VIII. LA REPARTITION TERRITORIALE DE LA GRANDE INDUSTRIE
Outre le problème de la concentration de la production dans les grandes entreprises, ce qui importe pour caractériser la grande industrie mécanique, c'est d'étudier la concentration de la production dans les différents centres de fabriques et usines, ainsi que les différentes catégories de centres industriels. Malheureusement, notre statistique des fabriques et usines ne se contente pas de fournir des matériaux insuffisants et qui ne sont pas comparables entre eux ; elle les présente d'une façon insuffisamment détaillée. Ainsi, dans les publications actuelles, la répartition territoriale de l'industrie n'est indiquée que par provinces entières (et non par villes et districts, comme ce fut le cas dans les meilleures publications de 1860-1870, qui, de plus, illustraient cette répartition moyennant des cartes). Or, pour donner une idée
* Voir, par exemple, l'industrie du drap : fabrication intensive de draps militaires ; dans les cuirs, vive animation ; d?ns la fabrication des objets en cuir, une grande fabrique exécute à elle seule 2,5 millions de roubles de commandes pour le «Ministère de la guerre» (p. 288). Les usines d'Ijevsk et de Sestroretsk fabriquent pour 7,5 millions de roubles, contre 1,25 million de roubles en 1890, de matériel d'artillerie. Dans le cuivre, c'est la fabrication pour l'armée et les appareils militaires qui attirent l'attention (pp. 388-389) ; les poudreries travaillent à plein rendement, etc.
exacte de la répartition de la grande industrie, il faut prendre les chiffres pour chaque centre en particulier, c'est-à-dire pour les villes, bourgs ou groupes de bourgs industriels situés à proximité les uns des autres ; quant aux provinces ou districts, ce sont des unités territoriales beaucoup trop grandes*. Aussi avons-nous cru nécessaire d'extraire des Index pour 1879 et 1890 les chiffres sur la concentration de nos fabriques et usines dans les principaux centres. Le tableau publié en annexe (annexe III) contient les chiffres de 103 centres industriels de la Russie d'Europe, qui concentrent près de la moitié des ouvriers des fabriques et usines**. Ce tableau nous montre trois types principaux de centres de fabriques en Russie : 1) Les villes. Elles sont au premier
* «... Les fabriques et les usines sont réparties sur les territoires des districts (de la province de Moscou) d'une façon très inégale : dans les districts à forte prédominance industrielle à côté des localités qui, par l'agglomération plus ou moins grande de fabriques sur leur sol, pourraient être considérées comme de véritables centres industriels, on trouve des cantons entiers où il n'existe presque pas de fabriques et, inversement, dans les districts, généralement pauvres en fabriques et usines, on rencontre des endroits où telle ou telle industrie s'est plus ou moins développée et où, à côté des isbas de koustari et des ateliers familiaux, sont apparus de plus gros établissements ayant tous les attributs de la fabrique » {Recueil de renseignements statistiques sur la provmce de Moscou. Section de statistique sanitaire, t. IV, partie I, Moscou 1890, p. 141). Cette publication, la meilleure de notre statistique des fabriques et usines, illustre la localisation de la grande industrie moyennant une carte très détaillée. Pour que le tableau de cette localisation soit complet, il ne manque que le groupement des centres d'après le nombre des fabriques et des ouvriers et la valeur de la production.
** Ce tableau ne comprend que les établissements dont la production n'est pas inférieure à 2 000 roubles, et parmi les moulins rien que les moulins à vapeur. Les ouvriers travaillant au dehors ont été exclus partout où il y avait indication qu'ils figuraient au nombre des ouvriers de fabriques ; ces exclusions sont marquées d'un astérisque. L'essor industriel en 1879 n'a pu rester sans répercussion sur ces données.
plan, étant donné que la concentration des ouvriers et des entreprises y atteint le maximum. De ce point de vue se font remarquer surtout les grandes villes. Les capitales concentrent chacune environ 70 000 ouvriers de fabriques et usines (y compris les faubourgs), Riga 16 000, Ivanovo-Voznessensk 15 000, Bogorodsk 10 000 en 1890, les autres villes moins de 10 000. Il suffit d'un coup d'œil rapide sur les chiffres officiels des ouvriers de fabriques et usines de certaines grandes villes (Odessa 8 600 en 1890, Kiev 6 000, Rostov-sur-Don 5 700, etc.), pour se rendre compte que ces chiffres sont ridiculement petits. L'exemple déjà cité de St-Pétersbourg montre combien de fois il faudrait les multiplier pour obtenir le chiffre total des ouvriers industriels de ces centres. A côté des villes, il faut également mentionner les faubourgs qui, dans les grandes villes, sont souvent 1 d'importants centres industriels ; mais les données dont nous ^ disposons ne nous ont permis de mettre à part qu'un seul de ces centres, les faubourgs de St-Pétersbourg dans lesquels on compte en 1890, 18 900 ouvriers. Certaines loca- ^ lités rurales du district de Moscou, incluses dans notre ta- | bieau, sont aussi, en somme, des faubourgs*.
