‹ Le deuxième mystère de l'incarnationChapitre 18 sur 21 · IIO LE DEUXIÈME MYSTERE · texte numérisé non relu

IIO LE DEUXIÈME MYSTERE

ceux qui survécurent à la catastrophe montrèrent plus tard l'exemple aux vélites de Bautzen et de Lutzen, et les derniers d'entre eux échappés aux mitraillades de Leipsick finirent à Waterloo, tous ayant à la bouche le mot de Cambronne et le crachant à la face exécrée de l'Anglais, car le Prussien était encore trop loin !

« On allait, on marchait, on rampait, on se traînait et les rangs s'éclaircissaient à chaque pas ; on ne regardait plus en arrière, on ne relevait plus le mourant.

« Impossible d'avoir pitié d' autrui quand on est si misérable soi-même... Avancer, ou plutôt reculer, fuir; et toujours l'étendue et toujours, toujours l'immensité !

c( Le froid redoublait et glaçait les membres, et pendant ce temps-là les entrailles criaient de faim, et l'on avait le délire, le vertige, et puis enfin on avait sommeil.

a Est-ce que la mort n'était pas préférable à tant de souflFrances et ne valait-il pas mieux se laisser dormir ?

a Alors on s'abandonnait aux Cosaques, on se livrait aux loups...

« Oh I quels tableaux !

a Humble témoin de cette sombre épopée, j'en puis parler, hélas ! . . .

(k II me souvient, il me souviendra toujours d'un

vieux lancier polonais qui naguère avait perdu un œil en Espagne d'où, le seul de son escadron, il était revenu.

« Son cheval, tombé gelé roide au milieu de la débandade, il voulut lui, mourir auprès de sa bête avec laquelle il avait chargé dans les sierras Mores et Castillans.

« Il s'étendit par terre, collant son visage aux naseaux de son coursier, qu'il aimait autant que Renaud Bayard, et tout à coup il bondit sur luimême et retomba sur ses orteils.

ce Son ami, son compagnon de guerre, son frère d'armes n'était pas mort encore ; il avait henni de douleur sous les glaives des fuyards aflfamés qui se bousculant à l'envi cherchaient à le dépecer encore vivant.

« Aussitôt un combat fratricide et sans merci s'engagea.

<,( Cent, deux cents, mille baïonnettes contre une seule lance !

a En peu de temps le chevau-léger de Pologne succomba sous le nombre, et dès qu'il fut abattu, l'on mit le feu à quelques fourgons, et la tâche affreuse à laquelle il avait voulu vainement s'opposer s'accomplit.

« On dévora le cheval encore palpitant, et dix, vingt soldats de toutes armes s'égorgèrent autour de chaque lambeau.

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« Cette tuerie et le festin qui la suivit me hantent encore et, quand j'y songe, un froid boréal s'infiltre en la moelle de mes os, et je me figure que je suis encore là-bas, au milieu d'un steppe glacé.

« Le 26 novembre 18 12, la garde, appauvrie et tout abîmée, passait la Bérésina, au gué de Studzianka.

« Commandées par Wittgenstein, PlatofF, ChitchakofF, les masses russes étaient contenues par Oudinot, Victor, çt l'intrépide Ney faisant le coup de feu et chargeant à la baïonnette comme un simple fusilier ; à la Bérésina comme plus tard au Mont-Saint-Jean, la mort ne voulut pas de lui, prédestiné qu'il était sans doute à expier avec Brune, Labédoyère, Murât et les autres, l'assassinat du duc d'Enghien et les féroces homicides du Corse.

« Debout sur un mamelon, avec quelques grenadiers agonisants, vaincus, mais toujours héroïques, Hector Cramponaire battait la charge, et ses mains gelées ne pouvant soutenir ni serrer les

baguettes, il tapait la peau d'âne de ses poings bleuis.

« Son tambour grondait.

« Une horde de Cosaques, longtemps intimidée par les bonnets à poil, encore redoutables, s'élança sur nous, soudain.

« — Ils croient nous faire peur parce qu'il ne fait pas chaud, dit Hector, prouvons leur que nous sommes toujours les coqs. Arrange-toi de ton mieux, hein^, toi, derrière mon dos, avec Ran- Tan-Plan et Mouche-la-Chandelle, Triple-Croche, mon ami...

ce Trois fois les Cosaques furent reçus sur la pointe des baïonnettes, et trois fois ils nous montrèrent le dos. J'étais un enfant, mais je les regardais en face, et, je vous le jure, je n'avais pas le trac! Une dernière fois, leur bande décimée et rompue se reforma.

« — Les hiboux n'en ont pas assez, à ce qu'il paraît, tonnerre de Dieu ! plumons-les dur ce coup-ci...

« Quoi disant, de ses mains fermées et meurtries, gelées, Hector Cramponaire frappait toujours et désespérément son tambour. Une nouvelle colonne parut tout entière composée d'Asiatiques : Baskirs, Tartares et Mongols. Elle se rua^tout à coup sur nos flancs pendant que la première, revenant à l'assaut, nous prenait à la fois en tête

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et en queue." Nos soldats de granit, vainqueurs en cent batailles, oscillèrent, et moi, sous le choc, je roulai dans la neige, éperdu. Quand je me reconnus, Hector n'était plus à mes côtés, et je n'entendais plus le tambour. Ran-Tan-Plan râlait traversé d'une balle, sur mes talons, et Mouchela-Chandelle, aflfolé d'effroi, miaulait tout hérissé. J'eus peur alors et me mis à vagabonder à travers les cadavres.

c< — Ohé ! Triple-Croche ? fit une voix faible et douloureuse, ohé ! par ici !

« Je me retournai.

« Sa caisse crevée et son bonnet à poil gisant à ses pieds, son baudrier fendu rougi de son sang coulant sur la neige, je vis le brave Hector Cramponaire pâle comme le grand linceul sur lequel il était étendu.

« — Vite, approche, me dit-il en hoquetant, arrive !

« Et moi, je me jetai sur lui de tout mon corps et sanglotant, criant, divaguant, je l'embrassai comme un fou ! I !

« — Pauvre Triple- Croche, je n'aurai pas été ton papa bien longtemps ; ça me chiffonne, embrasse-moi bien, encore, encore, encore! Aïe, mon fils; prends sous ma capote une médaille et une petite croix; elles me viennent.de Jeanny la blonde. Un peu de courage, on t'aidera. Connais-

tu Gaspard-Désiré Goron, le vieux Goron des voltigeurs de la garde? dis-lui donc de te légitimer; Ah ! sang Dieu ! voilà que je file... adieu, Triple- Croche ! adieu ! . . . Présent !

« Il expira.

« Ce ne fut que le 3 janvier 181 3 que les tronçons de la grande armée commencèrent de se rejoindre à Dantzick.

(( Il m'en souvient de cette longue série de calamités, après quoi nous parvînmes à réunir nos débris en cette citadelle maritime arrachée â la Pologne, en 93.

« A peine en cette ville, j'allai trouver le caporal Goron à qui Cramponaire avait sauvé la vie à Wagram, et ce rigide grognard m'accepta franchement comme l'héritage de son ami. De la Béirésina à la Vistule, il veilla sur moi, dévoré par le scorbut, avec cette sollicitude que les vieux soldats, ainsi que les vieilles filles, savent si bien exercer.

a II morigénait toujours, mais il était si bon ; jugez-en :

(( En Hongrie, au fort d'un combat, il avait percé d'outre en outre un officier de chasseurs tyroliens qui survécut huit jours à l'horrible blés-

sure qu'il avait reçue. « Est-ce que tu te chargerais d'envoyer ces papiers à ma famille ? » demanda-t-il en parlant à son meurtrier qui le soignait. (( Oui, lieutenant, répondit Goron, oui, certes, avec plaisir! » Et fidèle à sa promesse, ayant obtenu un congé de quinzaine^ il s'acquitta pieusement de la commission.

a Ah ! je souhaitai de passer beaucoup de jours avec lui, mais hélas ! blessé légèrement à Malo- Jaroslavetz, sa blessure, irritée par le froid, les fatigues et l'incurie, avait pris un caractère si grave que l'amputation de sa jambe gauche fut jugée nécessaire ; il y consentit et succomba.

ce J'avais alors douze ans.

« Orphelin à nouveau, désolé, seul au monde, tout contrefait, inspirant plus de répulsion que de pitié, qu'allais-je devenir et que me réservait encore le sort?

« Un saltimbanque que je rencontrai, traînant aprts lui des loups et des ours, me proposa de m'enrôler dans sa troupe.

«c — Si tu veux venir avec moi, me dit-il, en me vantant les agréments de sa profession, je te teindrai en noir et te montrerai dans les villages comme un monstre du Congo.

ce — Merci, merci !

« — Nigaud, va, tu serais logé, nourri, vêtu, puis, en outre, je te donnerais de trois à quatre kreuzers par mois.

« Ce que me dit ce bateleur forain me fit pleurer à chaudes larmes.

« Nous étions sur une vaste place devant l'Arthus-Hof.

a Un vieillard qui en sortait, appuyé sur deux

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béquilles, demanda la cause de mes sanglots; le baladin la lui avoua.

a — Pauvre, dit le vieillard, en me prenant par la main : ne crains rien, je ne veux te faire aucun mal ; es-iu de Dantzick ?

« — Non, monsieur, je suis né tout là-bas, à l'île de Caycnne.

« — A Cayenne ! s'écria le vieillard, dans la Guyane française ?

« — Oui, monsieur.

a — Ah ! mon Dieu !

« Cet homme charitable m'amena chez lui. Il me pria de lui conter ma vie, ce que je fis en larmoyant comme une Madeleine, oui vraiment, et, la chose est bizarre, mais elle n*en est pas moins exacte, plus je pleurai, plus quelque chose me conseillait de pleurer.

« Qiiand j'eus fini de parler, il me dit en larmoyant autant que moi :

« — Reste ici, Karolus, on t'aimera bien. Je ne suis pas riche, tu m'aideras à travailler : travaillant, Dieu nous aidant, nous vivrons tranquilles tous les deux.

« Je me mis à gémir encore plus fort, et le vieillard reprit :

« — Tiens, je n'ai pas d'enfant ; tu n'as pas de père, je t'en servirai.

<( Jamais, jamais promesse au monde ne fut mieux remplie ! . . .

« O mon père, ô mon second père, estimable Schalzie-Golatsch, vous avez plus fait que de me

conserver à la vie, vous m'avez appris à l'aimer. C'est vous qui m'avez élevé, c'est vous qui m'avez instruit, et si le vagabond que vous recueillîtes jadis acquit quelque gloire, c'est parce que vous le dirigeâtes patiemment, habilement à travers les difficiles sentiers de la science. Par vous, je fus initié aux arcanes de la numismatique, c'est de vous que je procède, c'est vous qui m'avez fait, et grâce à vous je mourrai immortel, c'est-à-dire académicien.

Ami, cher et jeune ami, vous qui m'écoutez si avidemment et qui êtes ému, je le vois, au récit de mes vicissitudes, si durant le cours de mon existence longue déjà, j'ai eu des heures 'de bonheur, et goûté des joies pieuses, de vraies joies, c'est pendant les huit années que j'ai passées à Dantzick, auprès de celui que je vénérais et dont je vénérerais toujours la mémoire, car il n'est plus!

Ah! les justes ne devraient jamais déserter cette terre où nous sommes! C'était en 1821, au mois de décembre, la veille de Noël, que ce malheur irréparable arriva.

J'avais vingt ans.

Il finit sans peur et sans reproche, comme finissent les sages.

et — Ma religion, me dit-il quelques minutes avant d'expirer, ma religion a été la fraternité. Je

ne meurs ni catholique, ni luthérien, ni grec ; je meurs honnête homme. J'ai aimé. Si Dieu est^ il m'aimera. Sois aimant, Karolus. Aimer, c'est le devoir!...

Je fermai les yeux de mon père. Ma main dans sa main, je restais ainsi près de lui jusqu'à l'heure de l'inhumation.

Avec lui j'ai tout perdu. Depuis qu'il n'est plus, je n'ai pas de famille ; il y a quarante ans de cela, je suis seul.

J'ai fermé les yeux de mon père ; où est le fils qui fermera les miens? Oh! si j'avais un fils, si j'avais un enfant ! . ..

