‹ Le deuxième mystère de l'incarnationChapitre 16 sur 21 · IMP. M. OTHO. C^SAR. AVG. T. R. P · texte numérisé non relu

IMP. M. OTHO. C^SAR. AVG. T. R. P

C'est qu'il n'y a pas moyen de m'en revendre à moi, allez ! Ces petits messieurs les concrefacteurs n'y font rien. Je distingue les Dervieu, les Carteron de Hollande, les Cogonnier de Lyon, les Guillaume du Choul, les Le Pois, les Laroches, les Madrilènes, lesGalli, les Becker ; je distingue les pièces des faux monnayeursà première vue. Du faux pour de l'authentique à moi, à moi Karolus, nenni, nenni!... Continuons. Attention ! Chapitre III et spécial : Les médaillons frappés en rhonneur des jeux nationaux, soit en Grèce soit à Rome : isthmiques, olympiques, contorniates. Je suis le seul en Europe qui ait la série complète de ces derniers depuis Constantin jusqu'à Flaminius Valerius. Passons, et regardez tant que vous aurez d'yeux. Chapitre IV: Espagne, Chapitre V: Gaules (quand j'aurai Vercingétorix on pourrait me proposer en échange le grand régent que je ne troquerais pas). Chapitre VI : Samnites. Chapitre Vil: Lucanie etSicile. Chapitre VIII : Thrace, Attique, niyrie, Macédoine, Thessalie. Chapitre IX: Béotie, Arcadie. Chapitre X : Pons, Bosphore,

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Mysie, Phrygie, Cappadoce^ Mésopotamie, Bactriane et Numidie. Pas une virgule, pas un iota ne manquera un jour au Monument Etemel. Ah !

si je vivais cent ans encore, je voudrais combler les lacunes de telle façon que s'il y avait un autre Oméga au monde, il n'eût pas un zeste à redire. Avancez ; pour si peu parleur que vous soyez, faites-moi la grâce de m'avouera combien de solitaires comme celui-ci vous avez trébuché. Ça ! eh bien, ça s'appelle un Géron. Géron, roi de Sicile, ni plus ni moins. Date : 473 ans avant J.-C. Excusez du peu, mon neveu ! rien que ça. Et que c'est lui, bon Dieu 1 sur l'avers une tête de Proserpine couronnée de feuillage et au revers un faisceau de foudre resserré au milieu dans un petit globe. Et l'inscription donc AIIAE. E. et au-dessous : 1EP0N1M. Y. Qia elles splendeurs, quels trésors ! Chaque fois que j'y touche, il me semble que ma collection devient plus belle. Y en a-t-il une autre au monde de comparable ? Point. Faites douillettement gUsser votre œil sur ce petit casier, à gauche du neuvième tiroir. QjJi'y voyez-vous ? Allez les chercher, mes bons petits confrères. Qu'ils viennent ! je les mettrai à la devine, et sans me gêner. Hé, qu'est-ce que c'est que ça ? » leur demanderai-je « Ça ? » c< Oui, ça ! Allez-y tout de suite. » « Je l'ignore. » « Bravo ! il fallait donc convenir d'emblée qu'il n'y avait pas mèche. Ce que

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sont ces pièces? Moi, sans tourner cinq ou six fois ma langue dans la bouche, je vous le décoche : Ce sont des monnaies carthaginoises. » « Carthaginoises ?» ce Oui, mes petits agneaux, que le bon pasteur tienne en joie : carthaginoises ! Elles viennent, roide comme balle, de la Zengitane et de la Numidie. Vous confessez, vénérables et vaillants confrères, que l'Alphabet Punique vous est aussi totalement inconnu que la direction du ballon Test à tous les hommes ; vous poussez plus loin, et vous décrétez qu'il n'y a pas âme qui vive qui le puisse déchiffrer. Halte-là I Vous comptez sans votre hôte. Attendez, il vous dégoisera tranquillement l'alphabet Punique, et quand il vous plaira encore... )) Les savants ! Il y en a pas mal comme cela de par les Académies et autres boîtes à cristallisation qui seraient de taille à prendre ces sicles juifs... (A propos, serait-il vrai, dites-moi, que madame d'Alaris est juive? Non. Ah ! Merci.) oui, à prendre ces sicles juifs pour des bondjousou des roupies. Vous avez vu défiler, mon cher ami, toutes les illustrations de l'Antiquité. Avant de passer à l'Histoire moderne, dites-moi, sans mentir... là, le cœur sur la main, si vous vous attendiez à trouver chez moi tant de merles blancs. Vous expliquez-vous à présent mes courses, mes travaux, mes évolutions, mes peines, mes joies, mes sueurs, mon orgueil ; oui, mon

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orgueil ! Pourquoi n'en aurai-je pas, que diable ! Le monde pullule de tant d'imbéciles qui en sont bouffis, qu'il m'est bien permis à moi, qui ne suis pas une bête après tout, d'en avoir un peu ! J'ai bien gagné ce droit, allez ! j'ai eu froid, j'ai eu faim, j'ai eu chaud, j'ai eu soif, j'ai fait naufrage, j'ai failli être dévoré par des tigres et des caïmans... Ah ! mon ami ! s'il me fallait recommencer ce que j'ai fait, s'il me fallait de nouveau me lancer par monts et par vaux, s'il me fallait encore rouler ma bosse. .. eh bien, je vous le dis entre deux yeux, ma parole d'honneur !... je crois que je recommencerais. Le jour où j'ai mis la main sur Géron, j'ai bien cru que c'était fini, que la joie m'avait tué ; mon Dieu, oui ! Aussi je redoute cette heure de béatitude où je poserai mes lèvres sur la tête aimée du grand, du sublime, de l'unique Vercingétorix. Ce jour-là ! eh ! ce jour-là, je ne changerai pas ma place pour celle du Sultan... Qui sait tout de même ? Le malheureux Grand Turc qui par précaution fait mourir tous ses enfants, dites-moi, quel bourreau, ce gaillard! Ah ça, mais, mon cher, êtes-vous marié ?