Les bourgs industriels forment le second type de centres. Ils sont surtout nombreux dans les provinces de
* «... Le grand bourg de Tcherkisovo, près de Moscou, n'est au dire des habitants qu'une grande fabrique et fait, à proprement parler, suite à Moscou. . . Tout à côté, au-delà de ila porte Sémionovskaïa. . . s'entasse une multitude de fabriques de toutes sortes. . . Non loin de là est le bourg d'Izmaïlovo avec ses entreprises textiles et son énorme manufacture.» Cela pour le nord de Moscou. Au sud, « au-delà de la porte Serpoukhovskaïa, c'est tout d'abord l'immense manufacture Danilov, qui forme à elle seule une petite ville. . . Ensuite, c'est toute une ceinture de grandes briqueteries faiblement espacées », etc. (Recueil de renseignements statistiques, t. IV, Ire partie, pp. 143-144). Par conséquent, la concentration des fabriques et usines est en réalité plus considérable que nous n'avons pu la présenter dans notre tableau.
Moscou, de Vladimir et de Kostroma (sur 63 grands centres ruraux figurant dans notre tableau, 42 sont localisés dans ces provinces). En tête vient le bourg d'Orékhovo-Zouévo (Orékliovo et Zouévo figurent séparément dans le tableau, mais c'est un centre unique) ; pour le nombre des ouvriers (26 800 en 1890) ce bourg ne le cède qu'aux capitales*. Dans les trois provinces mentionnées, ainsi que dans celles de laroslavl et de Tver, la plupart des centres industriels ruraux comportent de grosses fabriques textiles (filatures et tissages de cotonnades, de toile, de laine, etc.). Auparavant, dans ces bourgs il y avait presque toujours des comptoirs de distribution, c'est-à-dire des centres de manufacture capitaliste qui réduisaient à leur merci la masse des tisserands manuels des environs. Dans les cas où la statistique ne confond pas les ouvriers à domicile et les ouvriers de fabrique, les chiffres du développement de ces centres mettent bien en évidence les progrès de la grande industrie mécanique, qui concentre des milliers de paysans des environs et en fait des ouvriers de fabrique. Ensuite un assez grand nombre de centres industriels ruraux sont formés par la réunion de grandes usines minières et métallurgiques (l'usine de Kolomna dans le bourg de Bobrov, l'usine de louzovka, de Briansk, etc.) ; la plupart d'entre elles se rapportant à l'industrie minière, n'ont pas été comprises dans notre tableau. Les raffineries de sucre, localisées dans les bourgs et petites localités des provinces du Sud-Ouest forment également un assez grand nombre de centres industriels ruraux ; à titre d'exemple, nous avons pris l'un des plus grands, celui de Smiela (province de Kiev) .
Le troisième type de centres industriels est représenté par les bourgs de koustari, dont les plus grands établissements figurent souvent comme « fabriques et usines ». Dans
* En 1879 on n'y comptait que 10 900 ouvriers. On y appliquait sans doute des procédés différents d'enregistrement.
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notre tableau les bourgs de Pavlovo, Vorsma, Bogorodskoïé, Doubovka en sont des exemples. La comparaison du nombre des ouvriers des fabriques et usines de ces centres avec toute la population industrielle, a été établie plus haut, pour Bogorodskoïé.
En groupant les centres compris dans notre tableau d'après le nombre des ouvriers de chacun d'eux et suivant le type de ces centres (villes ou bourgs), on obtient les données suivantes (voir la page 595).
De ce tableau il ressort qu'en 1879 les 103 centres comprenaient 356 000 ouvriers (sur 752 000), et en 1890, 451 000 (sur 876 000). Le nombre des ouvriers a donc augmenté de 26,8%, tandis que dans l'ensemble des grandes fabriques (de 100 ouvriers et plus) l'augmentation a été de 22,2% seulement et le nombre total des ouvriers des fabriques et usines s'est accru pendant la même période, seulement de 16,5%. On observe donc une concentration des ouvriers dans les plus gros centres. En 1879, 11 centres seulement avaient plus de 5 000 ouvriers ; en 1890, il y a déjà 21 centres. Ce qui saute surtout aux yeux, c'est la multiplication des centres de 5 000 à 10 000 ouvriers ; cela, pour 2 raisons : 1) les progrès marquants de l'industrie mécanique dans le Sud (Odessa, Rostov-sur-Don, etc.) ; 2) le développement des bourgs industriels dans les provinces centrales.
La comparaison des centres urbains et ruraux montre que ces derniers embrassaient en 1890 près d'un tiers des ouvriers des principaux centres (152 000 sur 451000). Ce rapport doit être plus élevé pour toute la Russie, c'est-àdire que plus d'un tiers des ouvriers des fabriques et usines doivent se trouver en dehors des villes. En effet, tous les grands centres urbains figurent dans notre tableau, mais il existe encore un très grand nombre de centres ruraux avec plusieurs centaines d'ouvriers chacun qui ne figurent pas au tableau (villages ayant des verreries, des briqueteries, des distilleries, des raffineries de sucre, etc.). La plu-
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part des ouvriers des entreprises minières et métallurgiques sont également répartis hors des villes. On peut donc en déduire que sur le total des ouvriers des fabriques et usines et des entreprises minières et métallurgiques de la Russie d'Europe, la moitié au moins (peut-être même davantage) sont répartis hors des villes. Cette déduction a une grande importance, car elle montre que la population industrielle de la Russie dépasse de beaucoup la population urbaine*.