L'homme-ruine de l'hôtel d'Alaris était ressuscité devant moi. Dans un clin d'œil, ce savant était redevenu tel qu'il m'apparut pour la première fois : même attitude vaincue, mêmes gestes désolés, même tête angoissée, mêmes larmes dans la voix. Labourant à deux mains ses tempes, les serrant^ les étreignant, la respiration inégale et bruyante^ terreux, absorbé^ il resta longtemps ainsi, le corps pétrifié, l'âme plongeant sans doute au fond des souvenirs galvanisés, s'abreuvant peut-être de ses vieilles amertumes.

— Etre père ! murmura-t-il comme s'il parlait à un être intérieur ; être père ! répéta-t-il en me regardant en face; être père! mais vous qui l'avez été, vous ne savez donc point ce que c'est? Si, si, vous le savez, ou vous n'auriez point d'entrailles. C'est le premier des droits, le premier des devoirs, le plus grand bonheur terrestre ; vienne la mort,

on lui dit avec calme : Je suis prêt, mais malgré toi, je me survis^ je meurs immortel. Le penseur sait, eneiFet, que sa pensée sera continuée; l'artiste, que son nom vivra deux fois ; le patriote, que lorsqu'il ne sera plus, on dira : Celui qui combattit et tomba pour la patrie nous laisse un fils vaillant ; le proscrit qui s'éteint au loin sait que sa chair clamera : Mon père aima la France et l'humanité ! mon père aima le peuple !

Après une autre pause, le visionnaire s'enlevant subitement, s'écria :

— Un enfant ! un enfant ! pour posséder cette félicité^ je consentirais à agoniser pendant soixante siècles, à râler durant une éternité. Oh ! il me .semble que je le vois : il naît, il bégaye, il murmure, il sourit, il balbutie, il vous fait des baisers mouillés, il écarquille ses menottes... il me dit pa... a a... apa ! Entendez, il épelle le grand mot, le premier, il dit à son créateur : Protège-moi, sang de mon sang, chair de ma chair, vie de ma vie ; veille et aime ! Oui, oui, il me semble que je le vois, il monte à cheval sur mes genoux, hue ! allez! il galope. Voilà qu'il joue avec ma barbe grise qui n'est pas faite, il dit : Qu'est-ce que c'est que ça qui pique ?I1 promène ses doigts, ses petits doigts sur mon crâne chauve, ça l'amuse... Je lui chante : Au clair delà lune, mon ami Pierrot,., Je lui chante : // était un petit homme tout habillé de

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gris^ carahi ! ... il est content. . . Je lui chante encore : Malborough s'en va-t-en guerre, mironton ton ton mirontaine... Non ! non! je ne lui chante pas cela, je lui chante la Marseillaise l Q}i2ind Usera, homme il la saura. Plus tard, plus tard, il dira : C'est mon père qui me l'apprit ! Je lui apprendrais bien d'autres choses. C'est que je voudrais que mon fils fût un homme, ce qu'on appelle un homme ! Je lui expliquerais l'honneur, je lui ferais poser le doigt sur la vérité. Par moi, il connaîtrait ce qu'on entend par nobles et par manants, ce que n'accordent pas les forts, ce que réclament les faibles ; il saurait ce que sont les peuples, et je vous réponds que s'il fallait marcher en avant, que s'il fallait mourir... Mourir ! c'est une manière de parler... cependant l'homme ne doit pas reculer d'une semelle quand il s'agit de défendre l'indépendance du pays et la liberté de ses concitoyens !... s'il fallait mourir, voilà que j'y reviens... Eh bien! oui, s'il fallait mourir, mon héritier ne sourcillerait pas, mais il ne mourrait point, je serais là, moi le bossu, le démantibulé, l'enfoncé ; pour couvrir mon fils, je tiendrais tête à dix hommes, à vingt hommes, à une armée. Je mangerais fusils, sabres et canons. On verrait comme je suis leste. Il ne risquerait rien^ je lui serais cuirasse et bouclier partout et toujours. Et dire qu'il y a des monstres qui, loin de les soigner comme les prunelles de leurs yeux^

sont assez dénaturés pour étouffer l'intelligence, pour corrompre et souiller l'âme, pour éteindre le corps de leurs enfants, pour tuer leurs enfants. Rien que de penser à ces misérables, mon sang bout. Je ne vous le cache pas, en thèse générale, je suis contre la peine de mort, mais une exception s'il vous plaît, une exception ! Pas de grâce pour les infanticides ! l'eau, la terre, l'air^ le feu, le fer, la corde, on doit tout marier pour les punir, tout; qu'ils meurent lentement, lapidés, déchirés, en morceaux, calcinés. Assassins couvés dans le fiel et l'excrément, pour eux, le pal dont fut embroché sur un minaret du Caire le fanatique Osmanlis qui frappa notre Kléber et même le supplice que subit en Grève Ravaillac, ce pauvre bougre qui n'avait, après tout, tué qu'un roi, pour eux, ce ne serait point assez et je me contenterais à peine qu'ils fussent disséqués vivants, vivisectés comme ces déplorables chiens qu'on rafle dans les rues de Paris, la nuit, et qu'on apporte dans un tombereau, -frémissants et hurlants, à quelque excellent charcutier de l'École de médecine qui les dépèce fort tranquillement pour surprendre en leurs chairs palpitantes les secrets de la vie ; ils mériteraient d'être tenaillés et déchiquetés sans fin dans l'enfer du Dante ; ils mériteraient, pour voir s'y grésiller leurs chairs, s'y racornir leurs muscles ; ils mériteraient, pour voir leurs os carbonisés, et

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s'y dissoudre éternellement, que l'enfer catholique fût ! Mes enfants ! si je les aimerais^ mon Dieu ! Voyez si je les aimerais, tenez! j'achète des bébés, moi, pauvre vieux, et, comme une petite fille, je m'essaye à la maternité,..

Karolus Oméga s'élança vers le lit et revint vers moi lentement, pressant amoureusement les poupées contîre sa poitrine.

— Voilà les seuls enfants que j'ai, hélas! regardez donc un peu comme je les dorlote... Imaginez ! s'ils étaient vivants et que je les eusse créés, moi ! D'y penser seulement, je me trouve mal de plaisir... Petits, chers petits, mes petits!... Mais ce n'est qu'une fiction, je n'ai pas d'enfants, je n'en aurai peut-être jamais. Comme je suis malheureux ! moi qui ne vis, qui ne respire que pour cela. Oh ! croyez-moi, je vous parle avec toute mon âme, cette idée que moi, qui eusse été si bon père, si le ciel l'avait voulu, cette idée que je n'en aurai pas, cette idée m'écrase. C'est vrai, cela! souvent j'ai envie de me coucher, comme un chien dans un coin et de m'y laisser crever de faim. Qu'est-ce que je fiche ici, sur la terre, seul ? A qui suis-je utile ? à quoi donc? A la science ? la science est une marâtre. Moi qui aime tant, qui suis tout amour.

DE l'incarnation I3I

ne trouver personne qui m'aime. Je fais peur, j'épouvante aussi. Ce n'est pas ma faute, est-ce pas? si je suis laid. Je ne me suis pas bâti, moi. N'être aimé de personne ! Du moins si j'avais des enfants, ils m'aimeraient, ils ne pourraient s'empêcher de m'aimer, ils seraient forcés à m' aimer,

je serais leur père. Et puis et puis, petits,

je les cajolerais tant, que, devenus grands, ils me câlineraient à leur tour, en ayant pris l'habitude dès le berceau. Tant j'aurais été bon pour eux, bon comme le pain, ils seraient capables de ne pas me trouver trop laid. Il n'y a pas de mère qui les soignât mieux que moi. Leurs petits bras blancs et roses, et mous et tendres, je les baiserais du ma* tin au soir. Eux, je les ferais têter avec une fiole à éponge... Hé ! j'aurais peut-être du lait, moi, qui sait ! Je laverais leur nez, leurs yeux, leur bouche avec des eaux qui sentent bon, tièdes l'hiver, fraîches l'été ; je leur mettrais leurs pantalons, leurs petites jupes, je nouerais lescordons de leurs petits souHers. Tout, tout ce qu'ils voudraient, je le leur donnerais. Bref, en un mot, je les aimerais, comme une brute ! S'ils voulaient me battre, je m'agenouillerais devant eux et leur crierais : Rossezmoi ! Et quand ils m'auraient bien battu, leur ayant fait plaisir, ils me diraient peut-être : Merci, papa ! Je n'y résisterais pas^ je me mettrais à sangloter... comme maintenant... Papa ! papa ! Qii'ai-

je donc fait à Dieu pour qu'il m'ait condamné àne jamais être appelé ainsi ? Je ne suis pas méchant, je fais le bien, je pardonne le mal, j'aide les pauvres, je supporte les riches, je n'ai jamais commis une trahison ; Dieu ne devrait pas être aussi cruel envers moi qu'il l'est. Franchement, je suis désolé, désolé...

Des yeux du lamenta teur avait jailli toute une mer de larmes ; elles déferlaient, pour ainsi dire, sur son visage, et des sanglots se ruaient hors de sa poitrine, la soulevant. Tous les muscles contractés et frissonnants, tumultueux, ratatiné^ il me fendait le cœur. Je ne sache rien au monde d'aussi poignant que ce désespoir à la fois grotesque et lugubre.

— Qu'en pensez-vous ? interrogea- t-il, la voix entrecoupée et déchirante ; ne suis-je pas bien malheureux ?

— Seriez-vous ingrat ? Oubliez-vous vos joies venues de Tintelligence, de l'intelligence qui vous échut en partage, répondis-je en prêtant à mes paroles une acerbité très éloignée de mon âme, mais qui, mieux que des apitoiements, me parut propre à calmer ce dolent. Songez-y, combien d'hommes sont plus cruellement frappés que vous ne l'êtes, combien grand est le nombre de ceux qui ne peuvent ni ne savent trouver une diversion

à leur douleur dans les travaux de l'esprit. Que la vie vous ait soumis et vous soumette encore à de rudes épreuves, je vous plains comme un frère ; mais que vous vous abandonniez et que vous vous démoralisiez de la sorte^ je vous blâme. Et d'ailleurs, vous qui déplorez votre stérilité, ne créezvous pas, n'enfantez-vous pas tous les jours, numismatiste ? « Dieu crée l'homme, l'homme meurt » et tombe en poussière ; l'historien prend la poussière et dit : « L'homme n'est pas mort, le voilà ! regardez-le! » Vous souvient-il, ou non, d'avoir avancé cela? Comptez-vous pour rien aujourd'hui les voluptés que vous avez tirées de vos passions scientifiques ? Ne serait-ce point enfin parce que vous avez jeté toutes vos forces vives dans la science, qu'elles ne se sont pas exercées ailleurs ? Avez-vous appliqué votre volonté au but que vous regrettez de n'avoir pas atteint ? N'était-elle pas tout entière employée à en viser un autre que vous avez touché. Dans la vie, nul ne parvient à vaincre que par la lutte : ne le savez-vous pas mieux que moi, et que vais- je vous dire ? Ce que vous avez poursuivi opiniâtrement, vous le tenez ; vous désirez maintenant ce que vous n'avez pas. Je le conçois. Mais, si légitime et si fougueux que soit votre désir, avez-vous travaillé à le combler ! Il se peut que votre volonté étant ailleurs, vous n'ayez pu chercher. . .

— Hein^ quoi ? je n'ai pas cherché ! interrompit mon vis-à-vis avec emportement. Je n'ai pas voulu être père à présent ! eh ! qu'est-ce donc que je cherche et souhaite nuit et jour , qu'est-ce donc que je veux ?

