CHAPITRE XII
Etude de quelques autres Trusts (Suite)
Le Soap Trust. — Son insuccès. — L'« Imperial Tobacco
Company » et la « Tobacco war ».
Le Soap Trust (Trust du savon), comme Île dénomma l'opinion publique, fut formé par MM. Lever Brothers, propriétaires des usines de Port Sunlight et d’autres manufactures à Vicksbourg, sur le Mississipi, en Suisse et en Allemagne, à Mannheim.
En 1899, la jirm Lever avait un capital de £ 2.000.000 et payait des dividendes de 10 et 12 o/o
elle racheta à cette époque la maison américaine
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Brooke et Co, propriétaires de la fameuse marque « Monkey Brand », au capital de £ 250.000.
Depuis lors la firm Lever a payé annuellement 15 0/0 de dividende, son capital entièrement libéré est de £ 3.850.000. De plus £ 2.000.000 d'actions de préférence ont été créées en 1906.
[ existait déjà, depuis une trentaine d'années, une associalion des fabricants de savon qui décidait
quand il fallait relever ou abaisser les prix, mais on trouva bientôt que cela était insuffisant pour mettre un frein à la concurrence (1). La plupart des jirms étaient obligées de consacrer des sommes énormes à la publicité et, d’autre part, le prix des matières premières avait considérablement augmenté.
Ce fut dans ces conditions qu’un certain nombre de firms convinrent de fusionner. C’étaient :
Lever Brothers, Port Sunlight, capital £ 3.850.000.
The Vinolia Company, London, capital < 250.000.
Joseph Crosfield and Sons, Warrington, capital £ 800.000.
Joseph Watson and Sons, Leeds, capital £ 500.000.
Christophe Thomas and Brothers, Bristol, capital £ 300.000.
Ogston and Tennant, Glasgow, W. Gossage and Co, Widness, Tyson, Richmond and Jones, Liverpool ; Hodgson and Simpson, Wakefield, Edward Cook and Sons, London ; G. Barrington and Co, Dublin : au total onze firms et sociétés. Il n’y eut pas à proprement parler fusion des diverses entreprises, l’organisation tenait à la fois de la fusion et du kartellallemand, on laissait aux membres de l'association la liberté de fabrication mais les opérations de vente et la répartition des marchés étaient entre les mains d’un bureau central.
1. Article de M. Lever dans The Daily Chronicle, 22 octobre 1906.
M. Lever disait : «Une firm se chargera de l’Ecosse et jouera le rôle d'agent pour les autres firms dans cette région, une /irm de Bristol fera de même pour l’ouest de l’Angleterre. On voit ainsi que nous nous bornons à introduire dans nos entreprises une organisation commerciale pratique. Nous réduirons ainsi les antagonismes et nous réaliserons des économies de main-d'œuvre en traitant les produits des différentes firms dont il s’agit ; nous sommes ainsi plus à même de rendre service au public que nous ne l’étions auparavant. »
M. Markel décrivait ainsi les méthodes d’action du Trust : «Il n’y a aucun doute à avoir à ce sujet, l'association a devant elle d'immenses possibilités dont la nation entière profitera indirectement. Laissez-moi vous les indiquer brièvement. En premier lieu, je noterai que nous ne produisons pas seulement du savon mais aussi un très grand nombre de produits chimiques. Notre industrie est, pour la plus grande partie de ses matières premières, tributaire des marchés étrangers. Jusqu'ici elle a été à la merci des fluctuations très fréquentes de ces marchés. Un des premiers objets de l’association sera de libérer l’industrie de cette dépendance, en acquérant des terrains propres à la culture des différentes graines oléagineuses. En d’autres termesles ressources de la combination lui permettront d'entreprendre pour l'industrie du savon quelque chose d’analogue à ce que
The Cotton Growing Association est en train de faire pour l’industrie cotonnière du Lancashire. »
Les premières opérations du Soap Trust ne furent pas heureuses et il ne tarda pas à s’aliéner tout le monde : les détaillants, par ses exigences et ses menaces de boycottage, le public par laugmentation des prix et la réduction de poids des articles livrés, la presse, par la diminution de la publicité (1). L'opinion s’'émut de la formation d’une entente qu'on prévoyait devoir prendre des proportions gigantesques, sur le modèle américain. En réalité l'association contrôlait au maximum les deux tiers de la production et il restait en dehors d'elle cinquante firms dont plusieurs étaient importantes, Pears par exemple.