Quant à la rapidité relative du développement des fabriques et usines dans les centres urbains et ruraux, nous voyons que de ce point de vue ces derniers se classent sans contredit au premier rang. Le nombre des centres urbains de 1 000 ouvriers et plus a augmenté fort peu pendant la période envisagée (de 32 à 33), et celui des centres ruraux correspondants très sensiblement (de 38 à 53). Le nombre des ouvriers des 40 centres urbains n'a augmenté que de 16,1% (de 257000 à 299000), et celui de 63 centres ruraux, de 54,7% (de 98 500 à 152 500). La moyenne des ouvriers d'un centre urbain s'est élevée seulement de 6 400 à 7 500, et celle d'un centre rural de 1 500 à 2 400. Ainsi la fabrique a donc visiblement tendance à s'étendre particulièrement vite en dehors des villes, à créer de nouveaux centres industriels et à les faire progresser plus vite que ceux des villes ; à pénétrer dans les campagnes les plus reculées qui semblent isolées du monde des grandes entreprises capitalistes. Ce fait éminemment important nous montre, premièrement, la rapidité avec laquelle la grande industrie mécanique transforme les rapports économiques et sociaux. Ce qui autrefois demandait des siècles pour se for-
* Le recensement de la population du 28 janvier 1897 a entièrement confirmé cette déduction. La population urbaine de l'Empire entier a été estimée à 16 828 395 personnes. La population industrielle et commerciale s'élève, comme nous l'avons montré plus haut, à 21,7 millions. {Note de la 2« édition.)
mer, se réalise aujourd'hui en quelque dix ans. Il n'est que de comparer, par exemple, la création de centres non agricoles, tels que les « bourgs de koustari » : Bogorodskoïé, Pavlovo, Kimry, Khotéitchi, Vélikoïé, etc., cités au chapitre précédent, avec le processus de création de nouveaux centres par la fabrique contemporaine qui concentre d'emblée des milliers d'habitants des campagnes vers les cités industrielles*. La division sociale du travail reçoit une forte impulsion. Au lieu de l'isolement et de la vie sédentaire d'autrefois, c'est la mobilité de la population qui devient
* « Dans la petite localité de Krivoï Rog, la population s'est accrue entre 1887 et 1896, de 6 000 à 17 000; à l'usine de Kamenka de la société du Dniepr, de 2 000 à 18 000 habitants. Près de la station de Droujkovka, où encore en 1892 il n'y avait que la gare et ses dépendances, un bourg de 6 000 habitants s'est formé aujourd'hui; l'usine de Gdantsevka compte environ 3 500 habitants ; près de la station Konstantinovka, oii il existe déjà nombre d'usines, on voit se former un nouveau centre d'habitation ; louzovka est devenue une ville de 29 000 habitants... à Nijné-Dniéprovsk, près d'Ekatérinoslav, autrefois un désert de sable, il e.xiste maintenant plusieurs usines et une cité de 6 000 habitants. L'usine de Marioupol attire une nouvelle population de 10 000 âmes, etc. Près des mines de houille se constituent des centres d'habitation» {Messager des Finances, 1897, n" 50). D'après les Rousskié Védomosti (n° 322, du 21 novembre 1897), l'assemblée du zemstvo du district de Bakhmout a émis le vœu que les localités commerciales de 1 000 habitants soient érigées en bourgs et que celles de 5 000 habitants prennent le nom de villes. . . « On observe chez nous. . . une croissance inouïe des localités commerciales et industrielles. . . On en compte dès maintenant une trentaine qui naissent et grandissent avec une vitesse toute américaine. . . A Volyntsévo, où se monte et va être mise en activité au début de novembre une immense usine métallurgique avec deux hauts fourneaux — aciérie et laminerie à rails — on compte de 5 000 à 6 000 habitants, qui couvrent de bâtiments une steppe jusque-là à peu près déserte. Avec cet afflux de population ouvrière on observe l'arrivée en masse de commerçants, de gens de métiers et, en général, de petits industriels qui comptent trouver là, parmi la population ouvrière, un prompt et facile débit de toutes sortes de marchandises ».
