‹ Le développement de la constitution anglaiseChapitre 50 sur 63 · WIE · texte numérisé non relu

WIE

Tous les ans, dans certaines parties retirées des vallées et des montagnes de la Suisse, le voyageur assez hardi pour s'aventurer loin des sentiers battus et se mettre en route hors des saisons accoutumées, peut assister à un spectacle qu'aucun autre coin de la terre ne saurait plus lui offrir. Là, (ju'il s'arrête et regarde : il pourra ouvrir son àme à l'une de ces émotions que ne ressentira jamais qu'un témoin oculaire, et qu'on n'éprouve dans sa plénitude qu'une fois durant toute une vie, je veux dire le frémissement de joie avec lequel on contemple pour la première fois la liberté face à face

dans sa plus pure et plus antique forme. Le voyageur est là dans un pays où les plus vieilles institutions de noire race — institutions dont on peut suivre la trace jusqu'airx époques les plus reculées qu'éclaire l'histoire ou la légende — ont survécu dans leur primitive fraîcheur. Il est dans un pays où une immémoriale liberté, une liberté moins éternelle seulement que les rochers qui la gardent, fait honte à l'antiquité si vantée de royales dynasties qui semblent n'être, en comparaison, que des innovations d'hier. Li, chaque année, par une brillante matinée de printemps, le peuple souverain, qui ne confie pas ses droits à quelques individus détachés de ses rangs, mais les exerce lui-même dans la majesté de sa personne collective, s'assemble à ciel ouvert sur la place du marché ou dans la verte prairie au pied de la montagne, pour faire les lois auxquelles il accorde son obéissance, parce qu'il y voit son œuvre, et choisir les chefs qu'il lui est possible de saluer avec respect, parce qu'ils tiennent leujautorité de lui-même. Voilà un spectacle dont bien peu d'Anglais ont joui! Je suis l'un de ceux-là, et je compte ce privilège parmi les plus grands honneurs de ma vie. Permettez-moi de vous prier de me suivre par la pensée dans la véritable patrie el au pays natal de la liberté, dans ce pays où il n'est besoin ni de mythe ni de fable pour rien ajouter au sentiment de fraîcheur dont^on est ravi la première

fois qu'on foulele sol et qu'on aspire l'air de l'immémoriale démocratie d'Uri (1).

C'est un des premiers jours de mai ; c'est le malin (lu dimanche : car on estime dans ce pays que mieux vaut le jour, mieux vaut l'acte ; on estime ({u'on ne peut pas plus véritablement honorer le Créateur qu'en usant, dans Sa crainte et dans Sa présence , du plus beau des dons qu'il a faits à rhomme. Mais n'allez pas croire que, parce que le jour de l'adoration Chrétienne est choisi pour la {grande assemblée annuelle d'une république Chrétienne, les devoirs religieux les plus urgents de ce jour soient oubliés. Avant que nous autres, dans notre île sensuelle, nous nous soyons arrachés de nos lils, les hommes des montagnes, tous, cathohques et protestants, ont déjà accompli l'adoration du matin dans le temple du Seigneur. Ils ont entendu la messe du prêtre ou écouté le sermon du pasteur, avant même que quelques-uns d'entre nous se soient éveillés en se souvenant que le matin du saint jour est venu. Aussi, quand je vis des hommes se presser en foule dans l'église encombrée, ou faute d'espace au dedans, s'agenouiller sur la terre nue près de la porte ouverte ; quand je les vis ensuite s'avancer de là pour aller s'acquitter des plus grands devoirs de l'homme et du citoyen, je pus à peine me défendre de penser à cette parole de la Sainte Écriture : « Là où est l'Esprit du Seigneur,

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là est la liberté. » A partir de la place du marché d'Altdorf, la petite capitale du canton, la procession poursuit sa route jusqu'au lieu où se tient l'assemblée, à Biizlingen. On voit marcher d'abord la petite armée du canton, une troupe dont les armes ne peuvent jamais être employées qu'à repousser l'envahisseur. Au-dessus d'elle flotte la bannière, la tête de taureau d'Uri, l'étendard qui conduisit les guerriers à la victoire dans les champs de Sempach et de Morgarten. En avant de tout le cortège, sur les épaules d'hommes revêtus du costume des âges passés, sont portées les trompes fameuses, dépouilles du taureau sauvage des anciens jours, les trompes mêmes dont le son frappa d'une telle épouvante le cœur intrépide de Charles deBourgoij,iie. Alors, précédés de leurs licteurs, viennent les magistrats de la république, à cheval; leur chef, le Landammann, porte l'épée au côté. Les citoyens suivent les chefs qu'ils ont choisis jusqu'au siège de l'assemblée, une enceinte dans une verte prairie, avec une forêt de pins s'élevant sur leurs têtes, et nue puissante arête de la chaîne de montagnes leur fai'-iut face de l'autre côté de la vallée. La loule des hommes libres prend place autour du premier magistrat de la république, dont les fonctions expirent ce jour-là.

L'assemblée ouvre la séance. Quelques instants (l'abord sont donnés à la prière, prière silencieuse

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adressée par chacini dans le lemplc que Dieu luimême s'est élevé; puis viennent les affaires du jour. Si des changements à la loi sont réclamés, on les soumet au vote de l'assemblée, dans laquelle toiil citoyen de l'âge requis a un suffrage égal et un égal droit à la parole. Les magistrats de l'année ont maintenant achevé leur tâche; la durée de leur charge est arrivée à son terme ; le dépôt qui avait été remis en leurs mains retourne aux mains do ceux qui le leur avaient confié, aux mains du peuple souverain. Le chef de la république, qui dès ce moment ne l'est plus, quitte son siège do magistrat, et prend place comme un simple citoyen dans les rangs de ses égaux. 11 dépend de la libre volonté de l'assemblée de le rappeler à son siège, ou d'y en mettre un antre à sa place. Les gens qui n'ont pris la peine, ni d'étudier attentivement l'histoire du passé, ni même d'observer ce qui arrive d'année en année de leur propre temps, se complaisent à déclamer contre le caprice et l'ingratitude du peuple, et à nous répéter que, sous un gouvernement démocratique, ni les hommes choisis, ni les mesures prises ne peuvent durer une heure sans qu'on les change. Le témoignage, à la fois du présent et du passé, est la réponse à des théories sans fondement comme celles-là. L'esprit qui animait la démocratique Athènes, quand elle maintenait, d'année en année, dans les plus

hautes fonctions le patricien Périclcs et le réactionnaire Phocion, vit encore parmi les démocraties de la Suisse, aussi bien dans l'assemblée communale [Landes g emeindé) d'Uri que dans rassemblée fédérale de Berne. Les ministres des rois, que ces rois soient despotiques ou constitutionnels, peuvent envier sans l'espérer la stabilité des charges de ceux que la voix du peuple appelle au gouvernement. Aussi bien dans la confédération entière que dans le canton isolé, la réélection est la règle; le renvoi du magistrat sortant est la rare exception (-2). Le Landammann d'Uri, que ses concitoyens ont élevé au siège d'honneur, et qui n'a rien fait pour perdre leur confiance, n'a pas à craindre, après être arrivé au lieu de réunion dans toute la pompe de sa charge, de voir sa place, dans la marche solennelle du retour, donnée contre son gré à un autre. Telle est la scène qui, sauf un moment, lorsque le monde fut bouleversé par les invasions de la France révolutionnaire (3), s'est perpétuée d'année en année, aussi loin que remonte l'histoire des plus immuables des États européens. Veuillez, je vous prie, me suivre encore à l'endroit où se réunit l'assemblée d'un membre plus jeune de cette même et noble association de républiques, et passer avec moi d'Uri à Appenzell, des vertes prairies de Bôzlingen au flanc des collines où s'étend la place du marché deTrogen.