— Oui, je le suis.

— Par-devant M. le maire?

— Devant ma conscience.

— C'est encore mieux; et votre compagne, vous... l'aimez ?

— Beaucoup plus que moi-même, autant que ma mère.

— Avez-vous des enfants ?

— J'en ai eu un ; il n'est plus !

— Vous aviez un enfant ! vraiment ! ! C'est bien, c'est très bien ! Vous en avez eu un, vous pourriez donc en avoird'autres!,.,Et votre femme est-elle belle ?

— Puisque je l'aime.

— Elle est belle... Ah! vous me la montrerez ?

— Je le veux bien.

— Quand?

— Aujourd'hui, demain, le jour qu'il vous plaira.

— Que vous êtes aimable ! oh 1 merci bien ; et vous la nommez?

— Aurore.

— Joli nom 1 et vous dites qu'elle est belle ; belle, bien sûr ?

— A mes yeux.

— Elle vous a donné un enfant, elle vous en donnera sans doute d'autres ; que vous êtes heureux, que je vous envie ! Et elle est belle... Je gage qu'elle n'est pas aussi bien que madame d'Abris... Oh! pour cela ce n'est pas possible, pas possible !

M. Oméga en prononçant ces mots : pas pos-

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sîble, eut des trépignements pareils à ceux des enfants à qui Ton reproche d'avoir fait telle ou telle chose et qui, niant l'avoir faite, répètent avec entêtement : ce n'est pas vrai ! non, non, ce n'est pas vrai !

TrÈs étonné des allures et des postures du mimismaciste, de qui non-seulement la santé, mais encore l'esprit, me paraissait altéré, je me disposais à lui adresser moi-même des demandes équivoques de nature à provoquer des expansions explicatives et à arracher de son âme l'aveu de son secret sur la trace duquel je ne pouvais pas ne pas être, lorsque ses yeux vagues, atones, errants, s'abaissèrent derechef sur les médailles. Il passa h plusieurs reprises la main sur son front comme un homme qui cherche un souvenir récif, et^ bientôt après, de sa voîx doctorale qu'il avait retrouvée et dont la lenteur fit étrangement contraste avec la turbulence de ses dernières paroles, il reprit en " ces termes :

— Le monde Franc succède aumonde Romain; l'empire croule. Comme les eaux à travers une digue rompue se précipitent les Barbares. Francs,

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Visigoths, Germains, se croisent, s'entre-croisent, se cherchent, se fuient, se heurtent. L'histoire ancienne est close ; l'ère moderne s'ouvre. Imitées par la race mérovingienne, les monnaies romaines s'atténuent peu à peu, disparaissent. Charlemagne se lève. Voici venir les monnaies féodales... Tenez ! Je vous prie de remarquer en passant ce Sanctus rex Eadmund, 878-944, dont la conquête me coûte plus de ruses que n'en emploie bien certainement tout diplomate pour cimenter une alliance... Sous la féodalité, l'Europe bat monnaie : rois, ducs, comtes, châtellenies et provinces ! Ce tiroir que vous regardez, ce tiroir contient des Edouards, des Guillaumes, des Louis, des Raymondins, des Angevins, des Bourdelois, des Delphinaux, des réals, des ducats. Je vole à grandes ailes, car il faudrait deux ans pour tout examiner avec conscience. Vite jetez les yeux sur ces monnaies de types : Coronats, écus, agnels, léopards. Ne confondez pas ! ces pièces que vous considérez avec une attention extrême, ne sont pas des monnaies proprement dites ; ce sont des gectouers, médailles frappées en l'honneur d'un personnage ou d'un événement. Il vous est difficile, je m'en aperçois, de suivre à travers cet océan de métal le grand sillage historique ! C'est qu'on ne s'improvise pas numismatiste, on le devient comme on devient peintre, sculpteur, poète, comme on devient

artiste. Cependant, si vous vouliez être versé dans ma science, je me ferais fort de vous diriger de manière que, au bout de trois ou quatre ans, bien peu de connaisseurs pussent vous en remontrer. Vous connaîtriez à fond la numismatique, mais vous auriez perdu les quatre cinquièmes de vos cheveux au moins. Ne tripotez donc pas ce parchemin; fichtre! vous avez les mains curieuses comme un marmot encore à la mamelle. Ce parchemin ! ah ! c'est un document précieux ! c'est une charte de Guy, comte de Flandre, qui confère le privilège de monnoyer à un certain GilloQ Foret, de Douay :

