I02 LE DEUXIÈME MYSTÈRE
Croche. On le tint, lui, constamment et partout à l'abri du froid et de la faim qui désolaient toute l'armée.
<i A l'enfant, d'abord I
« Et, sans hésiter, sans balancer, les mourants lourants se dépouillaient
« Quels hommes, quels colosses, quels géants, ces soldats de la France !
a Encore aujourd'hui, je frissonne à l'idée de ce qu'ils accomplirent pour revoir leurs familles, leurs foyers; et pas un reproche ne s'élevait du sein des légions impériales contre l'auteur de tant de maux...
« Il fallait vaincre à Moskow; cette victoire m'eût donné le monde ! s'écria-t-il plus tard à Sainte-Hélène ; et, par ce mot, s'il déplore Tavortement de son empire universel, il est loin d'avoir regret de ses ambitions personnelles déçues et ne songe point à quel deuil elles soumirent sa patrie adoptive et l'Europe.
a Aux yeux de ses soldats, en 1812, il était encore invaincu. L'on ne faisait pas remonter jusqu'à lui la responsabilité du désastre ; il était toujours l'idole. Et pourtant, en abandonnant l'armée aux soins de ses généraux, ainsi que l'affirme
l'implacable Histoire, il avait commis à la fois une lâcheté et une faute.
« On ne vit plus, dès lors, la patrie dont pour quelques-uns il n'était que trop devenu l'image vivante et le palladium.
« En proie aux affres de la défaite et songeant à son inévitable déchéance, il oubHa qu'il était Tâme de cette grande famille militaire qu'il avait formée, et, quand il eut disparu, la consternation des siens fut semblable à celle qu'éprouvent les adorateurs du soleil lorsque leur astre adoré se cache ou s'éclipse ; ils marchèrent à tâtons ; privés de sa lumière, ils ne sentirent plus les rayons vivifiants du Dieu, le froid eut peu à peu raison d'eux alors et les plia.
« Tant qu'on l'avait vu luire dans les neiges, à la tête des bataillons, on était courageux, on était forts, on était toujours invincibles, il était là ; le Cosaque n'était rien et le gel peu de chose encore; mais, après, quand les yeux le cherchèrent en vain à tous les bouts de l'horizon et qu'on sut, à n'en plus douter, qu'on ne le reverrait plus éclairer les bataillons en marche et marquer au milieu des canons tonnants et fumants l'heure des charges héroïques et celle de la victoire, alors, oh! alors^ on trébucha comme des aveugles dans le sang et la glace et la mort.
a Eteint le soleil, à quoi bon ses satellites !
Oudinot, Ney, Victor et les autres n'étaient après tout que des hommes, eux ; il était Dieu, lui, Bonaparte !
« Aussitôt qu'il se fut éclipsé, tout se démoralisa.
« La grande armée eut peur et se sentit toute petite.
a Une résignation farouche emplit le cœur des légionnaires, courba leur audace, et chacun d'eux ne comptant plus que sur soi-même, ils perdirent l'espérance, et, la foi leur manquant, ils tremblèrent, ces lions.
a Et pour la première fois, depuis plus de vingt ans, depuis 92, on vit la France ouverte et 1814 possible !
<( Une longue traînée de mourants et de morts jalonnait la route que nous suivions depuis Moskow.
« Si loin que la vue pouvait s'étendre à travers la campagne plate ensevelie sous la neige, on ne découvrait que cadavres d'hommes et de chevaux gisant pêle-mêle, et fourgons, et canons abandonnés !
« Et le ciel était si bas que les nuées de Kalmouks et de Cosaques^ sans cesse à nos trousses, semblaient y galoper debout sur les étriers et la lance au poing.
c( Au loin, parmi mille rumeurs, on entendait hurler les loups I...
« Une statistique, que depuis j'ai souvent consultée, enseigne qu'à la fin de l'année du désastre on en prit en Russie d'une taille et d'un poids extraordinaires ; cela ne se conçoit que trop ; ils s'étaient engraissés de la chair et des entrailles des Francs.
DE l'incarnation IO7
c< Superbes, admirables de constance et de fermeté, nos soldats, impassibles jusque-là, s'amolissaient tout à coup au cri sinistre de ces bêtes fauves^ la nuit.
« A Tentour des feux allumés, que de fois ai-je vu des grenadiers qui s'étaient couchés sur la neige avec la volonté formelle de s'y laisser mourir, se relever en sursaut et fuir éperdus^ loin de leurs bivouacs, en entendant les loups accourir par milliers...
« Oh ! quelles misères et que je me sens inhabile à les rendre !
« Aflfamés, errants, transis, gelés, piétons et cavaliers se serrant les uns contre les autres, défilaient, confondus.
« Ici, des dragons et des hussards démontés; au milieu d'eux, un officier à moustaches grises, s'appuyant d'une main sur son bancal, et de Tautre étreignant l'étendard qu'il fallait sauver pour l'honneur du corps.
a Là des grognards de la garde, bonnets à poil et casques sans crin, témoins d'Arcole, de Marengo, de Saint-Jean-d'Acre, d'Austerlitz, d'Eylau, d'Iéna, qui, pressentant la mort prochaine, évoquaient tranquilles, avant que de mourir, et les mille batailles qu'ils avaient vues, et les aigles victorieuses secouées dans le sang et. la mitraille, et les nations culbutées et broyées en courant, et leurs travaux et toute leur gloire, leur vie entière depuis le jour où, sans pain et sans souliers, avec Marceau, Saint-Just, Hoche et Kléber, aux chants de la Marseillaise et du Ça ira^ ils avaient vaincu
DE l'incarnation IO9
pour la République et bien mérité de la patrie, jusqu'à celui de leur entrée triomphale à Paris, sous les fleurs et dans les gerbes des feux d'artifice, au bruit éclatant des tambours et des trompettes, aux acclamations formidables et prodigieuses d'un peuple en délire, et sous l'œil impitoyable de César-Dieu ! . . .
« Puis enfin, en masses épaisses, s'avançaient en désordre les fantassins de la ligne; eux^ jeunes conscrits des dernières levées, eux, qui n'avaient pas vu les grands jours de fureur et de triomphe, les sublimes apothéoses de la Révolution, ils pensaient, eux, à la paix profonde du hameau. Qiielques-uns, effarés parmi les vétérans stoïques, sanglotaient et pleuraient en silence. Adieu les beaux champs de blé et de maïs, adieu les vastes et verts pâturages ; adieu prairies et brandes ; adieu vallons, adieu montagnes, adieu forêts ! Adieu chaude Provence, adieu sauvage Gascogne, adieu grave Normandie, adieu douce Touraine, adieu blanches Pyrénées, adieu falaises et rivages ; adieu France, adieu patrie, adieu soleil ! Ils ne reverraient plus leurs campagnes fertiles, ni les bœufs, ni la charrue. Et l'aïeul qui les avait bénis au départ sans retour, et le dernier né de leur mère qu'ils avaient embrassé dans son berceau d'osier, et le village et le toit paternel, adieu, adieu !... Ce n'était là qu'un moment de défaillance, et