‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 103 sur 138 · XI. LA SEPARATION COMPLETE DE L'INDUSTRIE ET DE L'AGRICULTURE · texte numérisé non relu

XI. LA SEPARATION COMPLETE DE L'INDUSTRIE ET DE L'AGRICULTURE

Seule la grande industrie mécanique amène la séparation complète de l'industrie et de l'agriculture. La statistique russe confirme pleinement cette thèse établie par l'auteur du Capital pour les autres pays*, mais généralement ignorée des économistes populistes. M. N. — on dans ses Esquisses disserte à propos et hors de propos sur « la séparation de l'industrie et de l'agriculture », sans cependant se donner la peine d'analyser, à l'aide de données exactes, l'évolution de ce processus et les formes diverses qu'il revêt. M. V.V., qui indique les attaches de notre ouvrier industriel à la terre (dans la manufacture ; notre auteur ne juge pas nécessaire de distinguer entre les différentes phases du capitalisme, bien qu'il fasse semblant de suivre la théorie de l'auteur du Capital !), déclame, à ce propos, sur la « dépendance honteuse » {sic) « de notre (c'est l'auteur qui souli-

* Das Kapital, p. pp. 779-78094

gne) production capitaliste » vis-à-vis de l'ouvrier-agriculteur, etc. {Les destinées du capitalisme, pp. 114 et autres). M. V.V. n'a assurément pas entendu parler — et s'il en a entendu parler, il a sans doute oublié, — que non seulement «chez nous», mais partout en Occident le capitalisme d'avant la grande industrie mécanique n'a pas été en mesure de rompre définitivement les attaches de l'ouvrier à la terre ! Enfin M. Kabloukov a servi tout dernièrement aux étudiants cette stupéfiante déformation des faits : « Tandis qu'en Occident le travail à la fabrique est pour l'ouvrier le seul moyen d'existence, l'ouvrier de chez nous, à de rares exceptions près {sic) , voit dans le travail à la fabrique une occupation accessoire, la terre l'attire davantage *. »

Le problème a été traité de façon concrète dans la statistique sanitaire de Moscou, notamment l'ouvrage de M. Démentiev sur « la liaison des ouvriers de fabrique avec l'iagriculture ** ». Les données recueillies systématiquement et embrassant environ 20 000 ouvriers, montrent que 14,1% seulement des ouvriers de fabrique s'en vont aux travaux des champs. Mais ce qui est encore plus important, c'est le fait amplement démontré dans l'ouvrage en question, que c'est précisément la production mécanique qui détache les ouvriers de la terre. De toute une série de chiffres à l'appui de cette thèse, nous n'indiquerons que les plus saillants*** :

* Leçons d'économie rurale (sic), publication pour les étudiants. Moscou 1897, p. 13. Peut-être le savant statisticien croit-il possible de rapporter à « de rares exceptions près » les 85% des cas (voir le texte ci-dessous) ?

*♦ Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou. Section de la statistique sanitaire t. IV, Ile partie, Moscou 1893. Réimprimé dans le livre bien connu de Démentiev La fabrique, etc.

*** Recueil de renseignements stat, l. c, p. 292. La fabrique, 2e édition, p. 36.

Ouvriers s'en allant Fabriquesetusines aux travaux des

champs, en "/o °lo

Tissages à bras et teintureries de coton . . . 72,5

Soieries 63,1 i

Porcelaines et faïences 31,0 f Production

Tissages à bras d'indienne imprimée et comp- manuelle

toirs de distribution de chaînes ..... 30,7 '