<c NouSy GuiSy cuens de Flandres et marchis de

« Namury faisons savoir à tous que nous avons donné

« et donnons et otrié et otrions à nos monnoiers de

<i Flandres y tels franchises qui chi appries s^ensui-

(( vent ; c'est à savoir que nous prendrons eux et leur

c( bien en nostre terre par nostre terre y en Flandres y en

« nostre espéciale gardey à tels usages et à tels cou-

ce tûmes que le roi de Franche les a pris et tient en sa

« garde partout son roiaumCy à savoir est que ils se-

« ront francs et quites de toutes comtumes et de toutes

« servitudes y forsquede trois cas : c'est à savoir de rat,

« de murdre et de larechiny ne seront à jugier ne à

« jusiichiery ne tenu de respondre à nuluij ne parde-

a vant nulle justice forsque en ches trois cas deseur

« dis, fors tant seulement pardevant le prevost de la c( monnaie et pardevant leurs maistres de la monnaie, et a parmi che doivent il garnir notre monnoieàtous nos a besoins et à leurs cous et à leurs frais toutes les fois a que nous leur ferons à savoir. Et pour che que « che soit ferme chose et étaule, si avons nous che a présentes lettres fait sceler de notre saiel. Nous, « Guis, cuens de Flandres et marchis de Namur, « faisons savoir à tous ke comme il soit ensi de « notre signorie^ nous puissions mettre un ouvrier et « un monnoier, quant nous commenchons à faire mon- « noie en notre tiere avec les autres monnoiiers et nous ce fâchions commenchier nouviele monnoie à Namur, et nous i mettons de par ftous Gillon Foret ^ demorant « en notre ville de Douai, pour monnoier. En iiesmoa gnage de laquelle chose, nous H avons ces présentes (i lettres données, saielàs de notre saiel ^faites à Winen^ « dale. Van de Fincarnation de notre Signeur mil deus « cent quatre vins deus, lejoesdi ou cuinkiesmejour de fi march. f)

Hé, que vous en semble ! ulula-t-il, spasmodique, après la lecture de cette charte; un morceau de littérature archaïque de cet acabit est aussi dur à récolter qu'une tulipe noire ou qu'un dahlia bleu d'azur ; on tenta de me l'acheter au poids du diamant, oui, mais je déclinai toutes les offres en déclarant que mon cartulaire était non moins im-

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payable que ma collection, car elle Test, n'est-ce pas ? et je gage ma tête à couper que si madame d'Alaris la visite jamais, elle ne me marchandera ni ses compliments ni ses faveurs... à la façon de Barbari, mon ami ! . . .

S'interloquant, fixant sur moi ses yeux hagards, il pouffa de rire. Effaré, j'essayais de m'expliquer son allégresse de mauvais augure, lorsqu'il ajouta, goguenard :

— Hé, mais, mon cher, vous ne me paraissez pas trop enthousiaste, vous ! Et pourtant, chez quel autre numismatiste trouveriez-vous des pièces ainsi conservées, à jleurs de coins, comme nous disons. Bien qu'elles le paraissent, ces médailles ne sont pas neuves; je vous ai déjà dit, je pense, que j'avais trop de nez pour me laisser pincer par les contrefacteurs. Allons ! quoique essouflîé, suivezmoi à grandes enjambées, et à travers les grands blancs, les deniers, les parisis, les livres tournois, les liards, les hardis, les coronats, les louis, les écus de six et de trois livres, les sous, les 1/2 sous, les 1/4 de sous, nous arriverons enfin aux assignats de la Révolution. Elle se lève comme un nouveau soleil qui vient illuminer le monde. La Révolution ! il fallut fondre les monnaies ! Quelle catastrophe ! Oh ! ce fut une catastrophe que la

fonte des métaux. Catastrophe utile néanmoins ! Que faire ? Il fallait des canons pour combattre et emporter les rois, il fallait des canons, il en fallait ! Quels sacrifices! eh ouil morbleu! je le sais bien ; mais les hommes ne sont réellement dignes de la liberté que s'ils l'ont méritée par de grands sacrifices. Ce que je vais vous dire va vous paraître un sacrilège, et peut-être c'en est un... Eh bien! si j'étais sûr qu'avec toutes ces médailles, avec toutes mes monnaies, entendez-vous, si j'étais sûr qu'on pût faire un canon et que ce canon tuât à jamais le Despotisme, je pleurerais des larmes de sang, je pleurerais tout le sang de mes veines, mais je dirais : prenez mes médailles, prenez mes monnaies, prenez tout, tout, tout! Pristi! Je suis en voix aujourd'hui, je fais trembler les vitres de la fenêtre, pourtant,, je ne crie pas; si je criais, elles voleraient en éclats. Ouf! il faut que je souffle. Je me passionne un peu trop en parlant, n'est-ce pas? Et puis c'est ce poids que j'ai sur la poitrine et qui me fatigue. Il se passe quelque chose d'extraordinaire en mon cœur. Parfois il gonfle, gonfle tellement que j'ai peur qu'il ne se rompe tout à coup. Vous permettez que je reprenne haleine?.... Ah! ah! Je n'ai pas été long, comme vous voyez. Je continue : papier-monnaie de Law, assignats de la -République, assignats chouans délivrés par Larochejac-

quelifi et Charette au nom du Roi catholique qui naquit comte de Provence, fut toujours un philosophe sceptique et mourut en Majesté chrétienne; monnaies républicaines-^et impériales, monnaies fleurdelysées et monnaies citoyennes. Mon histoire de France va jusqu'à nos jours. Elle est complète, et complètes aussi mes histoires d'Espagne, de Portugal, d'Angleterre et de Russie. Mes monnaies germaniques tout aussi nombreuses que les étoiles du ciel ne sont pas dans ce coffre. Elles remplissent quatre armoires reléguées dans une autre chambre et que nous visiterons, mon ami, si vous y tenez... Et maintenant, voici la Suisse, voici la Lorraine, voici la Pologne, voici la Bourgogne !Et dans cet avant-dernier tiroir, qu'est-ce qu'il y a ? Il y a... Si vous vous en doutez, je consens à ne plus chercher Vercingétorix, je renonce à Vercingétorix! U y a les monnaies musulmanes.

