'applaudir, j'étais enivré, je nageais en pleine poésie. Pas un instant il ne me vint à l'esprit que j'étais homme et que devant moi, sous mes yeux, près de mes bras, bruissait, chantait, étincelait, embaumait la femme la plus excitante qu'il fût possible de se donner en songe. A la voir, à l'entendre, mes sensations restèrent purement intellectuelles, essentiellement artistiques. Je pensais aux grandes sculptures de Phidias et de Michel- Ange, aux peintures sereines de Raphaël et de Murillo, aux harmonies de Beethoven et de Mozart, aux mélodies de Rossini et d'Hérold. J'évoquais les types féminins créés par la nature : les Hélène, les Imperia, les Hérodiade, les Cléopâtre, les Laïs, les Aspasie, les
DE l'incarnation 4I
Phryné, les Ninon de Lenclos, les Marion Delorme; ceux créés par l'art: les Aphrodites, les Fornarina, les Béatrice, les Laure, les Muranèse, les Séraphita. Voix, forme, parfum, lumière, madame d'Alaris était le rhythme même. Si j'avais à analyser les impressions qu'elle me procura en d'autres circonstances où je subis moins despotiquement qu'en celle-ci le charme de ses perfections, j'exprimerais que bien qu'elle ait toujours fait éprouver de vives joies à mon esprit, elle ne parla jamais à mon âme. C'est qu'en effet, si, comme marbre, elle est parfaite, comme intelligence, douée d'une pénétration singulière, en tant que chair, elle ne vibre pas. Aster qui certainement la sait mieux que je ne la sais moi-même, me dit, un jour d'expansion : Louise est tout art et rien qu'art; elle joue à la passion comme d'autres aux échecs. Oui, très cher, elle calcule l'ombre et la clarté, l'étreinte et le baiser, la nudité et le sommeil. Elle n'a jamais eu d'emportement, jamais de fièvres.
Ses plus grandes voluptés lui viennent des habiles dispositions qu'elle prend pour les amener. Elle me convient ainsi, du reste; rappelle-toi mon dernier sonnet :
Connais-tu la raison pour laquelle je t'aime? C'est ton amour savante et ton charme érudit, C'est dans la Volupté ton élégant système...
C'est ta caresse artiste, enfin, qui m'engourdit!
Nulle, pour varier le monotone thème
Du plaisir, n*est pareille à toi, je te Tai dit;
Tes pleurs tombent sur moi comme l'eau d'un baptême,
Tes pleurs queie calcul appelle^ ange maudit!
Rhythmique, enlace-moi, nonchalante et rhythmique; En ton moelleux dandysme exempt de passion, Mesure le regard, l'haleine balsamique,
La parole, le geste et l'ondulation :
Volupteuse avec préméditation.
Tu parais délirante étant mathématique !
— Eh bien, vous rêvez donc toujours, repritelle en minaudant, pourquoi ne répondez-vous pas ? Où donc êtes-vous ?
— Je vous écoutais encore et vous entendais, bien que vos lèvres fussent closes.
— Et vous me donniez raison.
— Vous interprétez mon silence à votre guise, madame.
— Qiii se tait approuve d'ordinaire. Ai-je mal jugé celui qui voyage Dieu sait où ? réfutez-moi alors.
— Si le voyageur en question ne vous réfute pas lui-même à son retour d'Aix-la-Chapelle, je m'y essayerai; aujourd'hui je préfère me taire et vous ouïr.
— C'est-à-dire que vos armes sont toutes à forger.
— Et le mot d'ordre à recevoir d'Allemagne où j'écrirai dès ce soir.
— Traître, dit-elle en riant, Jacques m'avait bien dit que vous ne me feriez point la cour en me disant du mal de lui...
Je restai bien avant dans la nuit à causer avec cette sirène entre toutes dangereuse. Elle dut me mettre à la porte, ce qu'elle remplit d'ailleurs sans que je m'en aperçusse, tant elle y employa de grâces.