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la condition nécessaire de la vie économique. En second lieu, l'émigration des fabriques vers les villages indique que le capitalisme surmonte les obstacles que lui oppose le milieu fermé de la communauté paysanne, et qu'il sait même en tirer profit. Si l'installation des fabriques dans les villages présente de nombreux inconvénients, elle leur assure, en revanche, des bras à bon marché. On ne laisse pas le moujik aller à la fabrique, c'est la fabrique qui va au moujik*. Le moujik n'a pas la pleine liberté de chercher un meilleur entrepreneur (en raison de la caution solidaire et des obstacles opposés à sa sortie de la commune), tandis que l'entrepreneur sait fort bien trouver l'ouvrier travaillant au plus bas prix. Troisièmement, le nombre important des centres industriels ruraux el leur rapide croissance montre combien est mal fondée l'opinion, selon laquelle la fabrique russe serait détachée de la masse des paysans, et n'exercerait sur elle qu'une faible influence. La répartition territoriale particulière de nos fabriques indique au contraire, que leur influence s'étend très loin, bien au-delà des murs des établissements**. Mais, d'un autre côté, cette répartition particulière de nos fabriques doit forcément contribuer à retarder momentanément l'action transformatrice qu'exerce la grande industrie mécanique sur la population qu'elle occupe. En faisant d'emblée du moujik inculte un ouvrier, la fabrique peut s'assurer pour un temps les « bras » les moins chers, les moins cultivés et les moins
* « La fabrique cherche un tisserand à bon marché, et elle le trouve dans son village natal. . . La fabrique doit suivre le tisserand. . . » [Les petites industries de la province de Vladimir, t. 1П,
** Rappelons le fait cité plus haut fchap. 1П, paragraphe IV, p. 173, note) de l'influence de l'industrie minière et métallurgique sur le régime agricole du district de Bakhmout, province d'Ekatérinoslav. Non moins caractéristiques sont les plaintes si communes des propriétaires terriens contre les fabriques qui ont une « action néfaste » sur la population.
exigeants. Mais il est évident toutefois, que ce retard ne saurait être de longue durée et qu'il s'achète au prix d'une extension encore plus grande du champ où se fait sentir l'influence de la grande industrie mécanique.
rX. LE DEVELOPPEMENT DE L'INDUSTRIE FORESTIERE ET DE L'INDUSTRIE DU BATIMENT
Le développement de l'industrie du combustible et des matériaux de construction ainsi que de l'industrie du bâtiment est une des conditions indispensables du progrès de la grande industrie mécanique (et compagnon très caractéristique de ce progrès). Commençons par l'industrie forestière.
L'abatage des arbres et leur premier traitement pour les besoins personnels constituent une occupation traditionnelle de la paysannerie, occupation qui figure presque partout dans le cycle des travaux de l'agriculteur. Mais par l'industrie forestière nous entendons exclusivement la préparation du bois pour la vente. L'époque d'après la réforme se caractérise par un progrès très marqué de cette industrie : la demande du bois croissait rapidement et comme objet de consommation individuelle (accroissement des villes, accroissement de la population non agricole dans les villages, perte des forêts par les paysans au moment de l'émancipation), et surtout comme objet de consommation productive. Le développement du commerce, de l'industrie, de la vie urbaine, de l'art militaire, des voies ferrées, etc., etc. : tout cela entraînait une augmentation énorme de la demande du bois pour l'usage non des individus, mais du capital. Dans les provinces industrielles, par exemple, les prix du bois de chauffage montaient « non de jour en jour, mais d'heure en heure»: «depuis cinq ans (vers ISSi) le prix du bois de chauffage a plus que doublé » *. « Le prix
* Les petites industries de la province de Vladimir, t. I, p. 61.
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du bois laugmentait à pas de géant »*. D'ans la province de Kostroma, « avec la destruction du bois de chauffage par les fabriques son prix la doublé en 7 'ans »**, etc. Les exportations de bois à l'étranger sont passées de 5 947 000 roubles en 1856 à 30 153 000 en 1881, et 39 200 000 roubles en 1894, soit un accroissement dans les proportions de 100: 507: 659***. En 1866-1868 on a transporté par les voies fluviales de la Russie d'Europe 156 000 000 de pouds de bois de construction et de chauffage en moyenne par an **** ; lia moyenne lannuelle pour 1888-1890 a été de 701 000 000 de pouds (*), autrement dit: les transports ont plus que quadruplé. En 1888-1890 les chemins de fer ont transporté 290 millions de pouds en moyenne p'ar an(**) au lieu de 70 millions au plus qu'ils transportaient probablement en 1866-1868 (***). Ainsi, tous les transports de bois se chiffraient en 1860-1870 par 226 millions de pouds environ, et en 1888-1890 par 991 millions, soit une augmentation de plus de quatre fois. Le développement énorme de l'industrie forestière depuis la réforme est donc incontestable.
Comment cette industrie est-elle donc organisée ? Sur le mode purement capitaliste. Le bois est acheté aux propriétaires terriens par des entrepreneurs, « marchands de bois », qui engagent des ouvriers pour abattre les arbres.
* Ibid.. t. IV, p. 80.
** Jbankov. Influence des métiers auxiliaires sur le mouvement de la population. Kostroma 1887, p. 25.
*** Les forces productives. Le commerce extérieur de la Russie, p. 39. L'e.xportation des bois en 1902 s'élevait à 55,7 millions de roubles ; en 1903, à 66,3 millions de roubles. {Note de la deuxième édition.) **** Recueil de la statistique mililaire, pp. 486-487.