Haletant, il toussa, cracha, se moucha, puis reprit :

— Il vous faut, à ce qu'il paraît, des preuves de ma volonté. Bien. En voici une terrible, une navrante ! Ma collection, ma chère collection, sauf les pièces que je tenais de mon père adoptif, de mon vénérable Fritz Schalzie-Golatsch de Dantzick, hors celles que je n'aurais jamais retrouvées, ma collection, je l'ai vendue quatre fois ! Mes enfants de métal, comme vous dites, j'ai tenté de les troquer bien souvent contre des enfants de chair vive, en os et en muscles, ayant une bouche pour crier, des yeux pour voir, des lèvres pour me baiser, des jambes pour marcher, une poitrine pour respirer, un cœur pour sentir, une intelligence pour comprendre, une âme pour être... Ça vous épate^ ça ! Telle est la vérité néanmoins ! Karolus Oméga n'a pas

eu, n'a pas la volonté d'être père :1a farce est bonne, par exemple ! A prix d'or, je me suis acheté des femmes de tous les pays et^de toutes les couleurs: noires, rouges, jaunes, blanches ! Il me fallut les acheter. Elles se souciaient bien que je leur donnasse ma vie, mon sang, mon âme, ma pauvre patraque. Chaque fois que j*ai osé dire que j'aimais, on m'a ri au nez, on m'a insulté, on m'a hué. J'étais si laid ! Est-ce que j'avais le droit d'aimer la beauté, moi ! d'y toucher, moi ! de la regarder, moi ! de la désirer, moi ! Qu'ai-je fait alors ? Au lieu de dire encore : Qui veut de mon amour ? j'ai crié : Qui veut de mon argent ? Stupéfiante, écrasante, la force du métal ! En quinze jours, j'aurais eu un harem! Beaucoup de celles qui avaient fait tomber leur mépris d'aplomb sur ma tête, beaucoup de celles-là organisèrent ma chasse. Il en est qui en sont venues à me dire que j'étais beau ! Ne croyez pas que je les aimasse : je voyais leurs répulsions et leur avidité, bien qu'elles se fussent vêtues de cajoleries et de sourires. Avant tout, ce n'était pas d'ailleurs leur amour que je payais, il mefallait autre chose que leur amour, quelque chose qu'elles ne me donnèrent point, qu'elles ne pouvaient point me donner, parce que les flancs publics et toujours tourmentés sont inféconds. Ce que je vous dis aujourd'hui, je l'ignorais jadis, alors que, jetant l'or à pleines mains, je poursui-

vais ma volonté par des voies où elle se fût épuisée vainement. Et vous supposiez que j'étais fait de cette pâte d'hommes-bornes qui passent la vie à regarder les étoiles et à murmurer : Mon Dieu, si je pouvais les attraper ! Pas du tout! pas du tout! Avouez-le donc ! Vous vous figuriez que j'étais vierge et vous me preniez tout simplement pour un puceau! Nenni, nenni. Je voudrais bien avoir un enfant, m' étais- je dit, et j'avais ajouté : j'en ferai un ? Voulez-vous connaître le fond du sac, eh bien! j'en aurai un et bientôt.. Inutile de vous mettre en quatre pour me tirer les vers du nez ! Afin de vous épargner cette peine, je me démasque. Il me faut ce que vous savez et je l'aurai malgré tous les tremblements de terre et tous les tremblements du ciel. Êtes-vous fixé maintenant à mon égard et dois- je encore jacasser comme une pie borgne? Excusez-moi, je suis éreinté- D'ailleurs un seul mot suffira pour tout préciser, et le voici : Je serai père! Si je ne devais pas l'être, et que je le susse, je commencerais, mon ami, par plier bagage tout de suite ; je m'en irais à toute vitesse, là-haut, et si je l'y rencontrais, je prierais Celui qui fabrique les belles comme les vilaines choses de m'octroyer une forme un peumieux burinée que ma charpente de dromadaire : restauré convenablement, il me serait peut-être permis de goûter dans l'autre monde les douceurs

de l'amour et de la famille, car j'en ai ici-bas longuement avalé les amertumes, y compris la lie. De la chance, je n'en ai pas eu positivement! J'ai été battu, cocu et, si j'ose m'exprimer ainsi, pas content. ...

Ayant quelque peu repris haleine, il cria d'une voix tonnante :

— Exemple :

Vers mil huit cent cinquante-trois, à Bruxelles, en Brabant, je rencontre une jolie Flamande, oh ! Rubens n'en inventa jamais d'aussi pure, physiquement s'entend.

Elle était taillée de manière à me servir un chef-d'œuvre tous les ans.

Issue d'une famille pauvre, on la réputait honnête et très amène.

Je me présente.

Reçu d'abord comme un chien dans un jeu de quilles, je ne me décourage pas pour si peu ; dam, on est têtu, quoi !

Je laisse couler le temps et Albina s'habituer à mon... irrégularité.

Le jour qu'elle eut pour moi un sourire... avezvous jamais vu sur les Pyrénées ou sur les Alpes se lever le soleil de mai ? je crus voir un de ces levers de soleil.

Les rêves les plus compliqués hantèrent ma folle cervelle ; je me persuadai que j'allais être aimé enfin !

On peut dire du caractère d'Albina ce qu'on dit avec juste raison de l'atmosphère parisienne : variable.

Après mille incertitudes, après mille oscillations elle se décide pourtant à m'accompagner chez le bourgmestre. D nous marie... Attendez ! Voici le beau de la chanson !

Préalablement au mariage, j'avais reconnu à ma femme une dot de cent mille francs... oui, cent mille francs, c'est-à-dire toute ma fortune sauf les médailles de mon père Schalzie-Golatsch et les irretrouvableSy hormis encore quelques milliers de francs par moi tenus en réserve pour une acquisition précieuse : Godefroi IV de Bouillon, 1093. — Godefroi VII le Barbu, iio6. — Jean l'aveugle roi de Bohême, 1342. — Henry IV comte de Bar, 1343.

Quand même vous me diriez, comme vous avez l'air de le penser, qu'en cette occurrence j'avais cinquante mille fois perdu la carte, la chose fut telle et pas autre.

Que voulez-vous ! mais je ne suis pas au bout du chapelet...

Ecoutez-moi.

C'est bien long un mois, trente fois vingt-quatre heures, pas vrai ? -

Eh bien ! pendant un mois je couchais en travers de la porte de la chambre nuptiale, au dehors, dans le corridor.

Accroupi comme un dogue, j'attendais là, j'attendais d'être enfin accueilli par ma reine, par ma femme avec cet amour dont elle avait, la jésuite, hélas ! si bien pastiché les tendresses et les battements d'ailes.

Ouitche!... Tantale! il n'a rien souffert en comparaison de moi.

Une femme adorée, très bien construite pour être mère., larges épaules, vaste poitrine, flancs épanouis, une femme choyée comme pas une ne Test, là, là, derrière des planches épaisses de quatre ou cinq centimètres tout au plus, une femme... la mienne enfin !... qu'on me vienne encore parler de ce triste affamé qui ne peut atteindre les fruits pendant à quelques lignes de sa bouche, qu'on me parle de cet assoiffé qui ne peut plonger ses lèvres dans l'eau qui le baigne ; j'aurais bien changé ma place pou'r la sienne.

Si vous avez quelquefois vu remballer dans les campagnes un chien de ferme qui s'est permis de lécher la main vide, vous pourrez vous faire une idée et encore ! de la façon dont j'étais reçu par elle, lorsque le matin, à sa sortie, je me jetais à ses genoux, à ses pieds, baisant les tuiles, les planches, la terre où posaient ses bottines de satin... Je

me souviens qu'elle portait des bas de soie rouge à coins brodés d'or et que sa jambe, sous la jupe de batiste un peu retroussée, m' apparaissait moulée comme celle de Diane chasseresse ou de Vénus- Anadvomène.

Oh ! cette maudite porte ! cette porte... je la forçai une nuit, et même je ne sais plus tout ce que je forçai encore.

J'en fus bien plus avancé ! ma victime me laissa en plan le lendemain.

Elle partit de Bruxelles emportant sa dot et uja grand bellâtre haut de six pieds qui ressemblait à un imbécile comme un œuf de poule à un autre œuf de poule.

J'étais bien campé, hein !

Ce fut comme ça : d'un seul coup je perdis tout ce que je possédais, femme, enfants projetés^ bank-notes et billets de banque provenant de la vente de mes médailles.

La honte, le désespoir, la désolation, la ruine; je tombai malade.

Je faillis mourir enragé.

Certes il y avait de quoi !

Mais, il faut croire que je ne suis pas agréable à voir, car la mort qui me tenait à la gorge, lasse sans doute de regarder quelqu'un de si bien échafaudé que moi n'acheva pas de me stranguler jusqu'à perte de souffle.

Je guéris;... et sans médecin ! je vous prie de le croire.

Bref^ je guéris !

Ah ! vous prétendez que je n'ai pas de volonté, vous !

Je vous en souhaite une pareille à celle qui m'a toujours travaillé.

Avec une volonté comme la mienne et une mine comme la vôtre, on doit, on peut réussir en tout, et carrément, mais moi !

Ma légitime, mon Albina me tira donc sa ré^ vérence...

Qu'auriez-vous fait après cela, vous, si vous aviez été dans mon corset ?

Moi, je me mis à fouiller de nouveau l'Europe, comme une taupe.

Et, j'avais cinquante ans !

Malgré mon âge, je fis deux cents, trois cents, plus de quatre cents lieues à pattes j oui, monsieur ; à pattes quatre cents lieues ! avec mon échine en zigzags, charpenté comme quatre sous, tel que me voilà !

En me levant, en me couchant, et souvent sur les routes où je pataugeais dans la boue^ sur la glace, à travers la poussière, je me récitais la même litanie :

« Karolus, Karolus, quand ta nouvelle coUection sera ramassée, si désolant que ce puisse être.

DE l'incarnation I45

tu la vendras au plus haut taux possible, et tu négocieras une autre affaire, mais très prudemment cette fois.

a Ne pas confondre ! il est clair que la femme qui t'aimerait, n'existe pas, si celle qui doit perpétuer ta race existe.

<c Or, ne songe plus à l'amour, songe uniquement à ta postérité.

a Sois rusé !

« Va, souviens-toi d'Albin a.

a Tu as acheté un bien, et ce bien tu ne l'as pas exploité.

« Dorénavant achète, puisque tu es condamné à ne posséder qu'en achetant ; encore une fois, sois habile.

« Tenant tenant !

Donnant donnant !

« — Combien voulez-vous. Madame, me faire payer la possibilité de me voir représenter au naturel et en beau ?

« — Tant, Monsieur.

« — Soit !

« — Payez, alors.

« — Rien déplus juste : voilà ! mais dites voici ! Madame, et consentez à entrer dans cette retraite dont vous, ni moi, nous ne sortirons pas avant une année révolue.

Croire que je ne sais pas vouloir, voilà préci-

sèment où vous vous fichez, jusqu'à la paume, le doigt dans l'œil.

Ma collection, ma cinquième collection, celle que je possède, celle qui est là, celle que vous avez vue, la plus complète puisqu'il n*y manque rien, Vercingétorix excepté, ma collection a été rétablie en six ans.

Six ans que j'ai vécus à la mode du Juif-Errant, toujours en l'air, n'ayant pas quelquefois cinq sous de libres sur vingt mille francs d'or, d'argent et de bronze !

Vous exigez d'autres preuves de ma volonté, je vais vous en fournir.

Ouvrez l'oreille :

Nous étions en 1860; je songeais à dresser une formidable batterie... à propos ! mon cher, que je vous demande une chose... êtes-vous très lié avec son mari ?

— auoi ?

— Le mari de Louise ?

— Hein?

— Ah çà ! vous avez donc la tête dure comme un roc ; avec M.d'Alaris, enfin ?

— M. d'Alaris ?... Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de M. d'Alaris.

— Oh ! pas possible ! mais alors, il y aurait peut-être moyen...

Il me regardait, effaré.

— Je vous répète que M. d'Alaris n'existe pas.

— Si c'est vrai, tu seras décoré... Vive moi et le peut Louis!

Ce ne fut pas une exclamation, ce fut une explosion qui fit vibrer les vitres des fenêtres. Et sur ce cri mystérieux, le dément se mettant à tourner en tous sens dans la chambre, vint vers moi, me serra les mains, et, comme un chien joyeux des caresses de son maître, il continua à gambader, à frétiller, à gémir joyeusement. Puis, soudainement rembruni, il retourna s'asseoir dans son fauteuil, frictionna doucement du bout de ses doigts ses paupières abaissées sur ses yeux et murmura :

— Mais, c'est la suite de mon rêve : Elle ne m'aimera pas.

— Un rêve ?

— Oui, toujours le même; avez-vous envie de le connaître ?

— J'écoute.