.'arriver chez moi, j'eus l'honneur ;quise levait, honneur que je n'ai ;t loin de me coucher, je fis des comme mes vingt ans qui courent
,is qu'ils fussent, leur allure néan- : et je me promis bien de les aller lin à la très chère, qui me les avait
, demain c'estquelquefois la semaine mois, la saison, l'année à venir; ce demain-là n'arrive jamais pour , sans qu'il y paraisse, se modifier, . projets : tel travail sera renvoyé qui devait être parachevé aux ides ; ;ent est éternellement difFérè ; tel blié qu'on s'était juré de rempHr ivif.
vis madame d'Alaris, elle m'en apprît
Bien qu'il n'eût plus été reçu chez elle depuis la fois où nous nous y étions rencontrés, le « monstre » y venait régulièrement chaque jour, de six à sept heures du soir, déposer sa carte, ce qui ne laissait pas que d^inquiéter la très belle, pour l'harmonie et la sécurité de son propre sommeil.
Certes, je n'avais pas oublié le numismatiste, et si, comme telle avait été mon intention, je ne m'étais pas rendu rue Clovis, dès le lendemain de notre rencontre, c'est que j'en avais été empêché par une série d'ennuis, par extraordinaire, heureusement détournés enfin; je résolus de m'y transporter sur-le-champ.
Or, vers le milieu de cette journée dominicale, comme je traversais le passage JoufFroy, prêt à me jeter dans le premier fiacre vide que j'apercevrais attendant ou vaguant sur le boulevard Montmartre, je me cognai à quelqu'un, assez violemment.
Je tournai la tête, personne ; je la levai, ni chien ni chat; je la baissai: mon individu! Si c'était lui que j'avais heurté, il n'avait probablement pas senti le choc, tant il semblait abîmé dans une contemplation singulière et que tout d'abord je ne m'expliquai point.
Mains jointes, yeux brillants quoique mouillés
de larmes, il regardait une de œs énormes poupées en caoutchouc qui se balancent à la devanture des marchands de jouets. Son costume était exactement le même que celui sous lequel il m'était apparu^ mais ce fut de ne lui voir ni chapeau ni casquette qui me surprit. En pleine foule et loin de son domicile, aller tête nue, la chose me sembla bizarre et Tétait. Je me disposais à le frapper à l'épaule, lorsqu'il murmura :
— Bien imité ! oh 1 parfait ! Est-il assez nature, ce bébé !
Dix ou douze minutes encore il se complut à considérer les poupées, et dans une position qui devait le gêner immensément, car construit comme il l'était, le malheureux! il était obligé, pour regarder de bas en haut, de tordre et de tendre son cou prosterné, ses reins difformes, les poings portant sur ses genoux cagneux qui tremblottaient de fatigue.
Il changea de pose brusquement et entra chez le bimbelotier.
Curieux de ce qu'il allait y faire, je me cachai de mon mieux dans le bureau de tabac qui fait face à la boutique.
Le pauvre diable en sortit bientôt et, tout dégingandé qu'il fût, il se dirigea très rapidement vers le bout du passage qui débouche dans la rue Grange-Batelière. Un remise y stationnait. Il appela
le cocher de sa voix stentorienne et en ce moment très impérative. Le cocher ouvrit la voiture où son client s'étant précipité tout d'une pièce, tomba comme un colis sur les banquettes. Je vis un tressaillement inouï de bras, de jambes et, finalement, à la portière vint s'encadrer une tète à perruque rouge fortement éclairée par des yeux ronds et sanglants.
— Houp là ! cria-t-il ; en route pour l'autre côté de Teau.
J'arrêtai le cocher qui déjà installé sur son siège fouettait ses chevaux, et me penchant dans la voiture :
— Monsieur Oméga ?
Le mystérieux quidam rejeta vivement une poupée dont il couvrait les joues de baisers et me lorgna anxieusement :
— Ah! ah! c'est vous, dit-il, comment va madame d'AlarisIY a-t-il longtemps que -vous ne l'avez vue ?
— Elle est partie...
— Menteur, interrompit-il d'un ton de reproche, mais sans la moindre colère ; elle n'a pas bougé ; menteur !
Je souris imperceptiblement de la sorte de compliment qui venait de m' être décoché pour la première fois en pleine poitrine et je repris très tranquille :
— Ma foi j'allais chez vous^ comme je vous ai aperçu dans la foule.
— Alors montez, accompagnez-moi, vous veniez visiter ma collection, n'est-ce pas, mon incomparable collection?
— Vous d'abord, elle ensuite, répondis-je, en prenant place dans le fiacre.