(*) Revue statistique des chemins de fer et des voies fluviales, St-Pb 1893 (édition du Ministère des voies de communication), p. 40.
(**) Ibid., p. 26.
(***) En admettant que ces transports formaient à peu près le cinquième du total des transports parchemins de fer. {Recueil de la statistique militaire, p. 511, cf. pp. 518-519.)
les scier, les flotter, etc. Dans la province de Moscou, par exemple, les statisticiens des zemstvos n'ont compté que 337 marchands de bois sur les 24 000 paysans occupés dans l'exploitation des forêts *. Dans le district de Slobodskoï, province de Viatka, on comptait 123 marchands de bois (« les petits marchands sont pour la plupart les soumissionnaires des gros », ces derniers sont seulement 10) et 18 865 ouvriers occupés à l'exploitation des forêts avec 19,5 roubles de gains moyens**. M. S. Korolenko estimait qu'en Russie d'Europe près de 2 000 000 de paysans sont occupés aux travaux des forêts*** ; ce nombre n'est, à coup sûr, pas exagéré, étant donné que dans les 9 districts de la province de Viatka (sur 11) on comptait environ 56 430 ouvriers forestiers et dans toute la province de Kostroma, près de 47 000****. Ces travaux comptent parmi les plus mal payés ; les conditions d'hygiène y sont exécrables et la santé des ouvriers est minée à l'extrême. Les ouvriers perdus au fond des bois sont privés de toute protection, de sorte que dans cette branche sévissent dans toute leur rigueur la servitude, le truck-system et autres compagnons des industries paysannes « patriarcales ». Rappelons à l'appui de cette caractéristique l'opinion de quelques enquêteurs locaux. Les staiisticiens de Moscou mentionnent « les achats obligatoires d'aliments » qui diminuent généralement de beaucoup le gain des bûcherons. Les ouvriers forestiers de Kostroma « vivent dans les bois en artels, d'ans de petites baraques dressées à la hâte et fort mal, sans poêle et qu'on chauffe en allumant un feu. La mauvaise nourriture
* Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VII, fasc. I, 2e partie. Dans l'industrie forestière comme dans les autres il arrive souvent chez nous que l'on ne distingue pas strictement entre patrons et ouvriers en donnant à ces derniers aussi le nom de marchands de bois.
** Tarvaux de la Commission artisanale, t. XI, p. 397. *** Le travail salarié libre.
*•*♦ Calculé d'après les Travaux de la Commission artisanale.
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constituée de mauvaises denrées et de pûin transformé en pierre au bout de huit jours, une atmosphère répugnante. . . des vêtements toujours humides. . , tout cela ne peut avoir qu'une action néfaste sur la santé des ouvriers forestiers ». La population des cantons « forestiers » vit dans des « conditions beaucoup plus malpropres ». . . que dans ceux où les ouvriers viennent offrir leurs bras (c'est-à-dire dans les cantons où prédominent les métiers auxiliaires exercés hors de la commune)*. Sur le district de Tikhvine (province de Novgorod) nous lisons : « L'iagriculture. . . constitue une source accessoire de revenu, bien que toutes les données officielles indiquent que La population s'occupe d'agriculture. . . Tout ce que le paysan reçoit pour son strict nécessaire, il le gagneàcouper et à flotter le bois pour les marchands de bois. Mais la crise est imminente : d'ici 5 ou Idans il n'y laura plus de forêts. . . » « L'ouvrier forestier est plutôt un haleur ; il passe l'hiver dans des camps perdus au fond des forêts. . . et au printemps, déshabitué des travaux domestiques, il ne pense plus qu'au flottage et au tirage du bois ; seules la moisson et la coupe des foins le ramènent à la vie sédentaire. . . » Les paysans sont «perpétuellement asservis » par les marchands de bois **. Les enquêteurs de Viatka constatent que l'embauchage pour les travaux forestiers se fait d'ordinaire à l'époque de la levée des impôts ; que l'achat forcé des vivres chez les patrons diminue fortement les
* L.c, pp. 19-20, 39. Cf. un jugement tout à fait analogue dans les Travaux de la Commission artisanale, t. XII, p. 265.
** Travaux de la Commission artisanale, t. VIII, pp. 1372-1373, 1474. « L'industrie forestière a favorisé dans le district de Tikhvine le développement de la forge, du travail du cuir, de la pelleterie et en partie de la cordonnerie ; la première fournit les gaffes ; les autres, des bottes, des demi-pelisses, des moufles ». Nous voyons ici, entre autres, comment la fabrication des moyens de production (c'est-à-dire le développement de la l^e section dans l'économie capitaliste) impulse la fabrication des objets de consommation (c'est-à-dire la 2e section). Ce n'est pas la production qui suit la consommation, mais inversement
salaires. . . « Bûcherons et coupeurs de bois de chauffage touchent 17 kopecks environ par journée d'été et environ 33 kopecks s'ils ont un cheval. . . Un salaire aussi minime est une rémunération insuffisante du travail si l'on tient compte qu'il s'effectue dans les conditions les plus antihygiéniques »*, etc., etc.