Fouillez les cinq parties du monde et même la sixième, si elle existe, et même encore la lune, et dénichez-moi un homme apte à classifier les pièces musulmanes, ottomanes, maures, sarrasines, turques... pst! Il y a moi et pas d'autres. Je compte pour zéro une armée de baragouineurs qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font, et à qui le royaume dti ciel appartient de droit, s'il est destiné aux imbéciles. Mes travaux égalent les travaux d'Hercule ! Positivement, si madame

d'Alaris apprenait les exploits du vilain et glorieux Oméga (vous avez beau rire, mon corps mourra ; mon nom, non pas!) si madame d'Alaris apprenait combien cette boule a . travaillé , cette boule, ce crâne-là ! madame d'Alaris en viendrait à.... à m'estimer...

— Vous alliez prononcer, je crois, un tout autre mot?

— Lequel?

— Il vous brûle les lèvres.

— Non pas.

— Oh! si!

— Voulez-vous bien vous taire, vous; as-tu fini, toi ? par exemple, un autre mot, et lequel, enfin, lequel ?

— Aimer!

— M'aimer ! m'aimer ! dit le numismate en pâlissant, vous n'y allez pas de main morte. Je n'ai pas dit cela, du moins je n'ai pas voulu le dire, je suis trop laid et celle dont nous parlons trop belle. Mais je suppose... croyez-vous donc que si par hasard cette femme divine m'accordait sqs caresses, je ne susse point la rendre heureuse. Vous ne me connaissez guère. Avez-vous jamais vu un homme voler dans les airs et y décrocher des astres?., eh bien! moi, je me ferais des ailes et si elle m'en laissait seulement soupçonner le désir, j'irais lui chercher une brassée d'é-

toiles et de comètes pour qu'elle s'assît dessus et qu'elle y parût encore plus splendide et plus sidérale qu'elle ne l'est.

— Ah! vous l'aimez donc? C'est entendu ! je retiens votre aveu.

— Pardon ! trois fois pardon, compère ! vous êtes éplucheur comme un capucin et cela ne me chausse pas du tout !

Ayant rampé vers moi comme un serpent et m' ayant saisi par les bras avec une force inconcevable, il me ramena vers le bahut d'où je m'étais écarté :

— Voici, poursuivit-il avec solennité, voici les monnaies des croisades,voici les monnaies obsidichnales frappées dans les villes assiégées, pour suppléer la monnaie courante. Celles-ci sont en fer, celles-là en toile, ces autres en cuir. Le neuvième casier en contient de précieuses, ma foi! i° Celle qui fut frappée sous François I" pendant la guerre ' d'Italie, lors du siège de Pavie. (1524.) 2° Celle qui fut frappée pendant le siège de Crémone (1526). 3° Celle fabriquée à Vienne, durant que Soliman assiégeait la ville et en méditait l'assaut. Et autres et autres ! Celles-ci que mon doigt vous désigne furent faites à Middelbourg, à Harlem, à Alemaer (1513), à Leyde (1574). Ecoutez-moi donc ! A quoi diable songez-vous ? je n'ai plus rien à vous dire sur la très belle, ni sur qui

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que ce soit au monde; je ne respire que pour mes médailles. Admirez-moi cette obsidionale frappée à Kampen en 1578 ; à l'avers on lit : Extremum subsidium. Attention! je tiens dans ma main gauche la plus précieuse, la plus rare de toutes. Elle porte au revers : Moneta Ecclesia Montalbanensis y 1621, et à l'avers : Jacobo Dupuy consule. C'est l'obsidionale de Montauban ! Oui, les Montalbanais calvinistes et républicains virent se briser sous leurs murs, en 1621, toute la France catholique et monarchique. Une petite ville battit une nation. Le consul Jacques Dupuy dicta des conditions à Louis XIIL Ce fut pendant ce siège illustre et au dernier jour du bombardement que fut tué d'un boulet le rédacteur de VEdit de Nantes, Daniel Chamier. Toujours aux remparts, aux bastions, sur la brèche, il combattait! Il combattait aux côtés de Jacques Dupuy et de Jean Cameron d'Ecosse. Les assauts repoussés, ils couraient sur la place publique, et là, poudreux, sanglants, inspirés, ils instruisaient le peuple de ses devoirs et de ses droits!... L'année dernière, traversant le Quercy, je m'arrêtai à Montauban. Je découvris mon obsidionale chez un bourgeois abruti dont l'aïeul, Michel Canovières, tomba bravement sous la corne Montmurat, en 1621. Ce fut lui qui pointa la couleuvrine dont la charge emporta le duc de Mayenne. Le fils dégénéré du capitaine