— Quelle collection! mon ami, c'est prodigieux. Allez, cocher, et brûlez le pavél... Oui, c'est prodigieux! Je tiens l'Othon. Vous savez bien l'Othon dont je vous ai parlé chez la divine dame. . . La Vénus de Milo est une goton à côté de cette statue de chair, pas vrai?... Mais, ayant l'Othon, c'est le Vercingétorix qu'il me faut et que j'aurai. Non pas le type bien connu, non pas le statère d'or portant la tête d'Apollon, le cheval et le Diota; et pour légende... CINGETORIX; j'ai dix variétés de cette médaille. Il me faut le statère de potin : A l'avers, le héros à cheval armé de toutes pièces; au revers, le monogramme composé des lettres APO, ce qui signifie : «povcpvoi ; je sais que ce statère existe. Il n'est ni en Allemagne, ni en Angleterre, ni en Italie, ni en Belgique, ni même en Grèce ; il n'est pas non plus en France, du moins dans les provinces. L'année dernière et pour la quatrième fois j'ai fouillé l'Auvergne. Inutilement. Le statère est à Paris. Il faut qu'il soit à Paris !
=^ Pourquoi donc y serait-il ?
-^ Parce que.
— Je m'exprime mal ou vous ne m'entendez pas ; pourquoi ce que vous cherchez serait-il plutôt ici qu'ailleurs ?
— Parce que!
Si le premier parce que avait été bref et menaçant, le second fut terrible et prolongé. Soudain, avecune vigueur dont je ne l'eusse jamais cru susceptible^ ce pitoyable avorton prit mes mains entre les siennes et, me les serrant comme des tenailles, les lèvres contractées, ses dents encore plus à découvert qu'elles ne l'étaient habituellement, sa langue épaisse se mouvant avec une volubilité tonnante, et projetant sur ma face un orage de salive, il s'écria :
— L'homme qui me volerait Vercingétorix si je l'avais, l'homme qui me soufflerait Vercingétorix, l'homme qui, possédant Vercingétorix, ne voudrait pas me le vendre; cet homme-là, je le tuerais d'un coup; son affaire serait bientôt bâclée, c'est moi qui vous l'affirme ici sans barguigner, oui, monsieur; mais celui qui... celui que... celui dont enfin...
Hésitant, très essoufflé, il m'examinait de pied en cap.
— ...Oui, continua-il enfin, celui qui m'empêcherait de réaliser un autre désir, le plus grand de
DE l'incarnation 5I
tous, celui que ma volonté poursuit depuis plus de quarante ans, un désir que vous ignorez, que vous n'avez pas besoin de connaître après tout, celui-là, j'employerais cinquante ans à le faire mourir, cin-quan-te— ans, entendez-moi bien ! N'ayez donc pas l'air tout emberlificoté que vous avez. Ce que je vous dis, je le ferai comme moi, Karolus Oméga, j'ai l'honneur de vous le dire. Vous ne me connaissez pas, mon petit. Je sais par cœur les poisons Borgia, les philtres La Voisin, les secrets de Balsamo, les tabatières Louis XV, les combinaisons Bocarmé. J^ai vécu à Java, oh ! oui, à Java ! C'est que je sais des parfums qui une fois inspirés font leur petit bonhomme de chemin tout seuls pendant vingt ans. J'ai rencontré à Delhi et à Madras des Mahrattes qui m'ont enseigné bien des choses. Trois mois j'ai résidé sur les rives du lac Michigan, vivant avec la Hyène patiente, un illustre Peau-Rouge, le dernier - fils des grands chefs des Lenni-Lenape, étudiant, apprenant de lui les vertus de certaines plantes balsamiques. 11 y en a qui tuent comme le tonnerre, d'autres qui ont le travail lent, bien lent, et qui, pour être lent, produit son effet tout de même. Si janiais, vous qui êtes là en face de moi, si jamais cette idée vous prenait de vous opposer... de... de m'empêcher... enfin, suffit! de me porter tort auprès d'une personne que vous... n'avez jamais
52 LE DEUXIÈME ^fï'STÈRE
vue, voulez-vous que je vous conte de quelle manière vous en seriez puni ? Regardez-moi ! Tout démantibulé que je sois, vous le deviendriez encore plus que je ne le suis. De tous vos pores il sortirait des vers; il vous paraîtrait que des charrues vous labourent le cerveau ; l'os de votre crâne se fondrait lentement, et vous vivriez encore longtemps, la cervelle à nu. Vos jambes et vos bras, tout votre corps, comme des sarments de vigne au feu, se tordraient. Du plomb fondu circulerait dans vos boyaux qui, pensez-y, ne se déchireraient pas tout de suite comme cela. Vous pleureriez des morves, vous cracheriez un tas d'animalcules qui ont un milliard de pattes et qui franchement ne sont pas agréables à avoir dans l'estomac ; souffrant comme un brûlé vif à petit feu, vous auriez toujours envie de boire et de rire... Voyez !