Au bout de quelques semaines les membres du Soap Trust reconnurent qu'ils faisaient fausse route et ils ramenèrent les prix à leur niveau normal (x).
Le 22 novembre parut la circulaire suivante :
« L’arrangement conclu entre les principaux fabricants de savon du Royaume-Uni a été accueilli avec tant de défaveur par l’industrie et le public qu'il a été rendu impraticable, et comme le premier
objet à poursuivre est évidemment la satisfaction du
1. Le Daily Mail estima la diminution de la publicité résultant de la formation du Soap Trust à £ 200.000. 2. Macrosty, 0p. cit., p. 208.
public et des industriels, il a été décidé que l’arrangement prendrait fin à partir de ce jour.
« Chaque firm, par conséquent, continuera à partir de ce jour à diriger ses propres affaires comme elle le faisait avant le début des négociations et d’une façon absolument indépendante. L’arrangement conclu entre les principaux fabricants de savon est donc maintenant dissous d’une façon absolue et définitive.
The Imperial Tobacco Company
Les efforts du trust américain du tabac pour établir sa domination sur le marché britannique ont amené entre le trust et les munufacturiers anglais une lutte homérique qu’en a appelée la Tobacco war, la guerre du tabac (1). Après bien des péripéties. la victoire est restée finalement aux Anglais (2).
L'American Tobacca Trust était certainement l’un des trusts américains les plus puissants et les plus agressifs, il avait, après avoir absorbé tous ses concurrents, acquis une position presque inexpugnable, qu'il conserve encore d’ailleurs, car il contrôle envi-
ron 95 o/o de la production.
x. F. A. Mackenzie. he American Invaders, p. 99 et suiv.
2. Les Américains ont cependant réussi d’un autre côté. The Diamond Match Company of America à accaparé l'industrie de la fabrication des allumettes en Angleterre.
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Le trust se composait de deux grandes Sociétés : The American Tobacco Company, au capital de £ 16.000.000 et The Continental Tobacco Company, formée vers la fin de 1898 au capital de £ 20.000.000.
Ces deux sociétés, quoique nominalement séparées, n’en formaient en réalité qu'une seule, elles avaient en effet le même président et plusieurs administrateurs de la première remplissaient les mêmes fonctions dans la seconde.
Au début de 1902, la séparation nominale cessa et les deux firms furent ouvertement réunies par la Consolidated Tobacco Company. Les profits que les sociétés avaient réalisés au cours des années précédentes avaient été très considérables. L'American Tobacco Company avait réalisé en 1900 un bénéfice net de £ 1.260.000 et en 1902 de # 1.329.000. Au début de 1902, après paiement des dividendes, il lui restait un excédent de recettes de £ 1.256.000 et l’actif était évalué à £ 18.236.000. The Continental Tobacco Company fit en 1900 £ 896.000 de bénéfices et en 1901 £ 1.250.000. Elle pouvait présenter à la fin de 1902 un excédent de recettes de £ 928.000 et l'actif était évalué à £ 22.324.000.
Les réserves faites avaient permis au trust de se constituer en quelque sorte un Trésor de guerre et il se lança bientôt à la conquête des marchés extérieurs. |
Les représentants firent des tournées dans le
monde entier pour se rendre compte des débouchés possibles.
Le Trust entama des négociations pour obtenir le monopole du tabac au Japon et essaya de s’assurer la clientèle de la Régie française. Il racheta une grande Société en Allemagne. En Australie, il soutint une longue lutte contre les manufacturiers indigènes ; en août 1894 une Société fut formée sous le nom de The Américan Tobacco Company of New South Wales, au capital de £ 60.000. Elle engloba bientôt une puissante association de fabricants. Vers la même époque, des Sociétés similaires furent formées en Nouvelle-Zélande, à Victoria et dans le sud de l’Australie.
Le trust s'était déjà établi en Afrique du Sud et en 1895 il envoya un représentant à Johannesburg pour y établir une fabrique de cigarettes.
L'Angleterre était le seul pays qui résistait sérieusement aux attaques de M. Duke, le président du trust. The American Tobacco Company avait bien établi un bureau à Londres, mais ses opérations ne furent pas, de prime abord, couronnées de succès, nous en trouvons la preuve dans la déposition de M. Duke devant l’Industrial Commission.