— Une fois, il y avait un pauvre diable si mal fichu qu'il faisait peur aux oiseaux du ciel quand ceux-ci le voyaient passer.

II étaît vieux et laid à rendre des points à la tête de Méduse.

Lorsqu'il était petit, il se regardait dans les miroirs, dans les sources et les rivières qui sont les miroirs de la nature.

A l'aspect de son image réfléchie par les glaces et par les eaux, il s'effrayait, se désolait, pleurait, criant : Quelle est cette affreuse bête qui me suit partout ?

Il comprit, il pénétra bientôt que l'affreuse bête, c'était lui-même.

Alors il se mit à fuir, à fuir ; et toujours il se retrouva.

Devenu grande il ne se mirait plus ni dans les sources ni dans les glaces, mais il se voyait de temps à autre dans les prunelles des femmes, et ces inexorables prunelles lui disaient que de jour en jour, d'heure en heure, il enlaidissait de plus en plus.

Les années passaient.

Il s'éprit bel et bien de ce qui était beau, le pauvre vilain qui eût rendu des points à la tête de Méduse.

Admirant les architectures du ciel que Dieu ordonne, et les architectures de la terre, que les hommes érigent, il s'extasiait devant les femmes et devant les plus belles ! qui sont les sculptures de Dieu.

H adorait également et eût voulu animer les statues de marbre qui sont les sculptures des hommes.

Sur les montagnes, à travers les vallées, au milieu de l'Océan, au bord des forêts, il assistait au lever du soleil, à son épanouissement, à son coucher.

Errant dans les vais et sur les monts, il aimait aussi voir apparaître, resplendir, disparaître la lune et les étoiles.

Les tableaux qu'une main invisible dessine au firmament, lui plaisaient aussi bien et même mieux que les tableaux que la main humaine ébauche et fixe sur la toile.

S'il était amoureux des vermillons, des azurs, des laques et des ébènes du ciel, il l'était presque autant des couleurs de Rubens, de Delacroix et de Rembrandt.

Qjiand on ne le trouvait pas aux champs, on le rencontrait dans les bibliothèques et plutôt aux musées.

Partout et toujours, infatigable, il poursuivait le beau.

Mais dès qu'il voulut l'étreindre, la femme, qui est le beau terrestre saisissable, la femme se recula de lui, épouvantée.

Beauté et laideur dégagent des fluides qui se repoussent l'un l'autre.

Lui, qui avait une âme aussi belle que bonne, aimait surtout le juste qui est le beau moral, et s*il comprenait l'Artiste, il comprenait également l'Homme.

Son âme sentait les chefs-d'œuvre et tressaillait aux grandes actions.

En fait d'hommes, si Michel- Ange le transportait, Brutus l'écrasait.

S'il eût accepté d'être Raphaël, il eût préféré être Danton.

Il ne mettait qu'un mortel au-dessus de Shakespeare : Cincinnatus.

Amant, artiste, penseur, il fut nié sur toute la ligne.

Il vécut seul.

Oui seul, absolument seul, et dévoré d'un mal étrange.

Ce mal se nomme :

Nostalgie !

Tandis que son âme s'étiolait, sa raison intervint et lui dit :

Admire et chante à ton gré le Beau, n'y touche pas.

Quel conseil !

Pouvait-il le suivre ?

Il essaya.

Toute sa vie, il la passa désormais en contemplations.

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Si ramertume montait à sa gorge, il pleurait à chaudes larmes.

Ensuite il était plus calme.

Un jour il se dit :

Comprendre la Beauté, c'est encore beaucoup ; il y a tant de gens qui la possèdent et ne la comprennent pas.

Son cri d'orgueil, qui était peut-être l'unique et suprême consolation de son infortune, fut sévèrement puni.

Puni, pourquoi donc ?

Était-il trop laid pour se permettre de s'avouer poète ?

Il fut puni.

Puni, comment ?

Eh ! par sa pénétration même.

Il voyait trop, il voyait tout.

La vue de la Beauté excite, et pour ne pas en être ravi, ne pas la désirer, il faudrait ne pas la voir, être aveugle.

Il désira.

Vainement!

Il se rongeait.

La Raison lui dit encore :

Regarde^ n'envie pas; dompte-toi; dompté, tu seras heureux, tu jouiras par où tu souffres : en voyant.

La Raison fut obéie.

Il se vainquit.

Sa vie fut dès lors une perpétuelle extase :

extase ineflfable !

Il allait à travers Paris, buvant le soleil, cette gaîté des foules.

Ayant des yeux de lynx, ce raffiné, ce délicat, affi"eux comme une Gorgone, rien de ce qui est harmonie ne lui échappait.

Il percevait les Antinous sous l'habit et les Aphrodites sous la jupe.

Pour lui^ lui seul, la population entière marchait toute nue.

Aussi bien et encore mieux que les chevaux sous leurs harnais, les beaux chats et les beaux chiens dans leur nudité, il voyait tout le corps humain sous rétoflfe.

Il ne distinguait pas que les corps, il apercevait les âmes.

N'éprouvant pas les jouissances des autres hommes, bien qu'il les pressentît, il en goûtait d'autres bien supérieures qui leur sont totalement inconnues.

Vivant par la perception, il plongeait au fond de toutes les nuits.

Une femme passait-elle sous ses yeux, nonseulement il parcourait la structure de sa chair, mais encore il découvrait et sondait les combinaisons de son esprit.

Mieux que cela ! de plus en plus fort comme chez Nicolet... En considérant telle statue, il pénétrait dans le marbre et savait y cueillir la pensée, le sentiment, qu'y avait répandus ou concentrés le statuaire.

Son œil était plus preste à déshabiller une femme que la main de la plus agile camériste : les beautés les plus admises ne sont pas toutes des callypiges ; oh ! non.

Très souvent il entendait étrangement apprécier les œuvres d'art : « Ceci est d'un penseur, cela d'un poète; » l'ouvrier ainsi apprécié est la plupart du temps un cuistre ou un gueux, et même l'un et l'autre à la fois.

Physiques, morales, intellectuelles, il y a des difformités sous la pourpre et des perfections sous la guenille.

Qiae de Mandrins en tortil et combien de Garibaldis sans bottes !

Des Messalines supposées Jeannes d'Arc et des Jeannes d'Arc réputées Messalines : il en a rencontré.

Les historiens ont parfois besoin d'un correcteur : il pourrait leur en servir avec facilité, car s'il est au monde un lecteur de consciences, c'est lui!

Il vous expliquerait comment il se fit que des lâches se conduisirent en héros et des héros en lâches.

DE l'incarnation I55

Ensuite, il vous dirait :

Ce peintre qui sème à tort et à travers le rose et le bleu n'a que du noir dans l'âme, telle en est la raison.

Il vous dirait encore :

Cette statue de la Charité émane d'un égoïste et voici pourquoi.

Ou bien :

Ce Guillaume Tell a été peint ou sculpté par quelque ennemi de la liberté, voilà ce qui me le prouve.

Il vous dirait :

Ce poète qui prône et magnifie infatigablement la Sainte-Trinité est un jongleur athée, ceciÏQ trahit.

Il vous dirait :

Ce tribun que le peuple acclame pense à toute heure, à tout instant :- cf plus on diffère de m'acheter, plus on me payera cher ; » je vois cela à bien des choses.

n vous dirait :

r Ce prêtre à cheveux blancs, cet orateur sacré dont la parole arrache des larmes à la foule attentive, ce lévite qui pleure sur l'impureté du siècle, cet ascète aux vertus sans égales, a pour l'encenser trois grâces en son alcôve : Suzanne, Suzette, Suzon.

A vous, mon cher, à vous qui êtes là, à vousmême, il dirait :

Jeune homme, tu es loyal, mais sois avare de ta main ; parmi ceux à qui tu brûles de la donner, et qui la presseraient, il en est qui ont toujours menti.

Il vous dirait encore :

Use de circonspection envers tes pareils et ménage ta sensibilité.

Voilà ce qu'il dirait cet avorton laid à rendre des points auThersite d'Homère, voilà ce qu'il vous dirait à vous...

— S'il me disait cela, je l'en remercierais, et je l'en remercie.

... Et cette doublure de Karolus Oméga, son alter ego, voici comment il se parle souvent à lui-même : « Ami, la science n'a rien de caché pour toi, puisqu'elle te récompensera plus tard, pourquoi ne point aimer qu'elle seule ? Pourquoi te laisses-tu envahir par la folie ? Pourquoi désertestu l'étude et te lances-tu à corps perdu dans l'immensité des rêves ? Ils ont failli être ta ruine. Ton repos, ta réputation sont menacés : imprudent, souviens-toi de Constantine Ichreff de Moskow ; souviens-toi, téméraire, de Juana Mueratana de Tolède; souviens-toi, toqué, de miss Arabella Tartaduke, du comté de Lancastre; souviens-toi de Gretchen Skrodski, de Posen ; souviens-toi de Aïcha-Khadidja-ben-Hamdam, de Bône ; souvienstoi de la Transteverine Paola ; souviens-toi d'A-

DE l'incarnation 157

mélie deLavarrère et de Julie Henriette Enjar, les parisiennes; souviens-toi de ta femme Albina Albens, la flamande; souviens-toi, souviens-toi, vieux fou ! »

Oméga, l'incorrigible, répondrait certainement à son inséparable Sosie qu'il s'est rappelé longtemps, qu'il se rappelle encore ses malheurs, ses tortures, ses ridicules ; qu'il avait dit adieu aux plus chères aspirations de son âme, qu'il avait renoncé à les atteindre; que sa volonté, quarante ans immuable, se résignait à ne jamais être satisfaite, mais que ces résolutions étaient dissipées, et qu'ayant enfin rencontré l'Eve éternelle, il l'aimait...

Ici le pauvre homme vieux et laid quHl y avait une fois secouerait terriblement son frère jumeau et lui crierait :

« Oui, oui, je sais par qui ta résignatiorv succombe ; moi, qui distingue la chair humaine sous ses voiles et les âmes sous la chair, je sais que celle que tu aimes est belle, la plus belle et la plus harmonieuse qui soit au monde. Je sais que, dans les marbres du Pentélique, Phidias n'a pas taillé une si grande merveille ; je sais qu'à travers les ravissements de son génie, Rubens n'a jamais vu resplendir une femme plus délicieuse et plus opulente qu'elle n'est; je sais qu'incomparablement dandie, elle serait digne de se nommer : Lady

Brummell ! je sais que sa nudité rayonne, je sais qu'elle seule au monde, sans y rien perdre, excelle aux supercheries du kh'ol et de la poudre de riz. Je sais que M. Courbet, la voyant nue, sans maquillages, dirait : C'est la beauté réaliste ! Je sais qu'à sa vue Delacroix dirait : C'est la couleur ! qu'Ingres dirait : C'est la ligne 1 qu'Ary Scheffer eût dit : C'est l'âme 1 Je sais que, la voyant sous la soie, sous la gaze, avec ses diamants et ses perles phosphorescentes, Théophile Gautier, qui est le plus correct et le plus pondéré des artistes, la trouverait à là fois aussi régulière que l'antique, aussi fastueusement magnifique qu'une sultane et dirait : C'est la beauté artistique et idéale ! je sais que si Balzac l'eût connue, Balzac énamouré des Parisiennes, se fût écrié : Voilà la Parisienne! Je sais que si Gérard de Nerval l'eût rencontrée, Gérard de Nerval, amant de la posthume Aurélia, eût dit : J'ai rencontré ma reine de Saba; salut, Aurélia, adieu ! Je sais qu'un coloriste aussi pompeux que Shakespeare, Victor Hugo inventerait pour la chanter une langue ardente comme une fournaise, explosive comme le salpêtre^ majestueuse comme la Bible ; je sais tout cela, triste moitié de moi-même, et je sais bien autre chose encore. Lisant dans les âmes, j'ai lu dans la sienne, où règne l'épitaphe que voici : Moi, belle, je n'aime que la beauté, je n'aimerai que le beau!

DE l'incarnation 159

Que veux-tu donc faire, insensé ? Oses-tu prétendre à ramper sur cette poésie, lamentable chenille ? à baver sur cette peinture, escargot raboteux ? à presser avec tes effroyables antennes cette sculpture contre ta carapace, crabe humain ? à posséder cette merveille des merveilles, toi, la hideur ?