Quelque chose de la pompe et des circonstances qui distinguent l'assemblée du canton catholique et pastoral d'Uri fait défaut dans l'assemblée de la population protestante et industrielle des Rhodes extérieures d'x^ppenzell. Mais le sceau de l'antiquité, le sceau d'une immémoriale liberté est également imprimé sur l'assemblée et sur la vie tout entière de l'une comme de l'autre république. Nous perdons dans Appenzell la procession solennelle, les magistrats à cheval, la pompe militaire d'Uri ; mais nous trouvons à la place une coutume immémoriale qui respire peut-être plus qu'aucune autre le souffle de ces temps oii la liberté n'était pas une chose qui allât de soi, mais un bien pour lequel les hommes devaient donner leur peine, et, s'il était besoin, leur sang. Chacun de ceux qui se rendent à l'assemblée des communes de Trogen attache à son côté l'épée que la loi lui ordonne de porter et lui défend en même temps de tirer jamais. Puis, dans le cérémonial de l'assemblée elle-même, les hommes d'Appenzell ont conservé un ancien usage qui surpasse tout ce que j'ai jamais vu ou entendu dire, dans son émouvante solennité. Lorsque le Landammann nouvellement élu prend possession de sa charge, son premier devoir est de s'engager par serment à obéir aux lois de la république qu'il est appelé à gouverner. Son second devoir est de faire prêter à la multitude, devant lui, le même ser-

ment que celui par lequel il vient de se lier luimôme. Lorsqu'on entend la voix de milliers d'hommes libres jurant ainsi d'obéir aux lois qu'ils ont faites eux-mêmes, il y a là un moment qu'on ne peut plus oublier de la vie, un moment qui vaudrait à lui seul qu'on entreprît un bien plus long et plus pénible voyage que celui d'Appenzell ou d'Uri.

Et maintenant on pourrait me demander pourquoi j'ai commencé un entretien sur la constitution de l'Angleterre par une peinture des usages de deux petites républiques dont l'état politique et social est si complètement différent du nôtre. Je réponds que j'ai agi ainsi, parce que mon objet n'est pas simplement d'étudier la constitution de l'Angleterre dans la forme que quatorze cents ans de changements successifs lui ont à la fin donnée, mais de suivre à la trace ces changements mêmes en remontant aux époques les plus reculées que l'his toire ou la tradition met sous nos yeux. Dans les institutions d'Uri et d'Appenzell, comme dans toutes celles des cantons suisses qui ne se sont jamais écartées du modèle originaire, nous pouvons reconnaître les institutions de nos propres ancêtres, institutions qui /urent jadis communes à la race teutonique tout entière, dont la forme extérieure a nécessairement disparu dans de plus grands États, mais qui renferment les germes d'oii est sortie toute constitution libre dans le monde. Jetons seulement

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un regard en arrière sur la plus ancienne peinture que l'histoire nous ait conservée de l'existence politique et sociale de nos pères. La Germanie de Tacite nous présente le tableau des institutions de la race teutonique, avant qu'une branche de cette race fît voile des bouches de l'Elbe et du Weserpour venir chercher de nouvelles demeures sur les rives de THumber et de la Tamise. Or, dans ce portrait de nos pères et de nos frères il y a dix-sept cents ans, la libre assemblée des Teutons, l'assemblée de tout le peuple en armes, apparaît à nos yeux, ci peu près la même, dans tous les points essentiels, qu'on peut la voir encore à Uri, à Unterwalden, à Glaris et à Appenzell.

Il y a un point cependant qu'il faut bien avoir présent à l'esprit. Dans les assemblées de ces petits cantons, c'est seulement le côté le plus démocratique de la vieille constitution teutonique qui s'offre d'une manière saillante à la vue. La république d'Uri, en raison des circonstances particulières de son histoire, grandit jusqu'à devenir un État souverain cf indépendant. Mais, à l'origine, ce n'était pas une nation, ce n'était pas môme une tribu. Les assemblées des commuTies{Landesgemeinden) dont j'ai parlé sont les assemblées, non d'une nation, mais d'un district ; elles répondent, chez nous, non pas aux assemblées de tout le royaume, mais aux assemblées moins

importantes du comté ou de la centurie. Elles n'en

sont pas moins dignes pour cela d'être connues, et n'en jettent pas moins de lumière sur cet héritage politique commun qui appartient également à la Souabe et à l'Angleterre. Dans tous les pays teutoniques qui gardent encore quelques vestiges de leurs anciennes institutions, les divisions locales ne sont pas de simples districts administratifs tracés pour la commodité sur la carte. En fait, ce ne sont pas des divisions du tout ; ce ne sont pas des parties du royaume, mais les éléments primitifs dont l'assemblage a fait le royaume. Le Yorkshire, sous ce nom, est plus jeune que l'Angleterre ; mais l'Angleterre est plus jeune que le Yorkshire, sous son nom antérieur de Deira. Et quant au Deira lui-même, il est moins ancien que les districts plus petits dont il s'est formé, Craven, Gleveland, Holderness et les autres. L'assemblée communale d'Uri ne répond pas à une assemblée de toute l'Angleterre, ni même de tout le Deira, mais à une assemblée d'Holderness ou de Gleveland. Seulement, dans le vieux système teutonique, l'agrégation la plus considérable était simplement organisée sur le modèle des agrégations élémentaires dont la réunion lui avait donné naissance. En effet, pour arriver à l'unité, pour trouver l'atome qui, se joignant à ses pareils, a composé le tout politique, il nous faut descendre jusqu'à des surfaces encore plus étroites que celles d'Holderness ou d'Uri. Cette unité, cet alome, le véritable

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noyau de toute notre vie politique, il faut le chercher dans la Gemeinde ou Commune en Suisse ; en Angleterre — ne souriez pas en m'en tendant — dans l'assemblée paroissiale {Vestry).

La primitive constitution teutonique, la constitution des Germains de Tacite, celle-là même qui s'est perpétuée dans quelques coins écartés du vieil empire germain, est démocratique, mais non pas d'une démocratie pure. Ou plutôt, c'est bien la démocratie, la pure démocratie, dans le sens plus vrai, plus ancien, plus honorable de ce mot si mal interprété ; ce n'est pas la démocratie pure au sens moins honorable, mais tout à fait arbitraire, qu'on lui attribue souvent dans la controverse moderne. La démocratie, suivant Périclès, est le gouvernement du peuple entier, par opposition à l'oligarchie, qui est le gouvernement d'une partie seulement du peuple (4). Un gouvernement qui donne tout le pouvoir à une classe, un gouvernement qui exclut une certaine classe du pouvoir, que cette classe soit la plus haute ou la plus basse, ne répond pas à la définition de Périclès ; c'est un gouvernement, non de l'universalité, mais d'une partie seulement ; ce n'est pas une démocratie, mais une oligarchie (5). La démocratie, au sens de Périclès, exige que tout homme libre ait sa voix dans les affaires de la république ; elle ne demande pas nécessairement que tous les hommes libres aient une voix égale.

Elle n'empêche pas l'existence de magistrats revêtus d'une haute autorité et entourés d'une vénération profonde ; elle n'empêche pas le respect de la naissance, ni môme l'attachement à une lignée héréditaire de chefs.

La vieille école des écrivains constitutionnels anglais se complaisait à démontrer que la constitution anglaise contenait trois éléments, l'un monarchique, l'autre aristocratique, un autre démocratique, tous trois adaptés ensemble avec une proportion si vraie et si harmonieuse que nous pouvions jouir du bon côté des trois grandes formes de gouvernement sans voir jamais le mauvais côté d'aucune d'elles. Ces dignes théoriciens étaient peut-être un peu partisans d'Utopie dans leurs systèmes ; encore est-il hors de doute que, partout où nous saisissons une lueur de la vieille organisation politique des Teutons, nous distinguons ce qu'on peut parfaitement appeler le monarchique, l'aristocratique et le démocratique élément. Ces échappées de vue sur les plus anciens temps nous montrent trois classes d'hommes qui se retrouvent dans toute société teutonique,le noble, l'homme libre du commun et le serf. L'existence du serf, si mal que sonne ce nom aujourd'hui à nos oreilles, n'est pas une honte ou un tort particulier à nos ancêttes. L'esclavage, sous une forme ou sous une autre, a malheureusement été la loi commune de la plupart

des nations, dans la plupart des âges; c'est une pure exception à la règle générale si, en partie par suite des circonstances où se sont trouvés le plus grand nombre des États européens, en partie par suite du progrès de l'humanité et de la civilisation, cette détestable institution a pu, dan^ l'espace d'un petit nombre de siècles, disparaître graduellement d'une certaine portion de la terre. D'ailleurs il ne faut pas oublier que, dans plusieurs états de la société, la sentence d'esclavage peut avoir été accueillie avec reconnaissance, comme un adoucissement à son sort, par l'homme qui avait perdu le droit à la vie, soit comme com-' battant fait prisonnier dans une guerre sans merci, soit comme malfaiteur condamné pour ses crimes. Mais si je mentionne l'existence de l'esclavage, c'est uniquement pour que nous nous rappelions que, lorsque nous parlons de liberté, d'hommes libres, de démocratie et toutes choses semblables, nous parlons après tout des droits d'une classe privilégiée, et que, soit à Athènes, soit à Rome, soit dans les primitives sociétés teutoniques, il existait toujours une masse énorme d'êtres humains qui n'avaient aucune part à la liberté, à la victoire ou à la gloire de leurs maîtres (a).