Les ouvriers forestiers représentent donc un élément important du prolétariat rural possédant un misérable lopin de terre et obligé de vendre sa force de travail aux conditions les moins favorables. C'est une occupation irrégulière et instable au plus haut degré. Les ouvriers forestiers représentent donc cette forme d'armée de réserve (ou de surpopulation relative en société capitaliste) que la théorie dénomme forme latente** : une certaine partie de la population rurale (assez grande, comme on l'a vu) doit toujours être prête à exécuter un tel travail, doit toujours en avoir besoin. C'est une condition de l'existence et du développement du capitalisme. Au fur et à mesure que les forêts sont détruites par les marchands de bois, parce que soumises à une exploitation outrée (et ce processus se poursuit avec une extrême rapidité), on éprouve de plus en plus la nécessité de substituer la houille au bois. On voit se développer de plus en plus l'industrie houillère, qui seule peut assigner une base solide à la grande industrie mécanique. La fabrique moderne demande un combustible à bon marché, qu'on puisse avoir à tout moment et en quantité voulue à un prix déterminé et variant le moins possible.
* Travaux de la Commission artisanale ; XI, pp. 399-400, 405, 147. Cf. les nombreuses indications du Recueil des zemstvos sur le district de Troubtchevsk, province d'Orel, montrant que « l'agriculture a une importance secondaire », et que le rôle principal appartient aux industries, surtout à l'industrie forestière. {Recueil de renseignements statistiques sur le district de Troubtchevsk, Orel 1887, surtout les remarques par localité rurale.)
** Das Kapital. P, p. 66832.
L'industrie forestière ne peut satisfaire à cette demande*. C'est pourquoi la prédominance de l'industrie forestière sur celle de la houille, en ce qui concerne les fournitures de combustible, correspond à un faible développement du capitalisme. Quant aux rapports sociaux de production, l'industrie forestière est à l'industrie de la houille à peu près ce que la manufacture capitaliste est à la grande industrie mécanique. L'industrie forestière équivaut à l'état le plus rudimentaire de la technique qui exploite les richesses naturelles par des procédés primitifs ; l'industrie houillère mène à une révolution complète dans la technique et à un emploi étendu des machines. L'industrie forestière laisse le producteur paysan comme devant, l'industrie houillère le transforme en ouvrier de fabrique. L'industrie forestière laisse à peu près intact tout le régim.e ancien, patriarcal, en enserrant les ouvriers, jetés au fond des forêts, dans les pires formes d'asservissement ; en abusant de leur ignorance, de leur impuissance et de leur dispersion. L'industriehouillère rend la population mobile, elle crée de grands centres industriels et mène inévitablement au contrôle social de la production. Bref, la substitution décrite plus haut joue le même rôle progressif que la substitution de la fabrique à la manufacture**.
* En voici une illustration tirée du Compte rendu des membres de la commission d'enquête sur les fabriques et usines du royaume de Pologne (St-Ptb 1888, 1" partie). La houille coûte en Pologne deux fois moins qu'à Moscou. La dépense moyenne de combustible par poud de filés est de 16 à 37 kopecks en Pologne et de 50 à 73 kopecks dans la région de Moscou. Dans cette dernière les approvisionnements en combustible se font pour 12 à 20 mois, et en Pologne pour 3 mois au plus, et plus souvent pour 1 à 4 semaines.
** En abordant le problème de la substitution de l'industrie de la houille à l'industrie forestière (Esquisses, 211, 243), M. N. — on s'est borné, comme d'habitude^ à des doléances. Quant à ce petit détail que derrière l'industrie capitaliste de la houille sa trouve une industrie forestière également capitaliste dont les procédés d'exploitation étaisnt Infiniment pires, notre romantique s'arrange pour ne point le remar-
L'art de bâtir lui aussi entrait primitivement dans le cycle des travaux domestiques du paysan, et il continue à en faire partie aujourd'hui encore pour autant que subsiste l'économie paysanne semi-naturelle. Le développement ultérieur change les ouvriers du bâtiment en artisans spécialistes qui exécutent les commandes de la clientèle. Dans les villages et les petites villes, pareille organisation de l'industrie du bâtiment est assez développée de nos jours encore ; l'artisan conserve d'ordinaire ses attaches avec la terre et travaille pour un contingent fort restreint de petits consommateurs. Avec le progrès du capitalisme, la conservation de ce régime d'industrie devient impossible. Les progrès du commerce, des fabriques, des villes, des chemins de fer, demandent des constructions d'un tout autre genre, qui ne ressemblent en rien ni par leur architecture, ni par leurs dimensions, aux édifices de l'époque patriarcale. Les nouvelles constructions demandent des matériaux très variés et coûteux, la coopération d'une masse d'ouvriers des spécialités les plus différentes, et un temps assez long pour en achever les travaux ; la répartition de ces nouvelles constructions ne tient nul compte de la répartition traditionnelle de la population : on les élève dans les grandes villes ou les faubourgs, en des endroits non peuplés, le long des voies ferrées en cours de construction, etc. L'artisan local
quer. En revanche, il s'étend beaucoup sur « le nombre des ouvriers » ! Que valent quelque 600 000 mineurs anglais à côté de millions de paysans sans travail ? demande-t-il (p. 21 1 ) . A cela nous répondrons : la formation par le capitalisme d'une surpopulation relative ne fait aucun doute, mais M. N. — on n'a rien compris au rapport qui existe entre ce phénomène et les besoins de la grande industrie mécanique. Comparer le nombre des paysans occupés, même irrégulièrement et provisoirement, à divers travaux, et le nombre des mineurs spécialisés occupés exclusivement à l'extraction de la houille est un procédé absolument dénué de sens. M. N. — on n'a recours à de tels procédés que pour déguiser un fait qui renverse toute sa théorie — la croissance rapide en Russie du nombre des ouvriers des fabriques et des mines et de toute la population industrielle et commerciale, en général.