des milices montalbanaises me vendit cette pièce six francs ! Heureux du marché, toute sa personne s'écriait : Cet homme qui m'achète six francs une mauvaise médaille de fer, ne peut être qu'un insensé. Double idiot et triple brute ! cette médaille était, ton titre de noblesse. La voilà! Vous qui êtes montalbanais, vous voudriez qu'elle fût à vous; mais je ne la donnerais à persJDnne, pas même, si elle m'en priait^ à... Vous attendez la suite. C'est juste! Je continue, mais pas pour longtemps, la revue est passée. Ces deux dernières médailles ne sont pas très antiques, il est vrai, elles n'en rappellent pas moins, toutefois, de ■grandes choses. L'une est la médaille des Mille, frappée après les batailles de Sicile. L'autre est celle que les dames mantouanes viennent de faire battre en l'honneur de l'Emancipateur qu'elles espèrent.Voyez, ses traits sont admirablement saisis et Texpression de sa physionomie est miraculeusement rendue. H n'a pas là les yeux emplis de braise ainsi que sur les champs de bataille d'Amérique ou d'Italie, non ; il songe à la fraternité des peuples de l'ancien et du nouveau monde, à la République universelle dont il ne verra peut-être pas l'avènement, mais que verront tous ses petitsneveux, et ce lion à tous crins a vraiment l'air d'un agneau pascal. Le fait est que s'il est terrible aux oppresseurs, il est tendre aux opprimés, et voilà

pourquoi nul, aujourd'hui, ne saurait lui être égalé, C'est bien là THomme, l'Homme du xix® siècle ! Je le connais, j'ai eu le bonheur de serrer sa main en 1848, à Rome une fois au Janicule et l'autre au Capitole...

Étant tombé dans une sorte de rêverie, il prononçait entre ses dents des paroles italiennes. Ses regards ayant rencontré les miens, il parut se souvenir de ma personne qu'il avait totalement oubliée :

— A présent, reprit-il enfin en frappant des deux mains sur le buffet dont il avait refermé tous les tiroirs, à présent vos yeux ont parcouru mes richesses, mes trésors. J'ai entr'ouvert devant vous mes entrailles et vous avez vu une partie de ce qu'elles contiennent. Oui, j'ai amassé, j*ai récolté, j'ai glané cela, moi, pendant ma vie, sans auxiliaire, seul. J'ai fouillé tout le vieux continent, de fond en comble et la moitié du nouveau. Tout tortillard et tout démoli que je suis, je n'ai pas passé ma vie dans un fauteuil, ni sur un grabat, pas vrai ? Vous qui êtes encore jeune, écoutez-moi. Si vous avez au cœur un beau senti-

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ment, si vous avez en tête une idée généreuse, travaillez, cherchez, suez, marchez ; en avant, toujours en avant! et vous la ferez triompher. II faut vouloir, il faut agir. Agir, c'est prouver sa volonté; et la volonté, c'est le génie. Je ne suis pas modeste, je ne veux pas l'être, je n'en veux pas de la modestie ; je m'en moque comme de l'an quarante! Je la laisse aux idiots, ils en ont besoin. Moi, j'ai l'orgueil de ma valeur, le courage de ma gloire. Oui, de ma gloire ! Fixez vos prunelles sur mes prunelles, retenez bien mon visage comme la postérité retiendra mon nom : Je suis Karolus Oméga! Karolus par un K, c'est drôle, hein, cette initiale germanique à un nom latin, mais c'est ainsi. Qiaand je ne serai plus, vous qui vivrez encore, sans doute, vous direz à ceux qui parleront de moi : Je l'ai connu! N'a3'ez pas peur que personne vienne vous crier : Celui que tu as connu n'était pas un homme ! Si c'était mon bon plaisir, je vous prouverais que je suis aussi un grand citoyen... Mais si comme numismatiste je n'ai pas de modestie, permettez-moi d'en avoir comme particulier. Lisez dans mon esprit, je vous l'ai ouvert. Plus tard, peut-être, je vous laisserai pénétrer dans mon âme. En vous initiant à mes travaux si laborieux, presque herculéens, je n'ai pas cherché à solliciter votre estime, je savais que vous ne pourriez point me la refuser. Si vous

étiez épicier, et que j'eusse encore voulu l'acquérir, j'y eusse réussi. Quand les épiciers jugent quelqu'un, ils procèdent de la sorte : Qu'a-t-il gagné pendant sa vie ? Quelle est sa fortune ? Si vous étiez de leur farine, je vous dirais : Je suis né pauvre comme Job, j'ai soixante ans, ma collection, qui n'a pas de prix pour un savant, vaut intrinsèquement cent mille écus par le plus petit bout. Vous me répondriez : Vous êtes né sans sou ni maille, vous avez soixante ans et vous possédez trois cent mille petites bonnes livres, vous commencez à devenir honnête!... Vous me répondriez cela, si vous étiez épicier; mais vous ne l'êtes point; aussi vous ai-je entretenu de tout autre chose que de la valeur intrinsèque de mes monnaies. Que l'épicier, lui, raffole de ses Louis XVIII, de ses Charles X, de ses Louis-Philippe, de ses Nicolas, à son aise ! Moi je raffole de mes Gracques, de mes Philopœmens, de mes' Cincinnatus, de mes Brutus, de mes Cassius, de mes Catons, de mes Aristides. Médailles et médailles, dira-ton, sans doute; j'aime mieux les miennes. Qui perdrait au change, de moi ou de l'épicier? J'ai bien peur que ce fût lui. Vous souriez : allons! vous êtes de mon avis. Ainsi que moi vous vous en battez l'œil, du philistin, et un peu ! Mais donnez -vous donc la peine de vous asseoir, voilà deux heures que je vous fais voyager à travers les

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âges, et vos jambes se sont peut-être fourbues ainsi que les miennes. Et puis, moi, voyez-vous, je suis souffrant; il n'y a qu'un instant, je suffoquais. Ma poitrine ne va plus. L'âge! et qui sait ? quelques prédispositions... l'auteur si regretté de mes jours est mort phthisique assez loin d'ici; j'étais enfant.,. ^

— Votre père était-il Français, monsieur Oméga ?