(a) En Angleterre le servage des vilains existait encore à la fin du quatorzième siècle, et était même alors extrêmement rigoureux. On a la charte d'émancipation des serfs ac-

En ce moment, nous nous occupons plus spécialement des distinctions que, dès les temps les plus reculés, nous trouvons établies entre les hommes libres eux-mêmes. Dans la Germanie décrite par Tacite, comme aujourd'hui dans les cantons démocratiques de la Suisse, le souverain pouvoir appartient au peuple entier, agissant directement dans la personne de ses membres. Mais si la souveraineté de l'assemblée populaire nous apparaît clairement, nous ne voyons pas moins clairement apparaître l'existence d'un Conseil, réunion moins nombreuse que l'Assemblée générale, et aussi celle d'une classe de nobles, dont les privilèges, dans leur nature et leur étendue, ne sont pas très-bien définis, mais qui avaient évidemment des privilèges d'un genre ou d'un autre, perpétués par une transmission héréditaire. Ici, nous avons un élément aristocratique aussi nettement indiqué que l'élément démocratique fourni par l'Assemblée populaire. Enfin, au-dessus de tout le reste, nous voyons des chefs personnels de tribus et de nations, portant différents titres, rois, ducs, seigneurs {Ealdormen)^ qui, dans la plupart des cas, tenaient leur droit au gouvernement de l'union de la naissance à l'élection, que la nation choisissait et que la nation pouvait aussi déposer, mais qui n'en étaient pas moins personnellement

cordée par le roi à la suite de l'insurrection de Wat-Tyler et bientôt révoquée par les nobles (1379-1386).

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ses guides (leaders), premiers magistrats en temps de paix, généraux en cher dans la guerre. Ici donc, à côté des deux éléments démocratique et aristocratique, nous avons un élément monarchique distinct ressortant clairement des plus anciennes notions que nous ayons recueillies de la \ie politique des Teutons. Le roi, les lords, les communes, dans leur iorme actuelle, sont comparativement récents ; mais nous découvrons quelque chose qui peut justement passer pour le germe du roi, des lords et des communes, dès l'origine même de notre histoire.

Je ferai même un pas plus avant. La constitution que je viens d'esquisser est assurément le patrimoine commun de toute la race teutonique, mais elle est quelque chose de plus. Peut-être n'aurionsnous pas tort d'aller jusqu'à l'appeler le patrimoine commun de toute la famille arienne. Il se pourrait encore que nous en relevions des traces au delà des limites de la famille arienne (6). Mais je laisse de côté les considérations de ce genre. Il me suffit de constater que cette constitution, héritage commun des Teutons, est un héritage qu'ils partagèrent avec les peuples de leur race en Grèce et en Italie.

Consultez les plus antiques témoignages de la civilisation européenne. Dans les poëmes d'Homère, nous voyons une constitution, essentiellement sem-

blable à celle qui nous est exposée dans la Ge» manie de Tacite, établie également dans le camp achéen devant Ilion, dans le royaume insulaire d'Ithaque, et même parmi les dieux de l'Olympe. Jupiter règne sur tous; mais il est assisté du conseil des grands dieux, et à certaines époques il convoque à sa cour l'assemblée entière de la nation céleste, alors que les dieux de tout rang se réunissent dans le palais de leur chef, alors que, sauf le vieil Océan en personne, toutes les divinités mômes des fleuves se présentaient, alors que, comme il est dit expressément — et ce fait pourrait, il semble, être enrôlé au service de très-récentes controverses — pas une nymphe ne manquait à l'appel (7). Si nous descendons sur la terre, nous trouvons le roi des hommes, chef commun de tous, mais nous le trouvons entouré de son conseil p;irliculier de moindres princes et capitaines. De plus, dans les grandes occasions, Agamemrîon sur la terre, comme Jupiterdansleciel, réunit l'assemblée générale des guerriers libres, où le débat sans doute était principalement réservé à un petit nombre de chefs éloquents, mais où les simples hommes libres, citoyens et soldats que rien ne distinguait, avaient du moins le droit d'exprimer leur opinion sur les propositions de leurs chefs par de bruyants applaudissements ou par un significatif silence. Cette peinture d'ailleurs ne se borne pas à l'armée rangée en

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bataille sous les remparts d'Ilion; il faut nous rappeler que dans toutes les sociétés primitives la distinction entre les soldats et les citoyens est inconnue; l'armée est la nation, et la nation l'armée. Ce môme tableau que l'Iliade met sous nos yeux comme celui de l'organisation politique de l'armée grecque, les éclaircies que nous ouvre l'Odyssée sur une vie plus paisible ne nous l'offrent pas moins comme celui de la constitution de chaque république sur son propre sol. Partout nous trouvons les trois mêmes éléments, le chef suprême ou roi, les chefs inférieurs qui forment son conseil, et l'autorité dont relèvent toutes les autres en dernier ressort, l'assemblée générale des hommes libres (8). Nous observons le même fait dans chaque indice que l'histoire ou la légende nous fournit sur l'état politique de Rome et des autres vieilles républiques italiennes (9). Partout se retrouvent le roi, le sénat, l'assemblée du peuple, et la distribution des pouvoirs n'est pas essentiellement changée quand la plus haute autorité personnelle est tranférée des mains d'un roi nommé à vie aux mains de consuls élus pour un an (10). La ressemblance que les plus anciennes institutions des Grecs, des Italiens et des Teutons présentent entre elles est si étroite, si frappante dans tous les détails, qu'on peut difficilement se défendre d'y voir un bien commun qu'ils se sont transmis depuis les temps les plus reculés.

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un patrimoine que les Grecs, les Italiens et les Teutons possédaient déjà dans les temps antérieurs à leur séparation, à ces époques sans annales, et néanmoins authentiques, où les Teutons, les Italiens et les Grecs étaient encore un même peuple parlant une même langue.

J'ai renvoyé plusieurs fois au portrait de notre race dans les siècles les plus lointains dont il reste un souvenir, tel qu'il nous est tracé par le plus grand des historiens romains dans la Germanie de Tacite. Permettez-moi maintenant de faire passer sous vos yeux quelques parties spéciales de sa description dans les termes mêmes qu'il emploie, autant que je puis être capable de les revêtir de la forme anglaise.

« Ils choisissent leurs rois en considération de leur noblesse, leurs chefs en considération de leur valeur. Les rois n'ont pas un pouvoir illimité ni arbitraire, et les chefs gouvernent plutôt par l'exemple que par le droit de commander. S'ils sont toujours prêts, toujours en vue, toujours en tête conduisant l'avant- garde, ils tiennent le premier rang en honneur.... Dans les affaires secondaires, les chefs seuls délibèrent; dans les grandes, tous les guerriers, mais avec cette restriction que celles dont la décision finale est réservée au peuple entier sont examinées d'abord par les chefs... La multitude prend séance en armes dans l'ordre

qu'elle trouve bon (a); l'ordre de faire silence est proclamé par les prêtres, qui ont aussi le droit de contraindre à l'observer. Alors les rois ou chefs, selon l'âge qu'ils peuvent avoir, selon leur naissance, selon leur gloire militaire ou leur éloquence, sont écoutés, mais ils ont plutôt recours à l'influence de la persuasion qu'à l'autorité du commandement. Si leur avis déplaît, on le repousse par un cri; s'il est approuvé, les auditeurs font résonner leurs lances. Ils pensent que la plus honorable manière d'applaudir est d'employer leurs armes pour témoigner leur approbation. L'assemblée regarde aussi comme légitime qu'on lui soumette les faits d'un procès et qu'on porte devant elle les accusations capitales... Cette même assemblée choisit des chefs pour rendre la justice dans les districts et les villages. Chacun de ces chefs, en exerçant ces fonctions, reçoit cent compagnons pris dans les hommes du commun [commons), et qui lui sont adjoints à la fois pour le conseiller et pour ajouter à son autorité. Au reste, ils ne s'occupent d'aucune affaire, publique ou privée, qu'en armes. » Voilà bien le tableau d'une république libre de guerriers, où chaque homme libre a sa place dans l'Etat, où le vote de l'assemblée générale est le der-

(«) Le sons adopté ici semble contredit par la pln'ase précédente de Tacite, qui a plutôt voulu dire : « dès que; le nombre paraît suftisant. » Le texte latin est dans toutes les mains.

nier mot en toute matière, mais où le droit héréditaire et la charge élective sont également tenus en grand honneur. Nous y voyons aussi très-distinctement l'influence du caractère personnel et du talent de la parole ; nous y trouvons l'existence de divisions locales, d'assemblées locales, de magistratures locales; nous reconnaissons en un mot, dans ce portrait de nos aïeux au fond de leur antique patrie il y a dix-sept cents ans, les germes de toutes les institutions qui ont grandi peu à peu parmi nous durant le cours des âges. Un Suisse des cantons démocratiques y trouverait plus que le germe de sa constitution, il y verrait la peinture vivante de sa constitution même.