« C’est en Angleterre, dit-il, que nous rencontrons nos principaux concurrents dans le commerce des cigarettes. Les manufacturiers anglais achètent nos tabacs de la Caroline et de Virginie, les expédient
chez eux, en font des cigarettes, puis ils viennent nous concurrencer sur les marchés étrangers... Cela est vrai des tabacs aussi bien que des cigarettes. Naturellement le commerce du tabac est limité dans les autres pays, en comparaison de ce qu’il est ici. »
Question. — « L'Angleterre est-elle votre principal concurrent » ?
Réponse. — « Oui, il y a quelques années, l'Angleterre ne fabriquait pas beaucoup de cigarettes mais maintenant il y a dans ce pays de grandes manufacfactures qui emploient le tabac de la Caroline et de la Virginie. Nous avons perdu nos débouchés en Grande-Bretagne et nous sommes obligés d'y établir des usines. Les droits ont pour résullat d'établir des discriminations au détriment du tabac manufacturé, en d’autres termes, on peut réaliser une économie de 50 o/o si l’on importe le tabac en feuilles en Angleterre en payant les droits et si, avec ce tabac, on fabrique des cigarettes dans le pays même, au lieu d'importer des cigarettes fabriquées en Amérique.
« Le seul moyen de pénétrer sur ce marché, c’est d'élever nos propres usines en Angleterre et de payer les mêmes droits que les importateurs britanniques. »
Cette déclaration fut bientôt suivie par des actes.
À l’automne 1901, M. Duke vint en Angleterre et acheta la maison anglaise Ogden's Limited.
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Cette firm avaitun capital de £ 100.000 d'actions ordinaires rapportant 12 0/0 et £ 200.000 d'actions de préférence à 5 1/2 0/0 ; elle fut rachetée pour le prix très élevé de x 818.000, dont £ 218.000 représentaient le goodwill.
Devant l'assemblée des actionnaires le président s’efforça de s’excuser d’avoir cédé devant le trust en faisant la déclaration suivante :
« L'American Tobacco Company ne fait pas mystère de son désir de mettre la main sur une grande partie du commerce du tabac, aussi bien en Angleterre que sur le continent. Alors que notre capital actions et obligations est seulement de £ 460.000, il a un capital de # 50.000.000 ou, en d’autres termes, pour chaque livre de capital émise par nous, ils ont £ 100, de sorte que la partie serait inégale, s'ils voulaient nous faire concurrence. D'autre part, nous devions prendre en considération ce fait que l'American Tobacco Company a prélevé sur ses bénéfices une somme de £ 5.000.000 pour la consacrer aux tentatives qu’elle se propose de faire pour accaparer le marché anglais et européen. »
M. Duke entra en pourparlers avec d’autres maisons anglaises. On dit qu'il fit à la maison Wil{s une offre de £9.000.000 qui fut relusée.
Sérieusement alarmés, les principaux manufacluriers britanniques résolurent de se grouper contre l'enuemi commun. Treize firms, d'entre les plus
importantes, lancèrent une circulaire annonçant la fusion de leurs entreprises respectives sous le nom de The Imperial Tobacco Company Limited(of Great Britain and Ireland).
« Nous désirons, était-il dit dans la circulaire, assurer nos clients que, s'ils restent fidèles au commerce britannique, nous les soutiendrons et que, dans les arrangements qui sont en cours pour réaliser la fusion, il sera soigneusement tenu compte des intérêts du commerce de détail. Aussitôt que nos arrangements seront terminés, nous vous adresserons une nouvelle communication et nous espérons que, dans l'intervalle, nos clients nous continueront la confiance qu'ils nous ont accordée jusqu'ici. »
Le Prospectus, publié en 1902, donnait des détails sur le montant du prix d’achat (1).
Sur la somme de £11.957.022, £ 8.552.097 représentaient le prix du goodwill, des marques de fabrique, des licences, etc.
Les bénéfices moyens annuels des sociétés réunies, pour les trois dernières années, étaient estimés £ 1.062.922.
Le capital émis était de£ 14.518.097 dont £ 1.500.000 en obligations 4 1/4 0/0, £ 4.500.000 en actions de