— Français, je le crois bien, un vrai gaulois; un coq, morbleu, tout ce qu'il y a de plus coq

. sous la calotte céleste...

Il avait voulu plaisanter, mais son sourire narquois expira bientôt sur ses lèvres sardoniques et je crus comprendre qu'il était en butte à de cruels souvenirs :

— Souffrez-vous davantage ?

— Hé, non, je pense au temps qui n'est plus; si vous saviez tout ce qui m'est advenu, vous n'en reviendriez point!... Ah! quelle histoire, mon ami, quelle histoire !

— Racontez-la moi.

— Non, pas aujourd'hui.

— Quand donc!

— Une autre fois; demain, .après-demain, la semaine prochaine, aussitôt que je serai délivré du doux et cruel fardeau qui charge mon cœur.

Après tout, cependant, si tel est votre vœu, je suis prêt h vous satisfaire incontinent.

— Oui, tout de suite !

— Vous le désirez.

— Je vous en prie.

— Eh bien, on y va, minute ! et tant pis pour nous, si nous ne rions pas comme des bossus!

Il se recueillit pendant quelques instants, son front entre les paumes de ses mains et puis, d'une voix grise, terne, neutre, impersonnelle comme celle des somnambules et des académiciens, il commença de la sorte :

« En vous dépeignant mes combats et mes victoires scientifiques, c'est à dessein que je n'ai laissé jusqu'ici transparaître de moi que le savant; il importait avant tout et surtout de vous marquer le point où je suis arrivé avant de vous découvrir celui d'où je suis parti.

a Mon grand-père, Ignace Oméga, natif de Saint- Flour, en Auvergne, était chaudronnier ambulant. Vous voyez que je chasse de race. Numismatiste et chaudronnier, l'un et l'autre opèrent sur le métal. Donc, mon grand-père était chaudronnier et Auvergnat... Oui, Auvergnat, (oui, parbleu! Auvergnat ! eh bien quoi ? Vercingétorix l'était bien) I A vingt ans, il avait déjà fait deux fois le

86 LE DEUXliME MYSTÈRE

tour de la France et raccommodé du cuivre dans les trente-trois provinces.

« Un jour, en Alsace, aux environs de Colmar, un paysan le vit étendu de tout son long sur une route, à demi more de faim et de soif. Il en eut pitié et l'amena dans sa chaumière. Un bon gîte, du feu, du pain, en peu de jours mon aïeul paternel se retrouva sur pied et travailla pour indemniser son sauveur.

o Harriett, la fille de losef Braùn, le paysan, aima mon grand-père qui l'aimait déjà. L'amour, entre pauvres, est ordinairement suivi de mariage. Ils se marièrent donc et, trois mois après, ils avaient boutique sur rue à Strasbourg, près de la cathédrale.

« Leur unique enfant, mon père, naquit en cette ville où les nouveaux époux n'avaient tardé guère à prospérer. Ils prospérèrent même si bien durant trente-trois ans qu'en 1793, leur rejeton était avocat i Paris, Ami des Robespierre et de Saint- Just et comme eux tout puissant aux Jacobins, il fut quelques mois après le IX thermidor, envoyé aux colonies.

Chose étrange ! Sur le navire qui le transportait à la Guyane, il y avait aussi Billaud-Varennes, Billaud hostile à Maximilien autant que mon père lui était dévoué.

Moi je suis né là-bas dans l'Océan Atlantique

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à Cayenne, en 1808. Celle qui me mit au monde au commencement de ce siècle, était une indigène de la tribu des Roucouyenès. Saturnin Oméga, mon père, l'avait épousée en 1798, trois ou quatre ans après son arrivée à la Guyane. Lorsqu'il mourut en 1809, son ange gardien, ma mère était morte depuis longtemps déjà : à peine si je me souviens d'elle.

« Orphelin, seul au monde, estropié de naissance, bossu, boiteux, ignorant, je vécus longtemps du pain que voulut bien me donner un transporté qui avait beaucoup connu, beaucoup aimé mon père.

« Ce transporté, qui se nommait Raymond Maisonneuve, s'évada.

« Dès lors pour moi commence une ère étrange de vicissitudes. Errant, affamé, difforme, j'inspirais encore plus d'horreur que de pitié. Le pain me manquait deux jours sur trois au moins, et je n'avais pas d'asile et j'étais presque nu. Ne me demandez point à quoi je pensais et si je pensais alors. Est-ce qu'une bête affamée pense ? Impassible et morne, elle va, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, au hasard, en quête, ici comme là, d'un refuge ou d'un os.

« Un jour, sur le port, un trafiquant russe m'aborda :

c — Veux-tu naviguer ?

« — Non.

« — Pourquoi?

a — J'aurais trop peur sur cette eau qui fait danser les plus gros navires comme des coques de noix.

« — On est aussi bien là que sur le plancher des vaches. Si tu n'es pas trop difficile à vivre et que tu saches te contenter de peu, suis-moi...

« Je le suivis.

(( Il m'affubla d'oripeaux et de verroteries, et quand je ne voulais pas gambader et cabrioler à sa guise, il me battait. Oh! je puis parler savamment du knout ; mes épaules en ont été souvent déchirées. Une nuit, à Timproviste, pourquoi, comment? je n'en ai jamais rien su, nous quittâmes furtivement la Guyane, mon tortionnaire et moi ; mais voyez combien chacun de nous tient au sol sur lequel il est né : je pleurai toutes mes larmes en quittant ma ville natale, cette terre marâtre, cette île inhospitalière et funeste à tous. Il est vrai que .j'y laissai les restes mortels de mon père, et que cet honnête homme et son ami Raymond Maisonneuve m'avaient beaucoup aimé, ces nobles proscrits !