L'antique constitution teutonique fut ainsi la constitution de nos ancêtres dans leur vieux pays de la Germanie septentrionale, avant qu'ils se missent en route pour l'île de la Grande-Bretagne. Cette constitution, dans toutes ses parties essentiel les, ils l'apportèrent avec eux dans leurs nouvelles demeures, et là, transplantée dans un sol nouveau, elle grandit, se couvrit de fleurs et porta des fruits plus riches et plus durables qu'elle n'avait fait dans le pays même de sa première origine. Sur le continent teutonique, la vieille liberté des Teutons, avec ses assemblées libres, nationales et locales, disparut graduellement devant les empiétements d'une couvée de petits princes. Dans l'île teutoni-

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(|ue, elle a changé de forme d'âge en âge, elle a traversé mainte tempête et résisté aux attaques de maint ennemi ; mais elle n'a jamais entièrement pôri. La vie nationale du peuple, dans son cours régulier, est restée intacte, malgré les conquêtes étrangères et les révolutions intestines , pendant quatorze cents ans. A aucun moment, le lien entre le passé et le présent n'a été complètement brisé; à aucun moment, les Anglais n'ont siégé pour combiner une constitution entièrement nouvelle, séduits par quelque éblouissante théorie. ^Ihaque pas de notre progrès a été la suite naturelle d'un pas précédent; chaque changement dans notre loi et dans notre constitution a été, non rintroduction de quelque chose d'entièrement nouveau, mais le développement et l'amélioration de quelque chose qui était déjà ancien. Notre progrès, à certaines époques, a été plus rapide ; dans d'autres siècles, plus lent ; par moments, nous avons paru rester immobiles ou même rétrograder ; mais la grande marche du développement politique ne fut jamais complètement arrêtée ; elle n'a jamais subi de halte durable, depuis le premier jour où l'arrivée des conquérants teutons commença à transformer la Grande Bretagne pour en faire l'Angleterre.

Des éléments nouveaux et étrangers se sont de temps en temps introduits dans notre droit; mais

le même esprit qui était capable de développer et d'améliorer tout ce qu'il y avait dans ce droit d'ancien et d'indigène, a généralement trouvé le moyen, tôt ou tard, de rejeter encore tout ce qui était étranger et nouveau. L'ami de la liberté, l'ami du progrès, l'homme dont la vue est assez perçante pour découvrir l'identité sous l'apparence d'une dissemblance extérieure, ne do it jamais redouter de suivre à la trace les institutions politiques de l'Angleterre jusque dans leur forme la plus antique. Les quatorze cents ans de l'histoire d'Angleterre appartiennent à ceux qui veulent toujours marcher en avant, non pas à ceux qui préfèrent rester immobiles ou reculer. La sagesse de nos pères se manifesta toujours^ moins par un stupide et absurde attachement aux choses dans l'état où elles furent h un moment donné, que par cet esprit — Tesprit à la fois du vrai réformateur et du conservateur vrai — qui maintient l'édifice entier debout, en réparant et améliorant de temps à autre les diverses parties qui ont besoin d'y être améliorées ou réparées. Laissons les anciennes coutumes prévaloir ; tenonsnous toujours fermes dans les sentiers battus. Oui, mais les sentiers battus ont toujours été en Angleterre les routes du progrès. L'ancienne coutume a toujours redouté de changer pour le pur amour du changement, mais elle innovait hardiment, quand l'innovation était vraiment nécessaire.

Ainsi plusieurs des plus heureux changements des derniers temps, plusieurs des plus salutaires améliorations de notre droit et de notre constitution ont uniquement consisté à rejeter des nouveautés qui s'y étaient glissées à des époques récentes et malheureuses. Ils ont consisté à faire reparaître, sous un extérieur modifié, des principes aussi vieux que les jours où nous apercevons pour la première fois nos ancêtres dans leurs forêts de la Germanie.

Changée qu'elle est dans toutes ses formes et ses conditions extérieures, l'Angleterre où nous vivons a donc bien plus de rapports, dans sa vraie vie et dans son véritable esprit, avec l'Angleterre des temps les plus reculés, qu'elle n'en a avec l'Angleterre d'une époque bien plus rapprochée de la nôtre. Dans beaucoup de dispositions salutaires de la législation moderne, nous avons reculé, à dessein ou non, jusqu'à la plus antique origine de notre race. Nous avons avancé en retournant à un plus ancien état de choses ; nous avons réformé en ressuscitant les institutions de temps plus éloignés et plus rudes, en nous affranchissant des subtilités servîtes des légistes normands, en jetant de côté, comme une chose exécrable, les innovations de la tyrannie (les Tudor et de l'usurpation des Stuarts.

J'ai dit que la primitive constitution teutonique t'iit apportée avec eux par nos ancêtres teutons, quand ils arrivèrent en conquérants dans l'île de

la Grande-Bretagne. Je ne reviendrai pas sur les détails de la conquête anglaise, cet établissement qui nous donna une nouvelle patrie dans un pays nouveau, ni sur toutes les questions et controverses auxquelles les circonstances de la conquête an- *ilaise ont donné naissance. Je m'en suis expliqué à mainte et mainte reprise, avec la parole et avec la plume, et j'espère pouvoir tenir maintenant pour accordé ce que j'ai déjà démontré ailleurs ,ii). J'espère qu'il me sera permis de considérer comme olablie l'évidence des faits dans leur ensemble, sans entrer dans les détails de chaque point en particulier.

Je tiendrai donc pour vrai — car c'est à ceci que se ramène réellement la question — que l'Angleîerre est l'Angleterre cl que les Anglais sont les Anglais. Je tiendrai pour vrai que nous ne sommes ni des Romains ni des Welches, mais bien les des- (•endants des Angles, des Saxons et des Jutes qui vinrent ici aux cinquième et sixième siècles, des Danois et des Normands qui y arrivèrent au neuvième (a). Je tiendrai pour vrai que nous sommes

{u) Il est curieux de se rappeler ici le passage connu de Dossuet : « N'accusons donc pas aveuglément le naturel des Jiabltants de l'île la plus célèbre du monde, qui, selon les plus lidèles histoires, tirent leur origine des Gaules ; et ne croyons pas que les Merciens, les Danois et les Saxons aient tellement corrompu en eux ce que nos pères leur avaient donné de bon sang... )) Bossuet, au reste, est d'accord avec Lingard, qui s'appuyait lui-même sur le témoignage de César.Pour ce qui est de

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un peuple, sinon de pur sang teutonique — car pas un peuple au monde n'est d'un sang absolument pur — du moins d'un sang qui n'est pas plus mêlé que celui de n'impoi^te quelle autre nation ; que les Anglais sont aussi véritablement des Anglais que les Yvclches sont des Welclies ou que les Allemands de la haute Germanie sont de la haute (jermanie. Je tiendrai pour vrai que ce qu'il y a de teutonique en nous n'est pas simplement un élément parmi les autres, mais que c'est la vie môme et l'essence de notre personnalité nationale ; «(ue, s'il y a en nous quelque autre chose, si nous avons fait quelque emprunt à ceux que nous avons soumis ou qui nous ont soumis nous-mêmes, quoi que ce puisse être, ce n'est pas un élément de môme valeur, mais une pure addition à notre essence teutonique ; en un mot, je tiendrai pour vrai que les Anglais sont les Anglais, que nous sommes nous-mêmes et non quelque autre peuple.

