‹ Le développement de la constitution anglaiseChapitre 17 sur 63 · INTRODUCTION. XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXI

merveilleusement au progrès et à l'avènement de la démocratie la plus sincère. Pourquoi s'y est-on trompé si longtemps? D'où vient que nos plus grands philosophes politiques du siècle précédent et des écrivains célèbres dans celui-ci n'ont pas su démêler cette vérité, qui semble comme une découverte imprévue? Comment se fait-il que plus d'un excellent esprit y voie encore un paradoxe accueilli volontiers par un sourire de dédain? La raison n'en est peut-être pas difficile à saisir.

De même qu'on prend souvent une fausse démocratie pour la bonne, on se méprend aussi, généralement, sur le sens légitime et vrai du moi peuple . Si l'on veut entendre par le peuple une portion distincte et séparée comme par une barrière du reste de la nation, une classe dont les intérêts seraient spéciaux, les souffrances particulières, les devoirs plus pénibles, et qui ne pourrait conquérir ses droits méconnus que par une lutte constante, avouée ou secrète, on s'abuse étrangement. En France, il y a eu un tiers état; il n'y en a pas de quatrième. Cette prétendue classe que, dans notre pays, les partis affectent d'appeler la bourgeoisie, embrasse en réalité toute la nation; la bourgeoisie est peuple, comme le peuple est bourgeoisie. Pourquoi le tiers autrefois se distinguait-il de la no-

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blesse? C'est qu'il s'élevait entre tous deux pour ainsi dire un rempart que le premier ne pouvait franchir. Les lois, les mœurs, les caractères, le privilège dans les obligations et les avantages, tout les divisait. La scission était profonde, l'antagonisme naturel. Gomment l'observateur impartial découvrirait-il la plus faible analogie entre cette situation passée et celle où se trouvent placées de notre temps, vis-à-vis l'une de l'autre, la classe ouvrière et la classe bourgeoise? Aucun obstacle n'arrête l'artisan qui aspire à une condition supérieure ; aucune loi ne renchaîne, aucun préjugé ne l'écarté, aucune préférence ne l'exclut. Que lui faut-il? Ce n'est pas même l'accumulation d'une épargne, souvent impossible, difficile toujours; c'est le sage emploi du salaire quotidien, la culture de l'esprit, la règle et la convenance introduites dans ses habitudes qu'elles polissent. Le bourgeois est l'homme du peuple affiné; l'homme du peuple est à son tour, si l'on veut bien ne pas s'oftenser de l'expression , le bourgeois à Tétat rudimentaire et imparfait. On pouvait, dans l'ancien régime, faire un noble par exception ; dans le nouveau, le développement qui transforme l'individu , dans son ascension hors de la foule jusqu'à l'élite bourgeoise, est un phénomène naturel et 'régulier. La noblesse

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naissait et grandissait à part, comme certaines forêts des anciens dans un sol sacré, inviolable. La bourgeoisie enfonce ses racines dans la terre commune; c'est la sève même qu'elle y puise qui s'épanouit à sa cime en feuillage et en fleurs.

Le spectacle auquel nous assistons en France est véritablement singulier. Ce ne sont pas les classes dites dirigeantes qui repoussent cette communauté d'intérêts et d'origine avec le peuple. Les classes ouvrières, elles-mêmes les premières, la répudient avec je ne sais quel opiniâtre dépit. Les travailleurs manuels fournissent eux-mêmes tous les jours, comme le prouvent des exemples multipliés, Télite bourgeoise sortie de leur sein. Ce sont eux pourtant qui affectent de s'isoler dans une sorte de caste, et semblent mettre leur application et leur gloire à entretenir une éternelle inimitié contre ceux qui leur tendent les bras. Le fait est constant, aussi douloureux qu'inexplicable. L'un des leurs, par exemple, au prix des efforts les plus louables, s'est-il détaché des rangs de la multitude; est-il parvenu à se joindre à ce qu'on pourrait appeler l'avant-garde du peuple? A l'instant, ils le renient comme un parjure et un traître qui ne mérite plus que leur mépris ou leur anathème. Ainsi, quand il leur est permis de s'élever, ils n'ont d'autre ambition ja-

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