« Après six mois de mer et de pirateries, Ivan Noaporowief, mon patron, cingla vers Odessa.

Là, je fus vendu, vendu je ne sais combien de roubles, au prince Wastimikoff Vil, sous lequel

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mon corsaire avait servi plusieurs années pendant la guerre du Kouban. Admirablement bien à la cour sous Catherine II et aussi sous Paul P% le prince en était tenu éloigné par l'ombrageux Alexandre I" qui Vy rappela subitement... On ne désobéit pas aux czars.

« Indispensable aux enfants de mon maître qui s'amusaient de moi comme ils se fussent amusés d'une marmotte ou d'un singe, et leur père qui ne chérissait qu'eux au monde, ne voulant pas les priver de leur jouet, de leur clown, de leur polichinelle, il me fallut bon gré mal gré suivre mes bourreaux à Saint-Pétersbourg, où les souffrances qu'ils me firent endurer dépasseraient l'imagination d'un Peau-Rouge.

« Enfin arriva de Londres un précepteur envoyé par lord Bathurst aux fils de mon propriétaire et seigneur. Ah ! tant que je vivrai, dussé-je vivre un siècle, je me souviendrai du bon Edgar Cataym. Il m'apprit à lire, à écrire, à chiffrer; et fit plus : il m'aima.

« Depuis la mort de mon père de France, je n'avais encore rencontré personne, hormis Raymond Maisonneuve, le transporté, qui sût plaindre mon sort et l'adoucir... Hélas! l'homme libre de la Grande-Bretagne ne put supporter plus d'un an

la morgue âpre et despotique du boyard. Edgar Cataym retourna en Angleterre, et moi je tentai de me laisser mourir après avoir perdu cet ami, ce frère bien-aimé.

« L'on me fit vivre.

« On me donna des médecins, ou plutôt des médicastres. Sans doute on trouva que je n'avais pas assez souffert, ou que ma misère était récréative et voici ce qu'il advint : Aussitôt que je fus rétabli, l'on me revêtit de magnifiques habits de soie et d'or, et comme par le passé, saute, paillasse ! aboie et rampe, serf !

« Fort lentes, les années passaient, passaient pourtant et 1 8 12 était là.

c( Même après Austerlitz où sa défaite lui parut irrémédiable et même après Friedland où ses forces alliées à celles de la Prusse furent exterminées, Alexandre Paulowitz avait si peu cessé d'admirer le dictateur de l'Europe qu'il lui jura sur le Niémen une éternelle amitié; mais, en 1810, quand le grand-duché d'Oldenbourg eut été incorporé à l'empire d'Occident, il oublia ses serments et s'allia de rechef aux monarques cent fois vaincus avec lui.

ce Ses armes ne furent pas heureuses au début de la campagne, en dépit des efforts deBagration, et de tous côtés on parla bientôt autour de moi de la France victorieuse de toutes les nations, et de son infatigable capitaine ; il n'était question que d'elle et de lui. Bonaparte venait, disait-on, de quitter à r improviste Dresde et la Saxe afin de prendre le commandement de ses troupes.

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« On tremblait en Russie et, tout en tremblant, on espérait en Dieu. Les esclaves, qui se ressemblent tous, nourrissent toujours quelque vague confiance, quelque intervention céleste ; heureusement pour les tyrans qu'on n'ose mettre en pièces, il en est ainsi...

Cependant la France accourait, elle avait des ailes, elle était ici, puis là; le bruit de ses cohortes en marche résonnait dans les neiges de la Moskovie et s'étendait jusqu'à Saint-Pétersbourg, où Sa Majesté le sacro-saint autocrate s'était prudemment réfugié.

« Soudain grand tumulte à ta cour et grand effroi ! Wasrimikoff VII, mon maître, est en toute hâte dépêché vers Rostopchin, gouverneur de Moskow. Que s'était-il donc passé ? Le prince était soucieux ! Il nous traînait avec lui, ses enfants et moi. Nous franchîmes sept cent vingthuit werstes en sept jours et le i" juin, à l'aube, nous entrâmes dans la vieille capitale, où tout respirait le meurtre et le deuil.

« Ils sont là, voici les Francs ! Ce n'était qu'un long cri.

« Des victoires de Volontina et de Polotsk, le comte Fédor Rostopchin se gardait bien de parler aux populations moscovites; aprèsBorodino, savez-vous ce qu'il eut l'audace de faire? Il fit chanter d'abord un Te Deum, et placarder ensuite aux quatre coins de la cité cette affreuse et belle proclamation :

B Armexrvous bien, disaît-il au peuple, de haches et de piques, et si vous voulei^ faire mieux, prene^ des

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fourches à trois dents: le Français nest pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Je pars demain pour me rendre auprès du vainqueur de ^orodinOy son altesse le feld-maréchal prince Kustusow^ afin de prendre, conjointement avec luiy des mesures pour exterminer nos ennemis. Nous renverrons au diable ces hôtes ^ et nous leur ferons rendre rame. Je reviendrai pour le dîner y et nous mettrons la main à l'œuvre pour réduire en poudre le scélérat. »

« Un tel langage excite partout et chez tous un fanatique délire dans la Ville-Sainte ; on jure de mourir ou de vaincre encore, et le même anathème sort de toutes les bouches : « A bas les Français et mort à la France ! »

« Or, tout à coup, au plus fort de l'enthousiasme^ les débris de la Moskowa apparaissent aux portes de Moskow.