Je tiendrai tout cela pour vrai. Si quelqu'un le conteste, s'il y a quelqu'un qui ne veuille pas être Anglais et qui préfère être Welche ou Romain, je ne peux pas raisonner avec lui en ce moment ; je peux seulement le prier de se reporter aux arguments que j'ai fait valoir sur tous ces points en d'autres temps et en d'autres lieux. Je tiens pourvrai que, puisque

\'ï communauté d'origine des Gaulois et des premiers habitants don Iles-Britanniques, le fait semble prouvé.

nous avons eu un nom national, une langue nationale, et cela dès l'origine, nous pouvons justement passer pour avoir une existence nationale ininterrompue. Enfin lorsque nous rencontrons en Grande- Bretagne un peuple de langue teutonique vivant sous les mêmes lois politiques et sociales que le peuple teutonique du continent, il n'est sûremeni pas bien téméraire ni bien étrange d'en conclure que la langue et les lois que ces deux peuples onten commun sont un bien commun sorti d'une source commune ; que la colonie insulaire en un mot vini elle-même et apporta ses lois et son langage avec elle de la vieille terre maternelle par delà les mers. Nos pères donc abordèrent dans la Grande-Bretagne, et ils apportèrent avec eux le système politique originaire, les distinctions de rangs, la division des pouvoirs qui leur avaient servi dans leur vieille patrie anglaise ou saxonne. Les circonstances de la conquête devaient sans doute entraîner des changements. La conquête dut tendre probablement à grossir les rangs de la classe servile. Tous les indigènes qui ne furent ni massacrés ni expulsés durent naturellement passer dans cette classe. En particulier, et quoiqu'il ne soit pas douteux que nos ancêtres aient amené de leurpays leurs femmes avec eux, il n'est pas moins certain quenombredefemmes bretonnes lurent réduites en esclavage, à tel point que l'un des noms vulgaires du vieil anglais pour

désigner une femme esclave est le mot Wylne ou [emme icelche. On peut croire aussi que cette familiarité croissante avec l'esclavage dut contribuer à fortifier la coutume par laquelle les hommes libres coupables de crimes étaient réduits en esclavage par une sentence juridique.

En revanche, je soupçonne que les circonstances de la conquête ne furent pas sans influence pour élever la position à la fois du simple homme libre et du roi ou chef, comparés à la classe intermédiaire des nobles. Il n'y a pas deux choses plus propres à niveler que la colonisation et une guerre heureuse. La force de nivellement de la colonisation est évidente ; la force de nivellement de la guerre n'est pas si frappante dans les temps modernes. Dans les armées modernes où existe un système nettement défmi de grades militaires, où la distinction entre l'officier et le soldat est profondément marquée, où le simple soldat est un peu plus qu'une machine dans les mains de celui qui le commande, l'effet peut même être en sens inverse. Mais dans un plus ancien état de choses, quand la victoire dépend de la bravoure individuelle de chaque homme, rien ne peut être plus propre à niveler que la guerre. Honneur et profit tombent en partage au cœur le plus ferme et au bras le plus fort, que celui qui les possède soit noble ou paysan dans son pays. Et cela devait être encore plus vrai dans le cas où la guerre

et la civilisation marchaient côte à côte, lorsque le succès décidait non-seulement la victoire, mais la conquête, lorsque les hommes com])attaient, non pour s'en retourner dans leurs anciens foyers chargés de gloire et de butin, mais pour conquérir des demeures nouvelles, récompense de leur valeur. D'un autre côté, dans un état de choses primitif, l'influence personnelle est presque tout; un chef énergique et populaire est, par le fait, absolu, parce que personne n'a la pensée de contredire sa volonté ; mais un chef faible ou mal vu du peuple ne peut exercer aucune autorité d'aucun genre. Dans un tel état de choses, personne n'obtient aussi aisément l'ascendant d'une influence illimitée que le chef militaire qui conduit sa tribu à la victoire. En outre, cette influence devait se décupler, quand le chef heureux conduisait son peuple nonseulement à la victoire, mais à la conquête, quand il n'était pas seulement un chef, mais un fondateur, mais l'homme qui avait emmené les siens pour se rendre maîtres d'un nouveau pays et créer un État nouveau, conquête de son épée et de leurs armes. La simple noblesse de naissance, si hautement honorée qu'elle fût, ne devait avoir qu'une faible autorité, en comparaison de l'une ou de l'autre de ces deux influences placées au-dessus et au-dessous d'elle. Je crois qu'il est possible de relever quelques traces de l'effet de ces influences dans la

situation de la plus ancienne noblesse d'Angleterre. Qu'il y eût une différence entre le noble et Thomme libre du commun, ou pour employer l'expression du vieil anglais, entre VEorl et le Ceorl, c'est ce qui résulte des innombrables allusions à cette distinction qu'on trouve dans nos plus vieilles annales. Mais il n'est nullement aisé de dire ce que cette distinction était réellement. Gomme nous verrons tout à 1 heure que cette primitive noblesse fit place insensiblement à une noblesse d'un tout autre genre et fondée sur un tout autre principe, nous pouvons sans doute incliner à penser que, du moins après l'établissement des Anglais dans la Grande-lJretagne, les privilèges des Eorlas furent un peu plus qu'honorifiques.

J'ai à peine besoin de dire qu'une traditionnelle déférence pour la naissance , une préférence traditionnelle accordée aux membres de certaines Familles dans l'attribution des charges électives, peut persister, lorsque la naissance n'entraîne avec elle aucun privilège légal d'aucun genre. Nulle part ce fait ne s'est produit d'une manière plus frappante que dans ces cantons démocratiques de la Suisse dont j'ai parlé plus haut. Dans une république où les magistrats étaient élus tous les ans, où tout homme libre avait un vote égal dans leur élection, il arrivait cependant que, d'année en année, les représentants de certaines maisons fa-

meiises étaient élus comme de droit héréditaire. Tels étaient les barons d'Attinghausen à Uri et la maison deTschudi à Glaris. Or, quoi que nous puissions dire d'une semblable coutume à d'autres égards, elle était assurément bien entendue pour produire un heureux effet sur les membres de ces familles exceptionnelles ; elle était bien entendue pour y faire naître une succession d'hommes tout préparés à exercer les hautes magistratures de la république. Un homme qui sait que, s'il est digne d'un certain poste d'honneur, il sera choisi pour ce poste de préférence à tout autre, mais qui sait aussi que, s'il s'en montre indigne, il risque, soit de ne pas l'obtenir du tout, soit d'en être pacifiquement écarté à la fin d'une année ou d'une autre, cet homme a certainement des motifs plus forts de chercher à mériter la place qu'il espère occuper que, soitl'homme qui doit courir la chance d'une compétition illimitée, soit celui qui succède à l'honneur et à l'autorité par le simple droit de sa naissance.

Ainsi donc nos pères arrivèrent dans la Grande- Bretagne, apportant avec eux les trois éléments de la constitution primitive que nous trouvons décrite dans Tacite ; mais, comme j'incline à le croire, les circonstances de la conquête contribuèrent, pour un temps du moins, à fortifier les pouvoirs tarit du chef suprême que du corps général de la nation aux dépens de la classe intermédiaire des Eorlas ou no-

bles. Étudions d'abord l'origine ot l'accroissement de l'autorité du chef suprême, en d'autres termes, l'élément monarchique, le pouvoir royal.

Qu'est-ce qu'un roi alors? La question est bien plus aisée à faire que la réponse. Le nom de roi a signifié des choses très-différentes suivant la différence des temps et des lieux ; la somme d'autorité attachée à ce titre a considérablement varié avec les lieux et les temps. Toutefois une sorte d'idée commune semble se retrouver dans tous ses divers usages ; si l'on ne peut pas toujours définir mi roi, on reconnaît généralement un roi, lorsqu'on le voit. Au titre de roi s'attache, dans le sentiment populaire du moins, mie vague idée de grandeur et de sainteté que n'éveille pas celui d'un simple magistral, si élevé que soit ce magistrat en rang et en autorité. Je ne parle pas de la raison de la chose, mais de ce qui, en tant que fait, a été de tout temps l'impression populaire. On dit que chez les peuples païens de la Suède, lorsque les affaires étaient mal conduites, dans le cas où maintenant nous congédierions un ministre, et où nos ancêtres, quelques générations avant nous, lui auraient tranché la tête, on méprisait des victimes si secondaires, et on offrait le roi lui-même en sacrifice aux dieux. Une semblable pratique prouye certainement que nos frères de la Scandinavie n'étaient pas arrivés à cette subtilité constitutjènnelle en vertu

de laquelle la responsabilité de tous les actes du souverain est transférée à un autre. Évidemment ils n'admettaient pas, comme les modernes faiseurs de constitutions, que la personne du roi fût inviolable et sacrée. Mais je présume que cette pratique même qui montre qu'ils ne le regardaient pas comme inviolable, prouve aussi qu'ils le considéraient comme sacré. Certainement, si le roi était ainsi sacrifié de préférence, c'est qu'il y avait en lui quelque chose qui n'était dans personne autre, c'est qu'aucune victime inférieure n'eût été aussi agréable aux dieux.