si vous avez l'intention de me f dans le sac,
renoncez-y, car vous souffririez toutes les épreuves dont je vous ai fait la jolie petite nomenclature et bien d'autres encore non moins délicieuses et que je tais pour en laisser au traître l'ineflfable surprise... Hein?
J'eusse éclaté de rire au nez du furieux si, dans l'expression de sa physionomie, il n'y avait eu cent fois plus de douleur que de colère ; et puis une chose me préoccupait : le langage de cet original avait changé ; il ne parlait plus cette
langue un peu lyrique en laquelle il s'était exprimé chez madame d'Alaris. Ainsi que ses paroles, ses gestes et ses attitudes avaient moins d'ampleur qu'ils n'en avaient eu quinze jours auparavant. Toute sa personne respirait je ne sais quelle brusquerie un peu triviale qui contrastait avec les allures assez dogmatiques dont je l'avais déjà vu accompagnant sa diction et ses mouvements. Et puis enfin il avait des fébrilités d'organe, des saccades de torse, des inquiétudes dans le regard, des réticences dans le discours, des vivacités et des ricanements qui me parurent appartenir bien plutôt à quelque braque qu'à l'être grave, profondément écrasé et douloureusement résigné, que j'avais rencontré naguère et même étudié à l'hôtel d'Alaris...
La voiture s'arrêta.
— Descendez le premier^ 'dit mon compagnon, et vous me donnerez la main pour que je descende à mon tour.
— Avec plaisir !
Et je mis pied à terre.
— Ah ! soupira-t-il en posant très attentivement les talons sur le marchepied, quand on est ainsi que moi, dans une position intéressante, il faut être prudent comme un castor ; allons, soutenezmoi !
Je m'empressai.
— Pas si fort ! Eh ! tout doucement ! Je ne suis pas bien depuis quelques jours; j'ai comme des poids sur la poitrine, et je dois me ménager. La semaine prochaine, j'ai beaucoup à courir après Vercingétorix et après bien d'autres types qui ne vous regardent pas...
Le numismate habitait au premier étage du n** 77 de la rue Clovis, une vieille maison au front de laquelle s'étalait naguère encore cette enseigne vraiment cocasse : Vin, porteur d'eau^ qui si longtemps égaya les passants. Il m'introduisit dans une vaste pièce meublée complètement tendue de blanc. Rideaux et couvertures du lit en damas, rideaux des fenêtres idem, housses de fauteuils et de chaises également de la même étoffe ; jusqu'à une sorte de long buffet d'ébène qui avait aussi sa blanche chemise. Et tout cet appartement avait je ne sais quoi de neigeux et d'immaculé qui me fit songer aux chambres nuptiales. Son hôte ne touchait aux draperies qu'avec des précautions excessives. Je m'aperçus même qu'il suivait tous mes mouvements de l'œil, comme s'il eût craint, je le devinais, que je ne dérangeasse les dispositions symétriques des meubles, et que je ne flétrisse l'hermine délicate des tentures. Il se tenait devant moi debout, avec quelque embarras dont je finis
S6 LE DEUXIÈME MYSTifiR
par apprécier la cause. Les figurines qu'il avaii achetées au passage Jouffroy, que j'avais parfaitement oubliées d'ailleurs et que, soit dans la voiture, soit depuis que nous avions mis pîed à terre, il était parvenu à soustraire à mes remarques, le bonhomme les dissimulait du mieux qu'il lui était possible derrière son dos. Profitant d'un moment où il supposa mon attention toute concentrée sur des médailles, les unes empilées, les autres éparses sur la cheminée, il alla silencieusement à reculons vers le lit, à la manière inquiète et féline de certains animaux qui reculent ainsi, lorsqu'ils croient flairer un piège ; puis les poupées doucement couchées sur le lit et recouvertes d'un coussin, il revint bruyamment vers moi, se frottant les mains, souriant :