« Je suis Français, mon cher ami ! mon père le montagnard déporté, le républicain austère, le proscrit de Thermidor m'avait dit en mourant à deux mille lieues de sa patrie : Aime toujours la France !

« J'étais en brassières quand il prononça ces paroles, je les entends encore.

« A l'aspect des convois de blessés, oh! je déplorai les foHes de la guerre, mais mon âme fran-

çaise frémit d'orgueil en voyant quels coups ma nation avait portés, et je sentis mon cœur battre et s'élargir en ma poitrine. Oh ! j'avais deviné les mensonges du gouverneur. Elle est là, me disais-je, elle est là, la France!.,.

« Irrésistible guerrière, ailes déployées et casque en tête, elle arriva.

« Le 14, Murât, Joachim Murât le Cadurque, enlevait le Kremlin.

« Une heure avant, Rostopchin et WastimikofF VII avaient quitté la ville, y laissant leurs incendiaires déjà à l'œuvre. Eussé-je dû y finir carbonisé, je ne serais pour rien au monde sorti du trou où je m'étais blotti dans le palais que le prince, après m'y avoir fait chercher inutilement, avait abandonné tout en flammes à notre avantgarde.

« Assez de misères ! assez d'esclavage ! Je ne voulais plus être serf, je voulais être libre et citoyen de mon pays.

« Et debout, près du toit, je regardais le drapeau tricolore flottant sur les tours superbes du Kremlin^ et j'admirais les soldats de la France

révolutionnaire campés au milieu des rues et des places de là cité sainte des Papes du Nord, et j'étais heureux!...

« Soudain, un grand cri !

c( Tout s'ébranle aussitôt, hommes, canons, chevaux; en tous lieux éclate l'incendie; Moskow brûle.

tf Un homme impassible, un homme de bronze surgit alors dans la fournaise, monté sur un cheval blanc.

« On le salue, on l'acclame et je le reconnais quoique ne l'ayant jamais vu.

« C'est Lui, c'est le Corse, c'est le Romain, le poudreux général d'Arcole et de Marengo, d'Austerlitz et d'Iéna, mais c'est, hélas ! aussi le grand parricide ! le brusquiaire infâme de Saint-Cloud et de l'Orangerie.

« Le Kremlin craque dans la fumée et gémit sur ses vieilles assises de pierre. En bas on ne voit que braise et sang sur le pavé.

« Napoléon ordonne de vaincre le feu. Des grenadiers et des voltigeurs se précipitent dans le palais Wastimikoff. Sans moi, ils y périssaient tous. Le feu leur barrait la retraite. « Ici, Français ; ici, mes braves ! » Et sorti de mon trou, je les guide à travers un passage secret. Ils sont sauvés, ils sont ivres de joie, ils sont tous émus et pourtant ils plaisantent.

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a Un d'entre eux m'embrasse et me dit : Avoir la tête emportée par un boulet, passe ! être rôti, nenni ! Nous te devons la vie, les camarades et moi ; piaule un peu que pouvons-nous pour ton service, petit bossu^maigre boiteux, pauvre citoyen Triple-Croche ?

« Comme vous le voyez, Hector Cramponaire de Marseille, que les soldats appelaient le père CramponneuTy Hector Cramponaire, tambour au i*' régiment de la garde, était un farceur, mais un bon cœur aussi.

« Ne rions pas de ces héros obcurs, ils valent les idoles officielles.

« Ils savent vaincre souvent et toujours mourir pour la patrie, eux ! Une noble vie que la leur. Et nous les ignorons, nous autres, ingrats, et nos couronnes sont tressées toutes pour les habiles ou les impurs.

« — Ecoute, me dit le généreux tambour, après que nous eûmes fait plus ample connaissance, écoute-moi ; si tu veux, mon pauvre Triple-Croche^ je t'adopte, là. J'étais troisy je serai quatre^ voilà tout ; toi, moi, Ran-tan-plan et Mouche-la-Chandelle. Accepte et tope donc ! ça ne fâchera pas Tiantan-plariy un bon garçon de dogue autrichien qui me vient d'une belle particulière de Vienne, la Kartimilicker, quelque chose de par-à-peu-prês. Quant à Mouche-la-Chandelle, sois tranquille de

ce côté; s'il miaule et fait le jaloux, je lui coulerai

dans la cervelle que, travaillé en civet, il pourrait bien me faire l'effet d'un lièvre. Allons, viens-tu avec nous, réponds, çà te botie-t-il , Triple-Croche, mon mignon ?

cf Oui, certes, il est bien peii de mes concitoyens qui croiraient à me voir tors et gibbeux que je suis et que j'ai toujours été, qui croiraient que j'étais de la retraite de Russie et qu'en 1813, de Moskow à Dantziçk, je marchai sans cesse avec la grande armée. Et telle est la vérité cependant. Ou mourir ou voir la France ! m'étais-je dit et j'avais suivi de bon cœur Hector Cramponaire et son régiment.

« Tout le monde m'aimait aux grenadiers de la garde...

« Ah! je leur rends justice à ces preux de bas étage, qui dépassent de cinq cents coudées les demi-dieux de la Mythologie et les chevaliers du Moyen- Age.

« Il y eut là tant que dura cette longue déroute à travers les neiges, il y eut toujours, à défaut de pain, de la viande de cheval pour nourrir, et des chabraques, à défaut d'autres couvertures, pour envelopper Triple-Croche, le pauvre petit Triple-

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