Mais d'un autre côté — pour nous aventurer un moment au delà du cercle des modèles teutonique et arien — on voit dans l'histoire que les anciens Egyptiens devancèrent la grande inyention de la monarchie constitutionnelle ; que leurs prêtres, dans un discours annuel, attribuaient respectueusement tout le bien qui était fait dans le pays au roi personnellement, et tout le mal à ses mauvais conseillers (12). Il semblerait qu'il y ait là deux manières exactement opposées de traiter un roi ; et cependant cette coutume d'immoler le roi, et l'autre coutume d'agir avec lui comme s'il était incapable de jamais faire mal, dérivent toutes deux du même principe, ce principe que le. roi, d'une manière ou d'une autre, est essentiellement différent de tout le reste des hommes. Nos pro-

DE LA CONSTITUTION ANGLAISE. ii

près rois de la vieille Angleterre, comme tous les autres rois teutons, n'étaient rien moins que des chefs absolus ; la nation les nommait et la nation les déposait; ils ne pouvaient rien faire d'important en paix ou en guerre sans l'assentiment national ; et malgré tout, on sentait que le roi, en tant que roi, était revêtu d'une dignité d'un toul autre genre que celle du plus élevé de ses sujets. 11 est possible que cette différence résultât principalement d'une espèce de respect religieux qu'imposait la personne du roi et que n'inspirait aucun autre chef inférieur. En effet, dans les temps d'idolâtrie, les rois faisaient remonter leur origine aux dieux que la nation adorait ; et, dans les siècles chrétiens, comme ils se distinguaient des chefs de moindre importance par les cérémonies religieuses qui solennisaient leur entrée en charge, les élus du peuple devenaient ainsi les Oints du Seigneur.

La distinction entre les rois et les chefs d'un autre genre est rigoureusement d'une antiquité immémoriale ; elle est aussi ancienne que quoi que ce soit que nous connaissions des institutions politi- ({ues de notre race. Cette différence est clairement indiquée dans la description que je vous ai lue de Tacite. 11 distingue d'une manière bien marquée les regesei les duces, les rois et les chefs; les chefs dont le droit au commandement s'appuyait sur leur naissance, et les chefs qui le fondaient sur leur mérite

ai LE DÉVELOPPEMENT

personnel. Mais le môme écrivain nous apprend que, quoique cette distinction eût été établie de si bonne heure et si bien comprise, elle n'était cependant pas universellement admise par toutes les branches de la race teutonique. Entre les nations germaines décrites par Tacite, quelques-unes, nous dit-il expressément , étaient gouvernées par des rois, tandis que d'autres n'en avaient pas. Cela veut dire que, dans celles-ci, chaque tribu ou district avait son chef propre, magistrat durant la paix, général en temps de guerre, mais que la nation entière n'était pas réunie sous un seul chef qui eût droit aux privilèges spéciaux et mystérieux de la royauté. Gela veut dire que, bien que nous entendions parler de royauté aussi loin que nos histoires nous font remonter dans le passé, cependant la royauté ne fut pas la forme la plus ancienne de gouvernement parmi les tribus teutoniques. Le roi et son royaume prirent naissance par l'union de plusieurs tribus ou districts, existant déjà sous des chefs séparés qui leur étaient propres, et, dans l'histoire de nos propres origines, on peut déterminer avec une grande netteté la date et les circonstances de l'introduction de la royauté.

On aimerait bien à savoir ce que signifiaient exactement les mots teutons que Tacite rendait par les équivalents latins rex et dux. Pour le dernier du moins, on peut faire une conjecture plausible. Le

m LA CONSTITUTION ANGLAISE. 35

chef teuton qui n'était pas roi portait le titre d'Ealdorman en temps de paix, et d'Bereloga en temps (le guerre. Le premier nom ne demande pas d'explication. Il est encore en usage parmi nous, bien ({u'il ait perdu quelque chose de son ancienne dignité. L'autre titre d'Hérétoga, chef d'armée, l'équivalent exact du latin diix^ est tombé en désuétude dans notre langue, mais il survit dans le haut-allemand sous la forme de Herzog, qu'on traduit familièrement et correctement par duc. Les duces de Tacite, on ne peut en douter, étaient les Ealdormen ou Heretogan,

On voit moins clairement ce qu'était le titre qu'il voulait traduire par rex . Notre mot Cyning^ King est commun à toutes les langues (eutoniques existantes, et nous le retrouvons aussi loin que nous pouvons suivre la langue anglaise dans le passé. Mais ce n'est ni le seul, ni vraisemblablement le plus ancien mot pour exprimer cette idée. Dans le plus vieux monument qui nous reste de l'idiome teutonique, la version gothique des Écritures, le mot King^ sous aucune de ses formes, ne se rencontre nulle part. Le terme qu'on y voit employé est Thiudans. On y trouve aussi un troisième mot, Drikten, qui, en anglais, est plus communément usité dans un sens religieux. *

Je vous prie de vouloir bien prendre patience pendant que je m'enfonce un moment dans quelques

vieilles étymologies teu toniques, persuadé que je suis que les analogies de ces trois mots ne sont pas d'un mince intérêt. Ces noms dérivent tous trois ou se rapprochent beaucoup de mots qui signifient la race ou le peuple. L'un d'eux, Cyn ou Kin, nous l'avons gardé dans l'anglais moderne, sans en changer le son et avec une très- légère modification dans le sens. Maintenant, le mot Cyning^ dans sa forme abrégée King^ vient directement, ou du substantif Cyn^ ou bien d'un adjectif qui s'y rattache étroitement, Cyne^ noble, précisément comme le latin ye~ neroms vient de genus^ qui, soit dit en passant, est le même mot que notre anglais Cjjn. Ne vous laisse/ pas abuser en allant croire que Kmg ait rien à démêler avec canning ou cunning, l'homme adroit. Celui qui l'a dit le premier ignorait tout simplement sa grammaire du vieil anglais. Ce mot est de la famille de Cyn et Cyne, et peut se comprendre « le noble homme », ou bien, comme ing est la désinence patronymique des Teutons, celui qui l'aime mieux peut former Cyning de Cyn, et faire du roi, non le père de son peuple, mais son rejeton (13).

Quant aux deux autres noms, Thiudans ou Theoden et Drihten, ils ont disparu de notre langue, et avec eux les deux mots auxquels ils se rattachent, précisément comme Cyning se rattache à Cyn. Thiudans ou Theoden vient de Thiuda ou Theody qui veut (lire aussi peuple, mot que vous reconnaîtrez dans

plusieurs des vieux noms teutons, Theodric^ Theodherht, Theodbald, et autres semblables. De même, Dhriten vient ou directement de Driht, famille, compagnie, ou bien, précisément comme Cyn QiCyne, d'un adjectif dnkt signifiant noble ou fier.

Ces noms exprimant tous trois la royauté ont ainsi rapport à des mots qui veulent dire race ou peuple. Ils impliquent l'idée de chef d'un peuple, quelque chose de plus que le chef d'une simple tribu ou d'un district. Maintenant nos chroniques en vieil anglais, lorsqu'elles racontent comment les premiers conquérants anglais, Hengest et Horsa, s'établirent dans le Kent, ne les appellent point Cyningas, mais Heretogan^ chefs ou ducs. Il faut qu'Hengest ait d'abord remporté des victoires sur les Bretons pour qu'on nous dise qu'il a pris le rice ou royaume et que son fils OEsc est appelé King. C'est ainsi que, dans le Wessex, les premiers conquérants Gerdic et Gynric sont appelés Ealdormen quand ils débarquent ; mais, lorsqu'ils ont établi une domination fixe aux dépens des Welches, on lit qu'ils prirent aussi le rice, et les chefs des Saxons de l'Ouest sont dès lors cités comme rois. Il est donc évident que les premiers. chefs des établissements anglais dans la Grande-Bretagne, quand ils traversaient les mers, portaient seulement le titre plus humble ù' Heretogan ou Ealdormen; ce fut seulement lorsqu'ils eurent livré des batailles et se fu-

rent trouvés à la tête d'un établissement puissant et victorieux sur le sol conquis, qu'ils furent jugés dignes du titre plus relevé de rois. On peut croire en outre qu'avec tous leurs exploits ils n'en auraient pas été jugés dignes, s'ils n'avaient passé pour être issus du sang des dieux, de la souche divine de Woden.