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devient ouvrier ambulant, qu'embauclie un patron-^n^repreneur qui s'interpose petit à petit entre le consommateur et le producteur et se change en véritable capitaliste. Le développement par bonds de l'économie capitaliste et les périodes de « fièvre constructive » succédant à de longues années mauvaises (telle la fièvre que nous traversons aujourd'hui en 1898), donnent une impulsion vigoureuse au développement en largeur et en profondeur des rapports capitalistes dans l'industrie du bâtiment.
Telle est, d'après les données de la littérature économique russe, l'évolution de l'industrie en question depuis la réforme*. Evolution qui se manifeste tout particulièrement dans la division territoriale du travail, dans la formation de régions étendues où la population ouvrière se spécialise dans tel ou tel genre de travaux de construction **. Une pareille spécialisation suppose déjà la création de grands marchés pour les travaux de construction ec, par suite, l'établissement de rapports capitalistes. Citons, à titre d'illustration, les chiffres relatifs à une de ces régions. Le district de Pokrov, province de Vladimir, est depuis longtemps renommé pour ses charpentiers qui dès le commencement du siècle constituaient plus de la moitié de la population.
* Comme nous avons déjà eu l'occasion d'observer plus haut, la constatation de cette évolution est d'autant plus malaisée que, dans notre littérature, las ouvriers du bâtiment sont souvent appelés « artisans », catégorie dans laquelle on place à tort les ouvriers salariés, eux aussi. Au sujet d'un développement analogue de l'organisation du bâtiment en Occident voir, par exemple, Webb, Die Geschichte des britlschen Trade Unionismus, Stuttgart 1895, p. 7.
** Dans la province de laroslavl, par exemple, c'est le district de Danilov qui est surtout renommé pour ses poêliers, plâtriers et maçons, chaque canton fournissant sa spécialité. La partie d'au-delà de la Volga, du district de laroslavl, fournit surtout les peintres en bâtiment ; les charpentiers viennent de la partie moyenne du district de Mologa, etc. {Revue de la province de laroslavl, fasc. II, laroslavl 1896, pp. 35 et autres.)
Depuis la réforme, ce métier continue à se développer*. « Dans la région des charpentiers l'élément analogue aux maîtres-artisans et fabricants, ce sont les entrepreneurs », qui se recrutent d'ordinaire parmi les membres les plus habiles des artels de charpentier. « Il n'est pas rare de voir un entrepreneur amasser en dix ans de 50 000 à 60 000 roubles et même davantage de bénéfices nets. Certains entrepreneurs font travailler 300 à 500 charpentiers ; ils sont devenus de vrais capitalistes. . . Ce n'est pas pour rien que les paysans de l'endroit, disent « qu'il n'y a pas plus avantageux que de vendre des charpentiers yy"^'^ . Il serait difficile de définir de façon plus lumineuse la nature même de l'organisation contemporaine de la petite industrie ! « La charpenterie a laissé une empreinte profonde sur le régime tout entier de la vie paysanne de cette contrée. . . Le paysan-charpentier se déshabitue peu à peu de l'agriculture et finit même par l'abandonner tout à fait. » La vie dans les capitales a imprimé au charpentier un cachet de civilisation : il vit beaucoup plus proprement que les paysans des alentours et s'en distingue nettement par son niveau « intellectuel », « p^ar le degré rektivement supérieur de son développement intellectuel »***.
* Peu avant 1860, l'agglomération d'Argounovo (le canton d'Argounovo est le centre de cette industrie) donnait 10 000 charpentiers environ. Après 1860, sur 548 villages du district de Pokrov, 503 étaient habités par des charpentiers. {Les petites industries de la province de Vladimir, t. IV, pp. 161 et suivantes.)