A ces paroles, je riposterai simplement au spectre de ma conscience :

— On s'est envisagé de haut en bas et Ton vous accorde sans aucune difficulté que l'on est aussi mal ciselé que possible et que mon galbe ne le cède en rien à ceux de mes déplorables aînés : Esope, Thersite et Quasimodo. Les choses sont telles quelles, oui ; mais si la plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, le plus disgracieux barbon de la terre est aussi bien obligé de se contenter de sa difformité ! Je ne suis pas réussi, c'est vrai! je suis laid, archi-laid, d'accord ! je suis crabe, je suis chenille, je suis araignée, je suis plus bossu que le chameau, je suis gluant comme le crapaud, je suis plus enchevêtré que des lianes, je pue comme un bouc, et tel quel, vaille que vaille, moi je l'aime, je l'adore! Elle s'élance comme un fût de colonne, je m'en vais en spirale comme une vis. Elle est droite comme un i, moi, je suis crochu comme un w!... Qu'y puis-je? je l'aime. Elle m'a en horreur, je l'aime ! je l'aime !

l6o LE DEUXIÈME MYSTÈRE

voilà tout. Je l'aime et j'en veux être aimé ; cela sera, qu'elle le veuille ou non, et elle sculptera mon fils... vous savez bien, le petit Louis! Cela sera, parce que je le veux; cela sera, parce que cela doit être ; bref, mon bibi, cela sera, parce que cela sera!

Le numismate était inondé de sueur; gesticulant, tonnant, il s'ébattait par la chambre; ses membres décharnés heurtaient à tous les meubles; il paraissait n'en rien sentir, et parlait toujours. Malgré les quelques intermittentes échappées de lumière qui se projetaient à travers les obscurités de son discours, malgré les bribes de haute philosophie éparses sur son énorme insanité, le doute ne m'était pas permis, ce malheureux était fou et bien fou ! Depuis quelques instants, je songeais que sa folie présentait des complications ^extraordinaires, que ce serait là un cas curieux à étudier pour mon compatriote et vieil ami Evariste Brivax, ancien médecin en chef à Lariboisière. Une pensée me vint tout à coup, suggérée parles dernières paroles de mon interlocuteur ; je m'avançai brusquement vers lui, les yeux directs, la voix impérieuse :

l62 LE DEUXIÈME MYSTÈRE

— Y a-t-il longtemps que vous aimez madame d'Alaris ?

Il me rit au nez.

— Louise ! ah ! ah ! ah ! je ne sais trop. Eh ! eh ! eh! vous êtes curieux..., vous! Sais pas... Louise ! C'est parce qu'elle s'appelle Louise, que mon fils s'appellera Louis. L^enfant sera aussi beau que la mère; quelque chose me dit qu'il ne me ressemblera en rien par le corps. L'âme, c'est autre chose : qu'il soit bon, généreux, savant comme moi, je le veux. Qpant à la carcasse, minute ! Il n'y a pas, dans les tableaux des maîtres italiens, un chérubin de la Vierge Marie, mieux tourné qu'il ne le sera. Qiiand il aura grandi, s'il veut connaître la

numismatique ah! tenez il me tarde qu'il soit

né, ce moutard !

— Y a-t-il longtemps que vous aimez madame d'Alaris ? rèpétai-je! une seconde fois, en scandant les syllabes.

— Louise ?... Si j'étais peintre, bon Dieu ! si j'étais peintre !...Leneuf juin mil huit cent... soixante, je fis une bonne journée. Je trouvai des médailles espagnoles très rares : Asinaire, comte de la Marche de Gascogne ; Garcie III, roi de Navarre ; Gonzalez, roi de Sobrarve ; Ramire II, roi d'Aragon ; Jayme, roi du même pays ; Petronille Raymomd, comte de Barcelone ; Pierre IV d'Espagne, et un bronze d'Iotape, femme d'Antiochus IV, reine de

Comagène, oui, monsieur. Vous rappelez-vous cette dernière médaille, je vous l'ai spécialement montrée : Femme assise tenant unepatère; scorpion dans une couronne de laurier; et la légende :

BAIIAIIXA lOTAnU.

— Y a-t-il longtemps que vous aimez madame d'Alaris? accentuai-je encore, mes yeux plongeant dans les yeux de l'antiquaire qui fuyaient les miens ; répondez !

— On y va, on y va. Qiie diable, attendez donc un peu. Vous ne me laissez pas parler ; il n'y en a que pour vous ici. Donc, le neuf juin mil huit cent soixante, je revenais chez moi chargé des chères petites médailles que je viens de vous citer; il était quatre heures du soir, je traversais le boulevard des Italiens. Il faisait un soleil magique, il pleuvait de l'or. Jamais je n'ai vu l'humanité si belle que ce jour-là : elle brillait comme le soleil ; comme lui, toutes les têtes rayonnaient. Au ciel, pas un nuage. Dieu pouvait dire: Je porte d'or sur champ d'azur ! Ma foi ! tout était si beau : lumières, pavés, bêtes et gens, que je crus que j'allais le devenir moi-même. J'eus envie de me sourire. Ça ne m'était jamais arrivé. C'est la vérité ou je meure! que le diable m'emporte, si je mens. Il m'en souvient. . . je portais ce jour-làce même gilet de peluche gris-perle que je porte aujourd'hui; la peluche est un peu fanée, mais c'est égal ! je ne

donnerais pas cette vieille chiffe pour une impériale grecque !

— Au fait, au fait !

— Oui, oui. Dame! vous êtes trop impatient aussi; allons, m'y voilà : j'étais donc sur le boulevard des Italiens par un jour de pleine lumière, par un soleil d'orient, vers le commencement de juin mil huit cent soixante. Buvant du soleil et m'en grisant, je regardais la foule qui en buvait et s'en grisait comme moi. Tout à coup sur le trottoir, où j'étais immobile, se produit un grand mouvement ; j'entends deux cents, trois cents, mille poitrines exhaler ce cri : La délicieuse créature ! Je regarde devant moi, je vis, je vois, je vois encore un char d'ébène lamé d*or, découvert, traîné par des chevaux andalous blancs comme des cygnes, jetant du feu par les yeux et les naseaux, tenus au pas par un Hercule noir vêtu de laine et de soie plus éblouissantes que la neige ; dans le char matelassé de pourpre, crépine d'or, je vis Parole d'honneur ! je

deviens imbécile, je deviens crétin, cent fois plus crétinqu'un goitreux du Valais, je vis, de mesyeuxvis. . . je ne peux pas vous dire une femme, c'était mieux que cela ! je ne peux pas vous dire une déesse, cela ne signifie rien ; je ne peux pas vous dire une odalisque, c'est commun; je ne peux pas vous dire une reine, les reines sont faites comme tout le monde ; je ne peux pas vous dire un ange, c'est catholique, et

DE l'incarnation 165

par conséquent nébuleux ; que vous dirai-je bien ?... l'expression me manque, est-ce assez embêtant y ça ! j'ai la fièvre, je sue, j'ai tant à cœur d'exprimer clairement ce que je vis, que je ne trouve pas la manière, que je ne trouve rien... Non, il n'y a pas dans la langue des mots-fanfares ni des motslumières assez puissants, pour que je vous rende fidèlement ce que j'éprouve; je suis agacé, ah! tenez! tâtez-moi le pouls, quel tic tac! je radote, je m'étouffe, je bredouille, aidez-moi donc ; enseignez-moi 'un moyen de dire ce que je veux..., vous voyez donc bien que cela m'est impossible, que je ne le puis pas. Bref, puisque je n'arrive pas à m'exprimer comme je l'entends, voici tout bêtement ce que je vis : une femme habillée de bleu, couchée sur des peaux de lion. Sa main jouait avec les oreilles d'un chien danois, bigarré comme une panthère. Calmes, nonchalants, ses yeux, qui avaient l'air de ne rien regarder, tombaient sur la foule qui, pour la mieux admirer, se ruait presque sous sa voiture. Elle ressemblait... ah ! voici une idée, qui me visite! IDÉE..., salut! Elle ressemblait à une impératrice romaine trônant au cirque. Qii'elle eût fait un signe, et on sentait que tous les hommes qui l'entouraient se fussent précipités les uns contre les autres, spontanément, indomptablement, éternellement épris. Oui, si elle leur avait dit : Mourez ! tous, tous, avant de

lé6 LE DEUXIÈME MYSTÈRE

s' entrelacérer, se fussent inclinés pieusement devant elle, disant : Ave, Cœsaty te morituri salutant !

— Je vous entends, et maintenant j'y suis ; parbleu ! C'était Elle qui allait au Bois.

— Elle-même en corps et en âme, elle-même en personne.

— Madame d'Alaris?

— Hein, quoi! madame d'Alaris, qu'est-ce que vous me chantez-là, vous ! il n'y a pas de madame d'Alaris, puisque sontnari n'a jamais existé. C'était Louise... Ah! vous croyez que je n'ai pas de volonté. Je sus où elle habite, qui elle est, je suis allé chez elle, elle m'a reçu, fe l'ai vue, je lui ai parlé, je l'ai touchée. La Bible ! vous n'avez pas compris, c'était un truc. Crâne truc que le truc de la Bible, est-ce pas ? La belle n'a pas Tair d'être folle de moi, mais au fond... la preuve est que le petit Louis naîtra avant quinze jours. Depuis un instant, les idées m' arrivent. Qpe pensez-vous de celle-ci : faire frapper une médaille où Louise serait représentée de pied en cap, nue. Elle tiendrait le mioche dans ses bras; comme à toute médaille il faut un revers, c'est moi qu'on y verra. Je serais positivement en bonne compagnie, moi qui aime le beau. La médaille ne ferait pas mal, pas vrai ? C'est que j^ai une tête, une caboche, moi, hein quel type !

DE l'incarnation 167

Je songeais de plus en plus à l'utilité immédiate du docteur Brivax, et voulus prendre sur-lechamp congé du monomane qui me retint et me dit, assez vexé :

— Vous ne voulez pas que je vous parle davantage du petit Louis, eh bien l soit. Je ne vous arrête plus ; à dater de tout à l'heure vous serez libre comme l'air et tant pis pour vous si l'on vous tympanise ailleurs cent fois plus qu'en ce lieu ! C'est entendu, je ne m'oppose plus à ce que vous me lâchiez, oui, mais avant de vous en aller d'ici, jetez encore un coup d'œil, si, si, faites-le! une dernière oeillade à mon Othon... Pas ainsi, applî* quez-vous à l'examen. Attendez, je vais vous dessiner le modèle sur une de mes cartes de visite. Je ne serai pas long... et si vous rencontrez quelque archéologue qui prétende que le grand bronze Othon n'existe pas, montrez-lui ce fac-similé. Voyez sur le grand bronze, même type que sur les monnaies d'or et d'argent : Othon tête nue. Vous l'affirmerez ! Sur les unes et sur les autres, même inscription : IMP. M. OTHO. CLESAR.

AUG. TR. P. Vous soutiendrez cela mordicus, j'y compte. Allons, puisque vous êtes si pressé, au revoir, mon bon; quand vous reviendrez me voir, il est probable qu'il y aura du nouveau ; j'aurai Vercingétorix... adieu !

Karolus Oméga m'accompagna jusqu'à l'esca-

l68 LE DEUXIÈME MYSTERE

lier; j'étais sur la dernière marche, lorsque, penché sur la rampe, il me cria de sa voix de stentor :

— Si vous la voyez, dites-lui de ma part de prendre bien garde aux chutes. Oh ! qu'elle n'aille pas se blesser...

Brivax était à Londres.

Il y avait été mandé la veille pour traiter un cas fort singulier.

Un certain sir Colin Irood, membre de la Chambre des Communes, orateur redouté des tories, connu par sa richesse, par sa générosité et par sa popularité, était périodiquement sujet à de tristes égarements.

Cnaquemois, du premier au cinquième jour, ce gentleman se rendait dans Bethnal-Green, dans Surrey, dans Clerkenwell, et là, au fond des tavernes, au milieu des Jonathan Wild les plus illustres, il préparait force expéditions à main armée qu'il dirigeait ensuite lui-même contre ses collègues du Parlement.

Des châteaux, des hôtels, des maisons de campagne étaient pillés, saccagés, incendiés, et le produit du pillage partagé entre les voleurs de la bande, àl'exception du chef Nox-Box qui n'était autre que Mr Colin Irood.