On voit ainsi que la royauté, dans le sens strict du mot, c'est-à-dire distinguée du gouvernement des ducs ou seigneurs {ealdormen), prend son origine, chez les Anglais de la Grande-Bretagne, non pas au premier moment même de la conquête, mais dans les années qui la suivirent immédiatement, du vivant de la première génération des conquérants . Cette distinction que l'on remarque chez les Anglais et les Saxons se retrouve chez les peuples de même race de la Scandinavie. Du jour que les Danois et les Normands commencèrent ces invasions qui se terminèrent pour eux par de si importants établissements dansl'AngleterreduNordetde l'Est, on trouve toujours chez eux deux classes bien tranchées de chefs, les rois et les jarls, autrement dit eorls. Ce sont les jarls qui répondent aux ealdormen anglais. La même distinction est encore clairement indiquée, quand on lit que les vieux Saxons, les Saxons du continent, étaient gouvernés, non par des rois, mais par ces chefs que notre écrivain latin se plaît à appeler sa^ra/;^^, c'est-à-dire, bien entendu, ducs

OU sêtgnev7's {ealdoi^men). Mais elle est plus fortetement accusée que partout ailleurs dans plusieurs récits 011 il est parlé de nations qui, après avoir été réunies sous des rois, sont retombées ensuite sous la précédente domination de ces petits chefs locaux. Ainsi, les Lombards en Italie, qui avaient été conduits par des rois à leur grande conquête, renoncèrent, est-il dit, pour un temps, au gouvernement royal, et rétablirent le pouvoir de ducs indépendants. On rapporte aussi que les Saxons de l'Ouest, dans notre île, rejetèrent à une certaine époque le gouvernement des rois, et revinrent de la même manière au pouvoir de seigneurs indépendants. Dans tous ces cas, on serait bien aise de savoir plus clairement quelle était la différence exacte entre le roi et le duc ou ealdo7inan. Mais il est évident que le roi était le représentant d'une unité nationale plus étroite, tandis que le seigneur représentait la tendance particulière de chaque tribu ou district à réclamer son indépendance. Le gouvernement du seigneur peut n'avoir pas été moins effectif que celui du roi. Si nous nous rappelons la distinction tracée par Tacite quant aux qualifications respectives de ces deux fonctions, nous avons même tout lieu de croire que le gouvernement du seigneur pourrait bien avoir été le plus effectif des deux. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on sentait {{ue le seigneur, de manière ou d'autre, était moins

séparé de la masse de son peuple que n'était le roi ; les fonctions de roi ne pouvaient être remplies que par un homme de la souche de Woden ; celles de seigneur étaient, semblerait-il, accessibles au premier venu qui montrait qu'il possédait les qualités requises dans un chef de nation.

C'est ainsi que la royauté devint la loi de toutes les tribus teutoniques qui s'établirent dans la Grande- Bretagne et dont la réunion fit la nation anglaise. Cette réunion,il ne fautjamaisl'oublierjfut très-lente. Peu à peu, de petits rois ou des seigneurs indépendants acceptèrent la suprématie d'un roi plus puissant.Puis, dans une secondepériode,lepluspetitÉtat fut décidément incorporé au plus grand. Le chef du premier, alors, s'il n'était pas complètement dépossédé, ne gouvernait plus comme souverain indépendant, ni même comme souverain vassal, mais en qualité de simple magistrat, agissant en vertu de l'autorité déléguée par le souverain de qui il tenait sa charge (14). L'État fondé parCerdic et Cynric sur la côte méridionale grandit peu à peu par l'incorporation de plusieurs petits royaumes et seigneuries indépendantes, jusqu'à ce qu'il embras sât la souveraineté de l'île entière de Bretagne, et devînt la royauté immédiate de tous les Anglais qui l'habitaient. Le seigneur d'un coin du Hampshire arriva ainsi pas à pas à être roi des Saxons de l'Ouest, puis roi des Saxons, roi des Anglais,

DE LA COxNSTiTUTION ANGLAISE. 41

empereur de toute la Bretagne, et plus tard enfin souverain d'un royaume qui s'étend aux quatre coins du monde. Mais le point qui nous intéresse maintetenant, c'est qu'à chaque degré d'accroissement du domaine royal, l'autorité politique du roi sur ce domaine s'accroissait en même temps. Le changement de seigneur en roi, celui de roi idolâtre en roi chrétien couronné et sacré par l'onction, contribua beaucoup sans doute à élever le pouvoir et la dignité du chef, qui acquérait ainsi à chaque transformation de nouveaux titres au respect. Mais ce n'étaitpaslàtout. L'agrandissement seul du domaine royal devait chaque fois très-puissamment aider à accroître le pouvoir direct du roi, et plus puissamment encore à augmenter ce vague respect que chacun ressent pour la royauté. Dans Homère, nous voyons certains rois qui avaient « un caractère plus royal » , qui étaient plus rois que les autres. Il en a été de même chez nous. Un roi qui régnait sur tout le Wessex avait davantage du roi que celui qui régnait seulement sur l'île de Wight, et un roi qui gouvernait toute l'Angleterre était d'un degré plus élevé en royauté que celui qui ne gouvernait que Wessex (15). A mesure que s'étend le territoire sur lequel règne un roi, celui-ci devient nécessairement de moins en moins connu de la masse de son peuple ; il s'abrite de plus en plus derrière la crainte mystérieuse qu'il inspire ; de plus en plus il est con-

sidéré comme un être différent du reste des hommes, d'une autre nature même que le commun des magistrats civils ou des chefs militaires, si éminente que soit la dignité de ceux-ci, si illustre que soit leur caractère personnel. Une telle séparation entre le roi et la masse de son peuple peut, il est vrai, dans certaines conditions, entraîner, au lieu d'un accroissement, une diminution de son pouvoir réel. Ce roi peut devenir^, dans l'opinion populaire, trop grand et trop imposant pour l'exercice effectif du pouvoir, et, par une conséquence forcée de sa grandeur même, voir son autorité réelle transférée à ses représentants pour qu'ils gouvernent en son nom. Il peut être environné d'une adoration qui l'élève presque au-dessus de l'humanité, tandis que la réalité du pouvoir passe à un maire du palais, ou est partagée entre les gouverneurs de provinces éloignées (10). Mais avec une race de rois énergiques et habiles gouvernant une nation qui tend à l'unité et non à la séparation plus complète de ses parties, chaque pas dans l'accroissement territorial du royaume est aussi un pas dans l'accroissement, non-seulement de la dignité extérieure, mais encore de l'autorité matérielle du roi.

Le roi anglais qui, au seizième siècle, possédait la souveraineté directe de toute l'Angleterre, la suprême autorité sur toute la Bretagne, était un tout autre personnage que son aïeul qui,

dans le sixième siècle, estimait qu'une victoire de plus sur les Bretons, l'acquisition d'une parcelle de plus de leur territoire, une autre centaine, pourrait-on dire, de modernes Hampshires, l'avaient rendu assez grand pour échanger son titre de seigneur contre celui de roi. Ce roi-là était bien roi dans toute la force du terme ; son caractère personnel avait la plus haute influence sur la prospérité ou le malheur de son royaume; sa volonté pesait du plus grand poids, quand il s'agissait de faire les lois destinées à régir son peuple, ou de distribuer les honneurs et les charges entre ceux qui devaient gouverner sous ses ordres. Et, malgré tout, ce n'était pas un despote ; on n'oubliait jamais que le roi n'était que ce que son nom signifie, le représentant, la personnification, l'émanation du peuple. C'était du choix du peuple qu'il recevait son autorité pour le gouverner, choix qui se renfermait, en toute circonstance ordinaire, dans la maison royale, mais qui, au dedans de cette maison, n'était pas limité par l'aveugle respect d'une loi particulière de succession.

Ce choix pouvait, tantôt se fixer sur le membre le plus digne de la famille royale, tantôt, quand cette famiPe ne fournissait pas de candidat satisfaisant, se porter hardiment sur l'homme le plus digne parmi le peuple tout entier (17). Or, ceux des mains de qui le roi a tenu ainsi tout d'abord son pouvoir en ont

toujours partagé l'exercice avec lui. Les lois, les concessions de privilèges , les nominations aux charges appartenaient au roi, mais n'étaient définitives qu'avec l'assentiment du peuple consulté dans son assemblée nationale, réunion des Sages Hommes du pays tout entier (18). Ce n'est pas tout : ceux qui lui avaient donné son pouvoir et qui le dirigeaient dans l'emploi qu'il en faisait, pouvaient encore, quand le besoin l'exigeait, lui retirer ce pou- voir après le lui avoir confié. A de rares intervalles — car c'est seulement à de rares intervalles qu'il est vraisemblable qu'on en vienne à cette extrémité — la nation anglaise a exercé le plus éminent de ses pouvoirs, en reprenant la couronne à des rois indignes de la porter. Je ne parle pas d'actes violents ou de meurtres, non plus que de procès qui, bien que revêtus de la forme légale, n'avaient pas de précédents dans notre histoire. Je ne parle ni de la mort secrète d'Henri VI, ni de Texécution publique de Charles P^ Je parle de la marche régulière de la loi. Dans le Northumberland , le droit de déposition était exercé avec une fréquence particulière. Mais je veux me restreindre à cette lignée directe et ininterrompue de princes qui, de rois de Wessex, devinrent rois d'Angleterre. Six fois au moins dans l'espace de neuf cents ans, de Sigeberht de Wessex à Jacques II, le Witan ou Parlement usa du plus extrême et du plus éminent de ses pouvoirs (19).

