‹ Le développement de la constitution anglaiseChapitre 18 sur 63 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

louse que de s'immobiliser dans une condition inférieure et d'y faire redescendre ceux qui en sont sortis.

Les Anglais l'ont bien compris : ce nivellement par en bas est le danger mortel du régime populaire. S'il y a un principe certain, un fait indéniable, c'est qu'un pays n'est gouverné avec équité^ avec profit et gloire que lorsqu'il est remis aux mains des citoyens les plus éclairés et les plus honnêtes. Nulle doctrine ne prévaudra jamais contre cet axiome du bon sens; Toute l'histoire se déroule à nos yeux pour en démontrer la valeur. Aussi, qu'est-il arrivé dans les pays où, soit par l'effet d'une brusque et violente révolution, soit par l'application d'un système, soit en conséquence de circonstances historiques spéciales, la foule passionnée et inculte a été appelée subitement à manier elle-même les ressorts de l'État? L'administration publique et la marche des affaires ont tôt ou tard révélé les vices les plus funestes et engendré les plus désastreux résultats; tout au moins, les mœurs nationales y ont subi de cruelles atteintes. Cette classe de citoyens, qu'à l'exclusion des autres on appelle abusivement le peuple, et qui n'en est qu'une portion, n'a pas eu le temps d'atteindre au degré d'éducation et de savoir où les lumières de Tesprit et la perfection du

INTROnUCTIOiN. XXV

caractère dirigent le conseil et Taction. Il en résulte qu'elle ne peut que fausser, quand elle ne le brise pas, le mécanisme délicat et compliqué d'un gouvernement. Pour cet art supérieur de guider les destins d'une société , il est besoin d'une mûre préparation. S'y aventurer au hasard, c'est se perdre et perdre le pays avec soi (14). C'est le droit indiscutable des couches inférieures, pour rappeler une expression restée célèbre, de monter à leur tour à la surface ; il y aurait crime à les en repousser, crime même à ne pas leur en faciliter l'accès. Mais leur intérêt est de gravir pas à pas les hauteurs, et non de les escalader. Les fureurs insensées de la première République en France ont retardé de bientôt un siècle l'établissement régulier de cette forme idéale de gouvernement, et il ne deviendra durable aujourd'hui que s'il reste aux mains prudentes qui ont entrepris de le fonder. Qu'on jette les yeux sur la République américaine . Elle peut s'enorgueillir à bon droit de sa puissance et de ses libertés; elle a été la patrie de l'héroïsme civil et de la vertu ; elle a reproduit, dans les temps modernes, le plus magnifique exemplaire des vertus antiques ; mais l'éruption du venin caché, pour avoir été tardive, ne s'en est pas moins déclarée à son heure. Gomment la République de Washington, de Jefferson,

XXVI INTRODUCTIOiN.

de Francklin, est-elle devenue, à peine sortie de la plus épouvantable guerre intestine, le théâtre attristant de tant de désordres et de hontes? L'examen de la question est particulièrement instructif. Lorsque les colonies américaines firent la conquête de leur indépendance, les divers éléments dont se compose une nation, depuis les plus grossiers jusqu'aux plus parfaits, s'étaient mêlés et confondus dès le principe, au milieu du mouvement même de la colonisation, puis delà résistance. Les premiers, bien qu'ils fussent supérieurs, grâce à leur éducation puritaine, à la classe analogue chez d'autres nations, n'eurent donc pas le temps de se polir et de se préparer au rôle actif qu'ils devaient jouer dans la nouvelle patrie affranchie. Quoi de surprenant qu'ils aient porté dans les affaires publiques le génie âpre et incomplet qui leur était propre ? Les grands hommes de l'âge d'or disparurent, le souffle répandu par ces âmes héroïques dans le corps social naissant se dissipa peu à peu. Une immigration incessante, composée d'éléments en général inférieurs aux premiers, acheva de troubler l'œuvre du perfectionnement de la foule. A ce moment on vit se faire jour et prédominer peu à peu les instincts vulgaires et égoïstes, la passion effrénée du gain, la faiblesse ou la bizarre-

Page 1