Ce qui paraît inexplicable^ en vérité, c'est que

lyO LE DEUXIEME MYSTERE

le député whig de Birmingham ignorait très réellement son identité avec le voleur, c'est-à-dire que cet honorable n'avait point conscience d'être aussi le bandit Nox-Box.

Inquiète, à juste titre, d'une aflFection qui oblitérait absolument le moi du malade, et qui pouvait devenir fort compromettante^ sa famille se hâta d'appeler Brivax.

Sa méthode curative avait fait à celui-ci une grande réputation d'aliéniste; intellectuelles ou morales, il avançait que les aberrations quelconques dont est affligée l'humanité devaient être combattues par des remèdes analogues aux écarts qu'elles causaient.

Il se serait bien gardé par exemple de saigner un fou, de lui administrer des douches, de le condamner aux émoUients ou aux toniques ; mais il eût imité son langage, ses attitudes, affecté ses manies, copié son costume, la disposition de ses cheveux, en un mot il eût revêtu le caractère de la folie à combattre.

Au fond d'un parc clôturé, je l'ai vu un jour à cheval, nu sur une corde roide, faisant des grimaces à un aliéné, nu comme lui, grimaçant comme lui.

Ce fou, ayant trouvé plus fou que soi, recouvra la raison.

Dans une autre circonstance, en Italie, à Milan,

je crois, le docteur poussa le dévouement jusqu'au sacrilège.

Il s'agissait d'une jeune femme à qui la mort de son époux avait fait perdre la tète ; le cas était rare, sinon nouveau.

La première fois qu'elle vit le docteur, la folle le prit pour il signor Ulone : ainsi s'appeUit le mort, tant regretté.

Brivax hésita; il consulta longuement sa conscience.

Sa conscience l'absolvant de ce qu'il préméditait de tenter dans l'intérêt de la folle, il consentit très bravement enfin à se laisser prendre par elle pour le mari disparu.

En vertu de cette douce et si bienfaisante illusion, Norma Palancani, la veuve, recouvra ce qu'elle avait perdu, peut-être mieux encore , et ne se douta jamais du biais ingénieux auquel pour la soulager avait dû recourir mon héroïque ami.

Bref, quoiqu'il en soit, cette inconsolable est désormais consolée, cette démente est aujourd'hui très sensée, et ne redeviendrait folle que si son sauveur venait à mourir : folle incurable cette fois, car où trouver qui jouerait auprès d'elle le rôle de Brivax, aussi bien que ce dernier y joua celui du défunt.

Or, si quelqu'un était apte à replacer dans son

assiette la cervelle de mon visionnaire, évidemment c'était ce remarquable spécialiste qui sut en moins d'un trimestre retrancher le farouche Nox-Box de rhonnête sir Colin Irood et suppléer si agréablement il signor Ulone.

Aussitôt que j'appris le retour à Paris, de mon savant ami, je m'empressai de le voir et lui racontai tout ce que je savais de Karolus Oméga, ce qui avait eu lieu à Thôtel d'Alaris, ce qui s'était passé rue Clovis. ,; .

Ma narration fut écoutée avec un recueillement extrême, et quand j'eus fini de parler, Brivax se leva :

— Ton individu me rappelle un peu certainpacha d'Egypte qui me donna beaucoup de fil à retordre et que j'assagis cependant. Imagine-toi que ce cousin du Khédive ne rêvait que couronnes d'or et de diamants. Ah! certes, il en porta ! Je lui en fis fabriquer de si lourdes en fer brut qu'il se fatigua vite d'en être coifié. Depuis lors, il déclare à qui veut l'entendre qu'il préférerait être jeté, cousu dans un sac, au fond du Nil, que de se voir condamné à charrier sur sa tête le moindre attribut de la royauté... Mais, à propos, dis-moi donc un

peu, ton enragé médailliste serait-il visible aujourd'hui même ?

— Oh! sans doute!...

Le coude droit appliqué dans la paume de la main gauche, la main droite soutenant le front, le docteur marchait tout pensif, de long en large dans son cabinet :

— Allons chez le sujet immédiatement, dit-il enfin, tu me présenteras à lui comme un amateur étranger avide de voir le grand bronze Marcus Salvius Otho.

Nous trouvâmes monsieur Oméga en train d'enguirlander de roses un berceau en bois de cèdre magnifiquement ouvré. Les chaises, les fauteuils, les meubles étaient couverts de toutes sortes de langes. Une étagère était encombrée de jouets d'enfants : poupées, cerceaux, volants, toupies, boules, lanterne magique, arche de Noé, boîtes à soldats. Je ne sais si, parce qu'elle était dépouillée de la perruque rouge, la tête du collectionneur me parut plus hideuse, mais je restai debout devant lui, immobile, eflFrayé de sa maigreur, de son teint si verdâtre, de ses yeux injectés de sang et à demi désorbités, de son crâne chauve et jaune comme un vieil ivoire et qui portait comme des traces de brûlures.

— Eh bien I quoi ? dit-il, vous me regardez comme une bête curieuse, comme si vous ne m'aviez jamais vu, vous savez bien pourtant que je suis un vilain merle . Entrez donc et fermez la porte, s'il vous plaît. Un courant d'air ! merci, je suis assez souffrant comme ca !

— Vous êtes malade, je le regrette vivement, et d'autant plus que je vous amenais un numismate...

— Ah ! ne confondons pas : un numismatiste, ou bien un numismate ?

— ... Un numismatiste de mes amis, M. Evariste Brivax, curieux de voir votre impériale grand bronze.

— Brivax! numismatiste ? Attendez donc!...

ni vu ni connu !

— Moi je connais votre nom depuis bien longtemps déjà, monsieur, dit l'aliéniste, que Karolus n'avait pas remarqué ou avait feint de ne pas remarquer.

— Vous me connaissez, je crois bien, répondit le savant; et que savez-vous en numismatique, monsieur ?

— Je sais parfaitement que jusqu'à ce jour tous les chercheurs ont nié TOthon grand bronze, et moi-même... •

— Ane comme les autres, pas vrai ? C'est qu'ils sont nombreux, les ânes ! et de Vercingétorix, qu'en pensez-vous ?

— Je crois, reprit Evariste toujours poU, je suis certain qu'il existe.

Oméga fit un haut le corps, et s'accroupissant, il rampa vers mon ami :

— Vercingétorix ! le statère de potin ! vous

DE l'incarnation I77

êtes sûr qu'il existe. Où est-il ? Oh ! vous ne sortirez pas d'ici que vous ne l'ayez dit. Il faut que jele sache. Aïe ! aïe ! je souffre bien toutde même. Où est Vercingétorix ?Je ne suis pas... à mon aise; où est-il ?

— D'où souffrez-vous, mon cher philosophe ?

demandai- je.

— Eh ! s'écria-t-il en posant ses deux mains sur son torse tordu et montueux au côté gauche; de la poitrine, du sein, et beaucoup ! Oh ! je sais ce que c'est ! hier j'ai eu les motiches; aujourd'hui ce sont les douleurs expultrices. Ah ! je n'ai pas de volonté, dites donc, vous ! Hier je suis allé chez Louise. Je me suis cassé le nez à sa porte. On m'a juré qu'elle n'était pas à Paris. Des bêtises ! je sais que si ; elle y est. Elle ne veut pas m'aider à sculpter le petit Louis L.. Eh bien ! je le sculpterai tout seul, et il ressemblera à sa mère. Us se ressembleront comme deux gouttes d'eau ; j'en mets la main au feu.

Le docteur me lança un coup d'œil, j'en compris la signification, et dis :

— Mon bon ami, sachant combien vous tenez au statère de potin de Vercingétorix, j'en ai parlé à monsieur...

— Eh ! bien ?

— Il le possède.

— Le statère ! Ce n'est pas vrai ! Le statère de

potin portantâ l'avers Vercingétorix armé de toutes pièces et au revers le monogramme APO... vous êtes un farceur, un marchand d'orviétan, un loustic ; vous me hlagucT^.

— Je le possède, certifia Brivax.

— Votre parole d'honneur ?

— Je le possède.

— Vous ne me montez pas une scie, au moins !

vous, le particulier?

— Je vous dis la vérité.

— Monsieur, monsieur^ ayez pitié d'un pauvre vieillard démantibuléqui n'a pas longtemps à vivre. Vous me céderez le statère, n'est-ce pas ? Que seriez-vous venu faire ici, si vousn'avitz pas voulu me le vendre, suis-jebête ! Fouillez ma collection, choisissez I prenez-y les types qui vous plairont. Il y a, monsieur, des musulmanes qui valent leur pesant de diamant. Monsieur, vous me passerez Vercingétorix, pas vrai ? Vercingétorix est mon compatriote. C'est un auvergnat comme moi! Estce que vous avez le statère sur vous ? pour voir ? Vous me le vendrez, au moins ! Si vous préférez me le donner... vous êtes libre. Oh si vous me le donniez, je me sens capable, entendez-vous, de me faire votre domestique à vie, à perpétuité, votre chien basset... Et il n'est pas abîmé, Vercingétorix ?

— Le statère que vous me demandez, monsieur,

DE L*INCARNATI0N l79

est peut-être unique ; je l'ai poursuivi pendant vingt ans et ne peux pas...

— Oh ! si, si !

M. Oméga était aussi câlin qu'une femme implorant de son amant des chiftons-Garat.

— Je ne demanderais pas mieux que de vous être agréable, mais...

— Oh ! non, pas de mais l Vous ne demandez pas mieux que de me le donner, c'est dit, vous l'avez dit, je l'ai entendu, c'est convenu. Vive la joie ! Qui veut parier que je fasse une cabriole ? Et le saut périlleux... mieux que Price? Vous êtes de bons garçons, messeigneurs ! Comment pourraî-je être agréable à vos Excellences. Q.u'est-ce que je dis ? Vous êtes républicains, je gage, et vous n'admettez pas les titres. Vous avez bien raison. Quel plaisir puis-je te faire, citoyen ? et toi, citoyen, qu'attends-tu du citoyen Karolus Oméga de Cayenne ? Parlez donc, je vous écoute. Vercingétorix !... Dites-moi, messieurs, dans les forêts d'Amérique, j'ai entendu chanter l'oiseau de paradis et j'en ai retenu les chants, voulez-vous que je vous les roucoule un peu?... Rien à vous refuser, disposez de moi corps et âme ! Allons ! allons^ je veux Vercingétorix.

— Monsieur, dit le médecin avec impassibilité, ce que vous exigez de moi est véritablement impossible.

l8o LE DEUXIÈME MYSTÈRE

— Impossible ?... Oh ! prenez garde à vous, ne plaisantez pas ainsi; Vercingétorix... et tout de suite, ou gare !

Brivax secoua la tête.

— Vercingétorix, ou je me fâche et comme il faut.

— Absolument impossible, monsieur !

— Impossible ?

— Oui.

— Crève alors !

Et, fou-furieux, effaré, le savant bondit sur le docteur qu'il voulut prendre à la gorge; mais celui-ci avait prévu le bond et déjà il maintenait le numismate, tremblant comme une feuille et redevenu suppliant.

— Voyez-vous, disait-il, si je n'étais pas malade, je vous aurais pilé comme la meule pile le blé, fendu comme la hache fend Tarbre... mais je suis vieux, bien vieux 1 Et puis... et puis tout cela était pourrire, d'ailleurs. N'est-ce pas que tu Tas compris, que c'était pour rire. Vercingétorix !... Quoique je ne sois pas un vautour, je vous mangerais les foies, si. vous me le refusiez pour tout de bon. Vous avez beau faire, vous avez des yeux qui parlent, qui disent : Je suis une bonne pâte d'homme. Tra la la, la lalaire, je tiens Vercingétorix; Vercingétorix est à moi. Auvergne, à la rescousse 1 Resurrexit sicut dixi. Vercingétorix existe, salut.

DE L^INCARNATION l8l

Vercingétorîx ! Vercingétorix, tu es à moi. Soîs le bienvenu chez ton pays Karolus Oméga. Monsieur Vercingétorix, donnez-vous donc la peine de vous asseoir. Oui, tu es mon prisonnier, Vercingétorix !

— Pas encore, murmura Brivax comme désarmé.