Le derniei' exercice qui en a été fait en a rendu inutile tout exercice futur. Tout ce qu'on avait à gagner dans les anciens temps par la déposition d'un roi peut être obtenu maintenant par un vote de blâme contre un ministre, ou, dans le cas le plus extrême, par sa mise en accusation.

Mais, outre l'accroissement du pouvoir royal qui résulta naturellement de l'accroissement des domaines du roi, une autre cause contribua activement à revêtir le roi d'une influence personnelle dont l'importance fut presque plus grande que son autorité politique. Pour une partie considérable de ses sujets, pour tous les hommes d'une fortune ou d'une puissance plus qu'ordinaire, le roi cessa par degrés d'être uniquement roi, pour devenir lord, et, par degrés aussi, ses sujets devinrent, de sujets qu'ils étaient seulement, ses hommes. Ces mots demandent une explication, et je vais encore remonter à Tacite comme à notre point de départ. Parallèlement à la société politique, composée du roi, des nobles, de l'assemblée populaire, autant de pouvoirs strictement politiques, il décrit une autre institution, une relation qui n'a plus rien de politique en elle-même, purement personnelle au contraire, mais qui devint graduellement de la plus haute importance politique : c'est l'institution du compagnonnage {comitatus), le système de relation personnelle entre un homme et son lord, relation

qui consistait en service fidèle d'une part, en fidèle protection de l'autre. Écoutons encore parler le célèbre Romain, interprète de nos plus vieilles traditions.

«11 n'y a pas de honte chez les Germains à être vu parmi les compagnons [comités] d'un chef. Or, il y a des degrés dans le compagnonnage {comitatus)^ selon l'estime accordée par celui dont on forme la suite; et il existe une grande rivalité entre les compagnons, à qui se maintiendra le plus haut dans la faveur de son chef, comme entre les chefs, à qui aura les plus nombreux et les plus vaillants compagnons... Quand on en vient à l'action, il est honteux pour le chef d'être surpassé en valeur; il est honteux pour les compagnons de ne pas égaler la valeur de leur chef. C'est même une note d'infamie pour le reste de la vie que de se retirer sain et sauf du champ de bataille où le chef a péri. Le garder, le défendre, rapporter à sa gloire leurs propres hauts faits, est le premier devoir pieux de ses compagnons. Les chefs combattent pour la victoire; les compagnons combattent pour leur chef. »

Telle est la description que fait du compagnonnage un historien romain du second siècle. Permettez-moi de mettre en regard de ce passage les vers d'un poëte anglais du dixième. Ce poëte raconte la bataille de Maldon qui fut livrée, en 991, par les Saxons de l'Est, sous le commandement de leur

seigneur {ealdorman) Brihtnoth, aux envahisseurs normands. Le seigneur a été tué ; deux de ses suivants se sont enfuis, l'un d'eux sur le cheval du seigneur, et toutes les expressions qui sont mises dans la bouche de ses compagnons restés fidèles roulent sur le lien personnel qui existe entre eux et leur lord (20).

« Là dessus l'abattent Les soldats païens ; Et les deux guerriers A ses deux côtés, OElfuoth et VVulfmœr, Mordent la poussière Auprès de leur lord.

Leur sang coûta cher !

D'autres se retirent Lassés du combat.

Là les fils d'Odda Les premiers s'enfuirent ; Godric déserta, Délaissant le brave Qui lui fit présent De tant de coursiers Il prit le cheval Que son lord montait, Sautant sur la housse.

Malgré son devoir [a], »

A présent, nous passons aux exploits accomplis par ses thanes sur son cadavre :

« Là fut renversé Le chef de l'armée,

(«) On trouvera à la fin du volume le texte de cette ballade qui mérite d'exercer le talent d'un poëte. Nous nous sommes contenté d'en présenter au lecteur un mot-à-mot rhythmé.

Le comte Ethelred ;

Là ses camarades,

Chers à son foyer,

Le virent gisant.

Alors s'élancèrent

Les superbes Ihanes ;

Les hommes sans peur

Se hâtent joyeux ;

Ils veulent tous là,

De ces deux sorts l'un,

Mourir, ou venger

Leur chef tant aimé. » |i

Alors l'un des thanes prend la parole :

« Non, jamais au camp m

Thane ne pourra

Me jeter l'insulte.

Disant que j'ai fui

Pour revoir mon toit.

Quand gît mon seigneur,

Mort dans le combat.

Perte irréparable !

C'était mon parent,

Et c'était mon lord. »

Un autre parle à son tour :

« Quel courage, Œlfwine, Tu donnais aux thanes Au fort du danger !

Puisque notre lord Le comte est à terre, Que chacun de nous Excite les autres Guerriers à la guerre, Tant que nous pourrons Bien tenir nos armes, Mortel cimeterre.

Lance et bonne épée. »

Un troisième reprend :

« Je promets ceci : D'ici je ne veux Reculer d'un pas ; Mais j'avancerai Pour venger mon lord Et mon camarade ; Et près du lac Stour Nul héros sans peur Ne m'insultera, Parce que tout seul J'irais au logis Quittant le combat. »

Le récit continue un peu plus loin :

« Tôt dans la bataille Ofifa succomba ; Mais il accomplit Le vœu de son lord.

11 avait promis, En prenant l'anneau, Que tous deux ensemble Au bourg chevauchant Retourneraient saufs, Ou dans la mêlée, Au fort du carnage, Tomberaient frappés :

Il gît en vrai thane Auprès de son lord. »

Enfin, un dernier achève :

« Que l'àme soit forte, Le cœur plus ardent, La valeur plus grande, Quand décroît le nombre.

Voici le chef mort.

Tout du long couché :

Héros dans la poudre !

Maudit celui qui

î)0 LE DÉVELOPPEMENT

A ce jeu sanglant Maintenant renonce! Je suis vieux de jours ; D'ici je ne pars.

Je veux aux côtés, Aux côtés du lord, D'un homme si cher, Oui, je veux tomber. »

L'institution du compagnonnage militaire semble avoir un peu étonné Tacite. Il se croit obligé de faire remarquer que ce genre de relation personnelle n'était pas regardé chez les Germains comme humiliant. C'était là le sentiment naturel à un Romain. Un citoyen romain n'avait absolument de devoirs qu'envers l'État. L'État pouvait être représenté soit par un magistrat responsable, soit par un empereur sans responsabilité ; mais, dans les deux cas, l'obéissance était due au représentant de l'État : il n'existait aucune relation personnelle avec l'homme. La vieille institution romaine du patron et du client, qui avait tant de ressemblance avec le compagnonnage germain, était à peu près disparue du temps de Tacite, et, à aucune époque, elle n'avait été adoptée par les hommes de haut rang (21). Ce qui étonnait Tacite, c'est que, chez les Germains, les hommes les plus élevés par leur naissance et leurs exploits n'étaient pas considérés comme deshonorés pour entrer au service personnel d'un seigneur. Pour Tacite lui-même, Trajan était le magistrat suprême de la République romaine, le

DE LA CONSTITUTION ANGLAISE. 5i

commandant en chef de l'armée ; il n'était le maître personnel que de ses esclaves et de ses affranchis (22). Ce fut seulement à une époque bien postérieure de l'Empire romain que le service personnel à la cour ou dans la famille de l'empereur commença à être regardé comme honorable (23). Au contraire, chez les Teutons, la relation personnelle colorait tout ; le service personnel vis-à-vis d'un roi ou d'un autre chef fui honorable dès le principe ; les nobles les plus fiers de l'Europe se sont tenus jusqu'à nos jours pour très-honorés de remplir auprès de la personne des empereurs, des rois et d'autres princes, des offices que Tacite eût jugés être au-dessous de la dignité d'un citoyen romain. Nous avons pris Ihabitude aujourd hui de ne voir rendre ce genre de service qu'à un personnage royal ; il y a quelques siècles, les hommes de tout rang s'estimaient honorés d'en être chargés auprès d'hommes du rang immédiatement supérieur au leur, ou môme d'hommes de leur propre rang qui les devançaient en âge et en réputation. Le chevalier était servi par son écuyer, le maître par son élève ; et le même principe, mis de côté en toute autre occasion, se perpétue encore dans un usage qui est indubitablement un reste du compagnonnage teutonique, je veux dire le fagging de nos écoles publiques. Or, le résultat politique du principe de service personnel, de cette institution du compagnonnage, se

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