— Voilà, dit^il en frappant du poing sur le buffet, voilà le meilleur livre d'histoire, le plus profitable moniteur que nos semblables puissent feuilleter ; on devrait l'étudier constamment. La vie des siècles est là dedans, renfermée à triple clef. Mes trésors sont là! Une partie de mon existence reste confiée à ces serruresXelul qui les a forgées, allez, s'y entendait; et puis j'en ai imaginé moimême le modèle. Elles sont solides. Je n'ai pas peur d'être volé. Et encore le coffre est doublé d'acier. Je ne risque rien. Il est vrai que je ne veux rien risquer, et à cause de cela, je ne montre
pas mes richesses à tout le monde. Je me défie des hommes, et j'ai bien raison, n'est-ce pas? C'est qu'il y en a qui seraient capables de m'assassiner. Oui, ça vaut de l'argent ceci, et gros. Vous êtes un bon et digne garçon, vous, pas ? Ah! vous avez beau faire, j'en suis sûr, la bonté est plaquée sur votre visage. Il est vrai qu'on se trompe souventes fois, mais bien que mes yeux soient rouges et un peu chassieux^ (à ce que j'ai entendu dire par les mauvaises langues), ils y voient encore fort clair. C'est convenu ! je mettrais ma main au feu que vous n'êtes pas mauvais. Prenez garde, eh! que faites-vous donc?... Prenez garde; n'appuyez pas vos mains sur le damas ; il faut qu'il reste virginal... encore quelque temps. Nous allons donc vous montrer notre collection, jeune homme; regardez-y, mais n'y touchez pas. Un, deux, trois, vous allez voir ce que vous allez voir, quelque chose qui n'est pas trop mal, en tout cas!... houp!
Armé d'un trousseau de clefs qu'il avait pris je ne sais où, M. Karolus Oméga ouvrit au moins vingt serrures immédiatement placées les unes sous les autres. Tous les tiroirs tirés, il prit une attitude professorale et démonstrative, et sérieux, recueilli :
— Quel est l'inventeur de la monnaie ? dit-il. A en croire les discoureurs, il n'est point de preuves où se baser. J'en ai, moi. Non plus que les modernes, les anciens ne sont point d'accord sur l'origine de la monnaie. Athénée et Macrobe la font remonter à Janus ; Hérodote et Xénophanes aux Lydiens ; Elien aux Egénètes ; Lucain à Itonus, roi de Thessalie. Pline hésite entre Servius et Numa Pompilius. Suidas se décide pour Numa. Je ne suis de l'avis ni des uns ni des autres. J'affirme que le vrai, le seul inventeur, est Tubalcaïn. Si vous étiez numismatiste et que vous discutassiez mes assertions, je me mettrais en mesure de les soutenir indomptablement. Mais vous n'êtes pas du
métier et ne pourriez me suivre sur mon terrain, quelque fut votre zèle. D'ailleurs que vous importe cette question ? Ce à quoi vous tenez, c'est à lire l'Histoire Universelle...
Eh bien ! lisez, le livre est là, grand ouvert, le Livre ! Chapitre! : Les Grecs. Talents, drachmes, statères, lepts, oboles, dioboles, trioboles, tétraboles. Lisez, lisez ! Chapitre II, et le plus compliqué : les Romains. Voici Tas Ubra, le semis, le quincunx, le triens, le quadrans, le sextans, Tonce^ le sesterce, Taureus, le quinaire. De ce côté : les monnaies républicaines ; de celui-là : les monnaies impériales; plus loin: les monnaies coloniales. Ici, les douze Césars, là, les Augustes. Oh ! ne bougez pas, et surtout ne touchez à rien, vous me feriez delà peine; parole d'honneur, je vous le jure !...
Cette médaille que je vous montre là, vous m'entendez, cette médaille, regardez-la bien, cette médaille, c'est TOthon grand bronze, le seul trouvé dans le monde entier, et par moi, Karolus Oméga, de Cayenne. Approchez-vous un peu, penchez- vous encore, pas trop cependant. Evidemment, c'est bien Marcus Salvius Otho, né en 32 et mort en 69 après J.-C. Comment en douter, voici exactement la même marque que sur les monnaies d'or et d'argent, voyez plutôt sur celleci qui est d'or, sur celle-là qui est d'argent, et enfin
sur mon grand bronze : partout Othon tête nue, et même légende :