—^ Ah I vous avez souri, il a souri... Quand je disais qu'il n'était pas mauvais, mon confrère ! Ah ! j'ai de l'œil, oui^ moi ! A propos, messieurs, avezvous soif ? Comme j^ suis malhonnête!... je ne vous ai même pas engagé à prendre quelque chose. J'ai là de l'absinthe et du cognac ! de l'absinthe distillée exprès pour le Sultan et du cognac... fabriqué à Cognac. Asseyez-vous, camarades, faites comme si vous étiez chez vous, et vous y êtes ; c'est moi qui vous l'affirme, et je voudrais bien qu'un faquin vînt me soutenir le contraire. Messieurs, j'ai l'honneur de vous inviter à dîner, oh ! sans cérémonies, à la bonne franquette ; vous acceptez, est-ce pas ?

Evariste parut hésiter.

— Allons, mon cher ami, lui dis-je, laissez-vous fléchir ; en cédant le Vercingétorix à votre illustre maître, vous agirez bien et m'obligerez personnellement.

— Hein ! vous l'entendez, larmoya le fou, vous m'obligerez personnellement... Je ne le lui ai pas

l82 LE DEUXIÈME MYSTERE

fait dire, moi, il Ta dit tout seul et sans se tromper. Il faut me donner Vercingétorix, vous l'avez bien entendu, il Ta dit, lui, votre intime; il Ta dit, oh ! il Ta dit; pour ça, je ne mens pas! Vous m'o-bli-ge-rez per-son-nel-le-ment, il a dit cela, lui, votre ami ! Parole d'honneur la plus sacrée, il Ta dit.

— Eh bien! soit! je vous donne le statère, dit Brivax comme s'il eût enfin été vaincu par nos prières.

L'aut;re se mit à pleurer.

— Vercingétorix aujourd'hui! le petit Louis bientôt! Oh! je pleure de bon cœur, vous pouvez le croire.

Uancien médecin de la Salpêtrière se leva et marcha vers la porte :

— Vous vous en allez? Et le dîner, nous ne dînons donc pas ici ? Comme je souffre tout de même, j'ai du vitriol dans la poitrine, il me semble que quelque bête me ronge le cœur... Il ne faut pas badiner, je souffre beaucoup... attendezmoi donc... je ne vous quitte pas, moi; je vais chercher... vous savez bien, je vais le chercher tout de suite. Attendez-moi, je pars sans tambours ni trompettes. Hé ! Ne me trichez pas. Eh! ne descendez pas l'escalier avant que je sois prêt... On va l'être, je le suis. Ah ! mon Dieu, j'oubliais mon casque à mèche;'

DE l'incarnation 183

^— ^-^— ^^^-^— ■ ■■■■ ■ ... ■ M ■■■■■■■-■■■■Il -^M^M^»^— ^^^^^M^i^»^^—. 1^

Et Karolus Oméga se précipita vers sa perruque, accrochée à une pacère, et l'ayant mise de travers sur sa tête : \

— Voilà qui est fait, dit- il ; à présent je suis à vous, tout à vous !

La voiture du docteur stationnait rue Clovis ; il y lit monter le malade et, avant que d'y monter lui-même :

— Symptômes alarmants, me dit-il à voix basse, je crains que tu ne m'aies appelé trop tard. Névrose efirayante, et je ne sais encore trop quoi qui me déconcerte un peu. Ce pauvre diable est très gravement atteint.

— Il est fou, parbleu!

— S'il n'était que ça !

— Qu'y a-t-il encore ?

— Il y a beaucoup plus que tu ne le supposais et que je ne l'avais prévu moi-même, naguère, en t'écoutant.

— Quoi ?

— Si sa raison est perdue, sa santé est aussi fort compromise.

— Vraiment ?

— Il y va de sa vie.

— Allons donc !

— D est fort malade, je t'assure, excessivement malade.

— En danger ?

— Je le crois bien.

— Oh ! vous exagérez.

— Non, non, pas du tout ; il est flambé, très probablement...

— Vous me troublez.

— C'est ainsi.

— Oh ! je vous prie, tenez-moi au courant de son état.

— Je le ferai, comptes-y.

Vingt-quatre heures après, sur les dix heures du soir, un jeune carabin, Maximilien La Molinairie, élève et neveu de Brivax, arrivé, haletant et tout en nage, au théâtre Beaumarchais où j'étais allé applaudir Rouvière dans Hamlet (il faut bien aller où sont les grands artistes), s'approcha de moi et me dit :

— Je viens de chez vous ; on m'a appris que vous étiez ici, j'y suis accouru. Mon oncle, chez qui je me trouvais tantôt, m'a chargé de vous prévenir, à n'importe quelle heure et n'importe où que le bonhomme est mort.

— Mort ? Qui ?

— Votre ami l'archéologue.

— L'archéologue ?

— Oui, monsieur, monsieur... un nom de général mexicain, votre amateur de médailles ; Ortega, je crois...

— Oméga ?

— Parfaitement!

DE l'incarnation 187

— Et, bon Dieu, quand cela ?

— Ce matin, onze heures.

— Sérieusement?

— Très sérieusement. Mon oncle Brivax veut faire l'autopsie du cadavre devant vous ; soyez de bonne heure à la cité Trévise, demain matin. Au revoir... il me serait très agréable de tailler une bavette avec vous, mais ne puis; excusez-moi, j'ai un rendez-vous... nocturne... vous comprenez. Une véritable Vénus aux cheveux carotte, avec des yeux noirs fendus en amande et des moustaches de mousquetaire de la Reine... Ah! fort chic !

Quoique le plus original des acteurs de cette époque et certainement aussi le plus modeste (celui-là même qui, certain soir, à l'Ambigu- Comique, me reprocha d'avoir en une de mes chroniques théâtrales du ^oulevardy osé le mettre sur la même ligne, lui, si médiocre en somme, que le grand Frederick, lequel, en vingt drames divers, surtout dans Ruy-Blas et dans V Auberge des AdretSy s'était montré l'égal des Lekain et des Talma, ces tragédiens de la vieille école, et que le non moins extraordinaire Bocage qui, dans la Tour de Nesle^ avait éclipsé tous ses prédécesseurs ainsi que tous ses rivaux, et cela de l'aveu même de Mélingue qui, lui, ne se risquait guère à jouer Buridan, depuis qu'il avait vu dans ce rôle le comédien hors de pair qui l'avait créé), bien que Rouvière, Philibert Rouvière, regardé par Charles Baudelaire, comme le plus suggestif et le plus psychique des interprètes de William Shakespeare, rendît, avec une vérité captivante cette terrible

DE l'incarnation 189

scène de l'Eventail où Hamlet, servi dans son stratagème par les comédiens d'Elseneur, découvre les assassins de son père, le feu roi de Danemarck, il me fut impossible de rester au théâtre une seconde de plus.

Je passai la nuit à errer.

Ces paroles vibraient sans cesse à mes oreilles : l'archéologue est mort! et vraiment, il me semblait qu'à mes côtés marchait le spectre tors du pauvre Karolus.

A Taube, je heurtai à la porte de Brivax. Il était déjà sur pied. Pâle et grave il me tendit la main et me dit :

— Tout est fini.

— Q^oi, si vite? mais hier encore... oh ! c'est surprenant !

— Surprenant, oui, très surprenant, en effet, et j*en suis atterré.

— Racontez-moi çà ?

— Voici :

Hier, une demi-heure après t' avoir quitté, nous fûmes déposés ici.

De la rue Clovis à la cité Trévise, M. Oméga, dissertant avec beaucoup de clarté sur la numismatique, s'interrompit à plusieurs reprises et poussa des cris aigus.

Arrivés à ma porte, je l'aidai à descendre de voiture.

Il s'affaissa dans mes bras.

DE l'incarnation I9I

On le transporta dans Tune des chambres affectées à mes clients.

Là, comme je lui faisais respirer de Téther, il ouvrit les yeux et dit :

— Je pensais que ce ne serait que pour demain et, ma foi, c'est pour aujourd'hui ; le petit Louis va venir.

' — Où avez-vous mal ?

— Eh pardieu! là.

Il posa la main sur son cœur.

Quand il fut couché dans le lit chaudement bassiné que j'avais ordonné de préparer, le pauvre antiquaire s'assoupit.

Son pouls était faible.

De temps à autre, son corps était parcouru de frissons spasmodiques.

A dix heures environ, il s^éveilla tout en sueur et me dit :

— Du papier ? du papier et de l'encre ?. . • N, z, ni, c'est fini! je vais mourir; avant, je veux faire mon olographe.

On lui apporta ce qu'il désirait.

Il remplit une pleine page sans hésiter, la plia, la mit aussitôt sous une enveloppe, puis il scella celle-ci sur laquelle en toute hâte il inscrivit ton adresse.

— Placez cela sous mon oreiller et tout contre ma tête, dit-il; la mort, cette impertinente, cette

fâcheuse, aurait bien pu patienter quelques jours encore; j'aurais eu du moins le temps de Us embrasser à mon aise, ce grand Vercingétorix et mon petit Louis.

Après ces paroles, il toussa un peu, s'agita, et parvint toutefois à sommeiller jusqu'à trois heures du matin.

Pendant son sommeil, le pouls, . irrégulier et très vif d'abord, décroissait continuellement ; je le sentais à peine.

Sa respiration, très inégale, sifflait, c'était presque le râle.

A trois heures un quart, il s'agita violemment et rouvrit de nouveau les yeux.

Ils étaient vitreux :

— Donnez-moi Vercingétorix, dit-il, que je le baise avant de partir; ah, pressez-vous donc un peu ; vite, plus vite que ça !

Q.uelle ardente prière ! Si tu l'avais entendue, tu l'entendrais encore !

Je ne savais que faire.

Un instant, j'eus regret, j'eus repentir, j'eus horreur de ma supercherie généreusement imaginée pourtant.

Devais-je dire à l'agonisant que je n'avais jamais eu, que je n'avais pas le statère de potin; c'eût été corroder la dernière minute de cette

existence; c'eût été, n'est-ce pas, assassiner cet homme déjà cadavre.

Ah! je ne nie plus l'inspiration, mon cher, je courus à mon secrétaire, l'ouvris, y pris une pièce de vingt francs.

Si peu de temps que j'eusse employé à cela, quand je fus retourné près du lit, l'œil du mourant était éteint.

Il n'y voyait plus, mais ses mains vivaient encore, elles erraient, incertaines et fébriles, elles cherchaient quelque chose autour de lui : j'y plaçai la pièce d'or.

Il la porta à ses lèvres, la couvrit de baisers, murmurant :

— Je suis heureux !

• Dix ou douze minutes encore, il palpita, remua, respira.

Très attentif, j'étais penché sur lui, ma tête touchait à là sienne.

Il devint froid; je le crus expiré.

Je l'appelai, j'écoutai... Rien.

Enfin, ces paroles s'échappèrent de sa bouche comme un souffle :

— Au revoir, ô mon père de France qui reposes à Cayenne ; au revoir Raymond Maison-Neuve! Je te serre les mains, mon frère Edgar, mon bon frère Edgar Cataym. N'aie pas peur, Hector Cramponnaire, Triple-Croche est là! Adieu, papa Goron.

Vive la liberté ! Vive la République ! O mon bienfaiteur Schalzie-Golatcsh, adieu ! Marcus Salvius Otho, Vercingétorix ! petit! petit Louis, mon fils! Louise !... Vercingétorix !... Louise. .. ô la grâce, ô la beauté !

Puis, plus rien : la mort.

C'est étrange ! je suis médecin, la mort m'est familière, et cependant, je te l'avoue ici, ce cadavre m'en impose.

Est-il mort fou, cet homme? Sans doute; mais encore !

Je ne sais comment déterminer cette folie, cette affection, cette fin.

Non, non, nulle part, je n'eus à constater semblable cas.

Où diable as-tu découvert ce malencontreux personnage et pourquoi donc aussi me l'as-tu conduit !

Tu sais que je suis tout à tous et que je n'ai jamais refusé de m'occuper de qui que ce soit.

Eh bien, je regrette, franchement, d'avoir eu affaire à celui-ci.

Quelle inconcevable maladie et qu'elle est obscure pour moi !

Loin de pencher pour un ramollissement du cerveau, j'opine pour une péricardite ou pour une hypertrophie.