** Ibid., pp. 164-165. C'est nous qui soulignons. *** Ibid., 165-166. D'autres sources encore donnent une caractéristique analogue. Voir Jbankov: L'influence des métiers exercés hors de la commune sur le mouvement de la population de la province de Kostroma, 1866-1883. Kostroma 1887. — Des métiers auxiliaires que les habitants du district de Soligalitch, province de Kostroma, vont exercer dans les villes. louriditcheski Vestnik, 1890, n° 9. Le pays des femmes {Babia storona), Kostroma 1891. — Essai de programme général d'enquête sur les métiers exercés hors de la commune. — Les
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Le nombre total des ouvriers du bâtiment en Russie d'Europe doit être fort important, à en juger par les données fragmentaires dont nous disposons. En 1896, on comptait dans la province de Kalouga 39 860 ouvriers du bâtiment, travaillant sur place ou hors de leur commune. La province de laroslavl comptait, en 1894-1895, d'après les chiffres officiels, 20 170 ouvriers travaillant hors de leur commune. Dans la province de Kostroma, environ 39 500 hors de la commune. Dans 9 districts (sur 11) de la province de Viatka (entre 1880-1890) environ 30 500. Dans 4 districts (sur 12) de la province de Tver, 15 585 ouvriers sur place et hors de leur commune. Dans le district de Gorbatov, province de Nijni-Novgorod, 2 221 sur place et hors de leur commune. D'après les chiffres officiels de 1875- 1876, 20 000 charpentiers au moins quittaient chaque année la province de Riazan. Dans le district d'Orel, province du même nom, 2 000 ouvriers du bâtiment. Dans 3 districts (sur 15) de la province de Poltava, 1 440. Dans le district de Nikolaïev, province de Samara, 1 339*. A en juger par
métiers exercés hors de la commune dans la province de Smolensk en 1892-1895, Smolensk 1896. — L'influence des métiers exercés hors de la commune sur le mouvement de la population, Vratch, 1895, n° 25. — Voir aussi Revue de la province de laroslavl. Travaux de la commission artisanale, Revue statistique de la province de Kalouga, 1896, Kalouga 1897. Revue agricole de la province de Nijni-Novgorod pour 1896, Nij.-Novg. 1897 et autres publications statistiques des zemstvos.
* Les recueils des zemstvos sont la source principale parallèlement à celles qui ont été citées dans la note précédente. M. V. V. {Esquisses de l'industrie artisanale, 61) rapporte des chiffres sur 13 districts des provinces de Poltava, Koursk et Tambov. Les ouvriers du bâtiment (c'est à tort que M. V. V. les classe tous parmi les « petits industriels») sont au nombre de 28 644, soit de 2,7% à 22,1% de la population mâle adulte des districts. Si on prenait comme taux normal le chiffre moyen (8,8%), on obtiendrait pour la Russie d'Europe 1 million 1/3 d'ouvriers du bâtiment (en estimant à 15 000 000 le nombre des ouvriers mâles adultes). Or, les provinces en question tiennent le milieu entre les provinces oii l'industrie du bâtiment est le plus développée et celles oij elle l'est le moins.
ces chiffres, le nombre des ouvriers du bâtiment, dans la Russie d'Europe, doit être évalué à 1 million au moins *. Ce chiffre doit être plutôt considéré comme un minimum, puisque toutes les sources témoignent de l'accroissement rapide du nombre des ouvriers du bâtiment depuis la réforme**. Les ouvriers du bâtiment constituent un prolétariat industriel en formation dont les attaches avec la terre — très faibles dès maintenant*** — s'affaiblissent d'année en année. Par leur situation les ouvriers du bâtiment se distinguent nettement des forestiers, se rapprochant plutôt des ouvriers de fabrique. Ils travaillent dans les grands centres urbains et industriels qui, comme nous l'avons vu, élèvent sensiblement leur niveau de culture. Si l'industrie forestière déclinante caractérise les formes peu développées d'un capitalisme qui s'accommode encore du régime patriarcal, l'industrie du bâtiment en développement caractérise la phase supérieure du capitalisme, conduit à la formation d'une nouvelle classe d'ouvriers industriels et marque une décomposition profonde de l'ancienne paysannerie.
* D'après le recensement du 28 janvier 1897 {Relevé général, 1905), la population active (c'est-à-dire celle qui gagne sa vie ellemême) de l'Empire entier se chiffre dans l'industrie du bâtiment par 717 000 personnes, plus 469 000 agriculteurs qui y trouvent un gagnepain accessoire. {Note de la 2e édition.)
** Les données sur la valeur des édifices assurés contre l'incendie nous permettent, en partie, de nous faire une idée des proportions de l'industrie du bâtiment. En 1884 cette valeur se montait à 5 968 millions de roubles; en 1893, à 7 854 millions {Les forces productives. t. XII, p. 65). Ce qui représente un accroissement annuel de 188 millions de roubles.
*** Dans la province de laroslavl, par exemple, 11 à 20% de la population, c'est-à-dire 30 à 56% d'ouvriers vont chercher du travail hors de la commune; 68 7% d'entre eux sont absents toute l'année {Revue de la province de laroslavl). Il est évident que ce sont là «des paysans qui n'en portent que la dénomination officielle* (p. 117).
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