Je suis inquiet.

Il y a dans cette agonie quelque chose d'indécis et d'impénétrable qui m'échappe, je ne sais quoi, enfin.

J'ai voulu faire Tautopsie devant toi qui me connais et Tas connu.

Viens, mon ami, mon cher ami ; suis-moi, ne me quitte point, tu me seras utile, et puis... ce mort-là me fait peur !

Le docteur me conduisit aussitôt dans un salon vivement éclairé, au milieu duquel, sur une table de marbre, caché par un suaire, gisait le corps de M. Oméga. Cette table était ronde. Il l'avait fallu ainsi à cause de la forme en arc de cercle du numismate, que la mort avait contracté de telle sorte que les pieds et la tête semblaient vouloir se rejoindre. Brivax enleva le drap qui recouvrait le cadavre. Alors il me fut possible de contempler dans toute sa misère la charpente du laideron épris derhythmes et d'harmonies, amoureux du beau. La poitrine présentait à gauche un développement énorme; à droite, au contraire, elle s'excavait. Montagne d'un côté, gouffre de l'autre. Mêlées, enchevêtrées, inextricables, les côtés repoussaient la peau, comme si elles eussent voulu la crever et s'élancer au dehors. Le ventre aplati était mince au possible. On eût dit d'une plaque de fer battu- Les muscles des jambes et des bras étaient tordus, en saillie comme les muscles d'un écorché. Dé-

DE l'incarnation I97

barrassée de la perruque rouge, la tête de Karolus Oméga apparaissait semée d'accidents. Un Lavater, un Gall, un Spurzheim, y eût trouvé matière à trois volumes in-folio de phrénologie et de cranioscopie. Au milieu de cette laideur générale, le masque avait je ne sais quoi de ra5'^onnant qui avait sa beauté. Les yeux mi-clos paraissaient vivre encore. Resserrées, froncées, projetées en avant, on eût juré que les lèvres attendaient un front, une joue pour s'y poser. La main gauche, un peu crispée, s'appuyait au cœur ; le bras droit, pendant, avait son poing fermé. Sous le pouce, que l'index ne recouvrait qu'à demi, je vis luire quelque chose. Je me penchai et reconnus la tranche de la pièce de vingt francs, qu'aveuglé par la mort, le numismatiste avait prise pour le statère de potin.

Il y a des moments solennels où le silence est du respect. Devant un cadavre, on a peur de s'entendre soi-même, comme si le bruit de votre voi^ était une insulte à celui qui ne parle plus. On redoute aussi de prononcer des paroles involontairement sèches ou mesquines^ en désaccord avec la majesté funèbre. Tout à coup, en considérant les restes inanimés decesardonique rêveur aux passions excessives et hier encore, quoique détraqué, sura- • boudant de vie, un éclair de flamme traversa ma cervelle et je me remémorai le terrible monologue qui neuf à dix heures auparavant avait été si tragiquement, si magistralement iiéclamé en ma présence par l'amant hypocondre\de la tendre Ophélie :

«Etre ou ne pas être, c'est là la question! Mou- , rir... dormir ; dormir, peut-être rêver; car quels rêves peut-ril nous venir dans ce sommeil-là, quand nous sommes dépêtrés des tribulations de la vie ? C'est cette réflexion-là qui nous vaut la

calamité d'une si longue existence. Qui, en effet, voudrait subir les flagellations et les dédains du monde, qui voudrait porter ces fardeaux si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée d'où nul voyageur ne revient, ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas?... »

Et je tremblais de tous mes membres en me récitant mentalement cela !

Silencieux comme moi, Brivax vida sa trousse sur la table de marbre. Parmi les ciseaux droits, les ciseaux courbes, les pinces à anneaux, les aiguilles à suture, les tenailles, les marteaux, les lancettes, les bistouris, longuement, bruyamment, il chercha...

— Où ai-je donc l'esprit, où donc ai-je la tête, murmura-t-il, il y a là quatre scalpels qui me crèvent les yeux: je ne puis en trouver aucun sous mes doigts ; es-tu là ?

— J'y suis.

Trois fois le docteur en butte à je ne sais quelle terreur, lui, si impassible d'ordinaire, approcha l'acier du cadavre, trois fois sa main se refusa à l'incision.

— C'est la première fois de ma vie que je ne suis pas chirurgien, dit-il, je ne suis qu'un homme aujourd'hui ; cependant il faut que je sache : c'est mon devoir !

J'entendis, car je ne regardais pas, les chairs et

les tissus se déchirer sous la lame, les muscles craquer, les fibres se rompre; j'entendis comme un barbottement boueux.

— Rien, absolument rien d'irrégulier dans Tabdomen, dit l'autopsiste, se redressant pâle, sanglant, maculé, puant, solennel; ni la rate, ni l'estomac, ni le pancréas, ni le foie, ni les reins, ni les intestins, ni le péritoine ne sont altérés : voyons la poitrine.

Et Brivax se courba une seconde fois. Ses mouvements lents, méthodiques, mathématiques prirent tout à coup une allure saccadée, violente, et il murmurait :

— Tous les cartilages sont ossifiés... Voilà ma scie brisée!

Et il frappait avec son marteau de toutes ses forces.

— Ah I dit-il, les plèvres regorgent de sérosités ; inflammation du péricarde, c'était probable, je l'avais deviné... Eh bien! je ne puis mettre le cœur à nu...

Et le praticien, stupéfait, s'épuisait en efforts, les mains plongées dans la gorge de Karolus Oméga.

— Mon Dieu ! s'écria- t-il tout à coup, en blêmissant, avec je ne sais quelle épouvante qui me saisit aux entrailles, et me parcourut jusqu'à la moelle des os.

— Qu'y a-t-il?

Eperdu, bouleversé, l'opérateur reculait, l'index allongé vers le mort.

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Ces paroles mystiques, arrachées à un matérialiste convaincu, sonnèrent à mes oreilles, et comme l'expression d'un remords et comme un cri de foi.

— Brivax !

Il accourut à mon appel, ses doigts se crispèrent autour de mon bras qu'ils étreignaient; et m'entraînant vers le cadavre :

— Regarde ! fit-il.

Mes yeux pénétrèrent dans ce corps éventré, déchiré, lisible. Non I non ! Ce que je vis n'est pas croyable, n'est pas vraisemblable, et cependant, c'est la vérité ! j'ai vu, j'ai touché, j'ai étudié cette vérité. Enorme, noirâtre, boursoufflé, sanglant, hypertrophié, le cœur de ce martyr ridicule avait la forme d'un fœtus. Bras, jambes, mains, pieds, doigts, torse, tête, nez, front, oreilles, yeux, bouche : toutes les lignes étaient accusées, tous les contours précis.

— Renversée, mon intelligence, renversée !

criait sourdement le positiviste, serrant ses tempes à deux mains.

— Evariste ! dis-je, la voix altérée, mais remarquant mon trouble en vertu de ma tyrannique

DE l'incarnation 20 3

nature, qui veut que je sois l'observateur imperturbable de mon extrême sensibilité, Evariste, as-tu vu cela ?

— Quoi ?

— Là! dis-je, en désignant une tache blanche et ronde et luisante un peu au-dessous du nombril de l'enfant.

Aussi surpris que moi-même, mon vieil ami se pencha, frémissant :

— Cela ressemble à une monnaie, à une médaille ?

— Oui ! Le père-mère qui n'engendra ni ne conçut avait une envie ; et la voilà gravée, explique qui pourra ce mystère, sur l'image de son rêve corporisé.

— L'âme ! l'âme ! l'âme ! répétait Brivax hors de lui.

Par une pluie battante qui flagellait les passants, à midi précis, le char qui transportait les restes de Karolus Oméga sortit de la cité Trévise et roula vers la Seine. Au milieu du Pont-Neuf, obstrué par une foule énorme de badauds penchés sur les parapets et regardant un singe évadé de Ton ne sait où et grimaçant accroché au mascaron de l'arche médiane, le convoi s'arrêta. L'averse avait cessé quand il poursuivit sa marche vers le cimetière de Montparnasse. Une brigade de tambours retentit, des clairons sonnèrent comme il en franchissait le seuil, et dans l'allée principale débouchèrent des troupes d'infanterie qui venaient de rendre les derniers honneurs à quelque général. On rencontra, plus loin,, après avoir dépassé le monument funèbre des Quatre Sergents de la Rochelle, un pensionnat de jeunes orphelines qui, s'étant signées devant le cercueil en demi-lune du numismate, se mêlèrent au cortège que suivaient aussi des soldats, et s'agenouillèrent bientôt en récitant

des prières à Jésus et à Marie au bord de la fosse où fut descendu le corps de celui qui certes n'avait pas rêvé tant de héros en épaulettes de laine ni tant d'exquises enfants à ses obsèques. Un très vieux prêtre chauve comme un genou, nasilla des psaumes avec onction, et quand chacun des assistants eut fait chorus au de profundis et aspergé du goupillon la glaise où se consumeraient les dépouilles de l'inhumé, le soleil reparut dans les cieux complètement rassérénés et parmi les cyprès et les ifs de cette nécropole jaillirent tout à coup du gosier des fauvettes nichées là, tout un concert de trilles et d'arpèges auxquels riposta la basse profonde de quelques chantres en surplis, qui disparaissaient déjà derrière les croque-morts en goguette et le char des pompes funèbres. Aussitôt que la cérémonie fut terminée, et tandis que les fossoyeurs se hâtaient de combler le trou qu'ils avaient creusé, le docteur qui considérait le ciel limpide, m'étreignit involontairement et murmura : « Décidément, est-ce qu'il y aurait quelqu'un là-haut? » Et cela fut dit de telle sorte que j'en conçus une inquiétude mortelle pour la santé de mon vieil ami. Mes conjectures ne tardèrent pas à se vérifier, car à sept ou huit mois de là, tout au plus, il publia un ouvrage qu'on n'attendait certainement pas de lui. Ce livre intitulé : De l'EviDENCE des Miracles aucTioiENS, par

un Pécheur touché de la Grâce Divine^ produisit dans le monde scientifique un bruit incroyable et qui n'était pas encore apaisé lorsque les journaux annoncèrent urbi et orbi que l'auteur de ces pages spiritualistes se disposait à s'ensevelir dans un monastère. On crut que, par un singulier retour des choses d'ici-bas, l'aliéniste était devenu luimême aliéné.

Fort longtemps, Tombre du rachitique mulâtre né d'un européen et d'une caraïbe, au milieu de rOcéan Atlantique, dans une île de la Guyane,et tant épris du beau me hanta; mais, je l'avoue, oublieux comme tous les étourdis de mon âge que tout attire, et sur le cœur de qui tout glisse, je n'y songeais plus guère lorsque au commencement de l'hiver suivant, en revenant d'un banquet où près de mille sans •culottes de mon acabit et moi, nous n'avions pas fêté précisément la Saint-Napoléon, ni les prouesses de Brumaire et de Décembre, je trouvai chez mon concierge un grimoire épouvantable que j'eus beaucoqp de peine à déchiffrer et qui n'était autre que la copie d'une ordonnance de M. Destrem, vice-président de la première chambre du tribunal civil de première instance de la Seine, à moi « signifiée et portant sommation de comparaître et assister au dressement du procèsverbal de la présentation, de l'ouverture et de l'état du testament olographe du sieur Karolus Oméga,

numismate, archéologue, antiquaire, etc., demeurant et domicilié à Paris, rue Clovis, n° 77, et décédé le dix novembre mil huit cent soixantedeux, en la maison du sieur Médard-Daniel-Alban- Evarist-e Brivax, docteur-médecin, demeurant audit Paris, cité Trévise, n® 4, et y domicilié ; lequel dit procès-verbal, sera dressé conformément à la loi, le cinq dudit mois de décembre de ladite année. »

Or, le jour indiqué par l'ordonnance, le testament en question fut décacheté et lu en ma présence, par M. le vice-président de la première chambre, qui « en ordonna le dépôt entre les mains de M^ Clet Py, notaire à Paris, rue de la Boule-Rouge, 22, commis à cet effet. » Sur ma demande, cet officier ministériel, avec une affabilité rare chez ses pareils, si quinteux et si rebours, me délivra une expédition de l'acte, dont voici le texte :

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