F-ques de drap (fabrication complète) 21,4

Filatures et tissages de coton • 13,8 "|

Tissage avec impression et finissage 6,2 ! Production

ConstVuctions mécaniques 2,7 }• mécanique

Impression et finissage mécanique 2,3 |

Nous avons ajouté au tableau de l'auteur la répartition de 8 productions en fabrication à bras et fabrication mécanique. Quant à la 9^ branche, celle du drap, nous devons dire qu'elle se fait partie à bras, partie à la machine. Et nous voyons que parmi les tisserands des fabriques à bras près de 63% quittent la fabrique pour aller aux travaux des champs, tandis que parmi les tisserands travaillant sur métiers personne ne s'en va. Parmi les ouvriers des fabriques de drap dans les ateliers qui emploient la force mécanique, 3,3% seulement. « Ainsi donc, la cause principale qui fait que les ouvriers de fabrique rompent avec la terre, c'est le passage de la production manuelle à la production mécanique. Bien que le nombre des fabriques travaillant à bras soit encore relativement assez important, le nombre de leurs ouvriers est tout à fait insignifiant par rapport à celui des ouvriers des fabriques travaillant à la machine. C'est pourquoi nous obtenons un pourcentage aussi insignifiant de ceux qui vont se louer pour les travaux des champs: 14,1% des ouvriers adultes et 15,4% des ouvriers adultes appartenant exclusivement à la paysiannerie »*. Rappelons que l'enquête sanitaire sur les fabriques de la province de Moscou a produit les chiffres suivants : fabriques avec des moteurs mécaniques, 22,6%, de toutes les fabriques

* Recueil, pp. 280-282. La fabrique, p. 26.

ei6 V. LENINE

(dont 18,4% avec des moteurs à vapeur) ; ces fabriques concentrent 80,7% du nombre total des ouvriers. Fabriques à bras: 69,2% .avec 16,2% seulement des ouvriers. 244 fabriques à moteurs mécaniques occupent 92 302 ouvriers (378 par fabrique) et 747 fabriques à bras, 18 520 ouvriers (25 ouvriers par fabrique)*. Nous avons montré plus haut la forte concentration de tous les ouvriers de fabrique russes dans les plus grandes entreprises, mécaniques pour la plupart, occupant en moyenne 488 ouvriers et plus chacune. M. Démentiev a étudié en détail le rôle que jouent dans la rupture des ouvriers avec la terre le lieu de naissance, les distinctions entre ouvriers originaires du pays et les nouveaux venus, les distinctions de castes (bourgeois et paysans), et il s'est trouvé que toutes ces distinctions s'effacent devant l'influence du facteur principal : le passage de la production manuelle à la production mécanique**. « Quelles que soient les causes qui contribuent à transformer l'ancien agriculteur en ouvrier de fabrique, il reste que ces ouvriers spécialisés existent déjà. Ils s'inscrivent seulement parmi les paysans, mais ils ne sont liés à la campagne que par les impôts qu'ils acquittent en changeant de passeport. En effet, ils n'ont à la campagne ni d'exploita-

* Recueil, t. IV, Ke partie, pp. 167, 170, 177. ** Dans son Enquête sanitaire sur les fabriques et usines de la province de Smolensk (Smolensk 1894-1896), M. Jbankov estime, par approximation seulement, le nombre des ouvriers se louant aux travaux des champs, à 10-15% pour la seule manufacture de lartsévo (t. II, pp. 307, 445; en 1893-1894 on y comptait 3 106 ouvriers sur les 8 810 ouvriers des fabriques et usines de la province de Smolensk). La proportion des ouvriers non permanents à cette fabrique était de 28% pour les hommes (dans toutes les fabriques, 29%) et de 18,6% pour les femmes (dans toutes les fabriques, 21%. Voir t. II, p. 469). Notons que parmi les ouvriers non permanents on range ici : 1° ceux qui travaillent à la fabrique depuis moins d'un an ; 2° ceux qui s'en vont aux travaux des champs et 3° ceux qui « en général ont quitté le travail pour plusieurs années, pour une raison quelconque» (t. II, p. 445).

LE DEVELOPPEMENT DE LA GRANDE INDUSTRIE MECANIQUE 6l7

tion, ni même assez souvent de maison qui est ordinairement vendue. Même leur droit à la terre, ils ne le conservent pour ainsi dire que juridiquement. Les désordres qui se sont produits dans un grand nombre de fabriques en 1885-1886 ont montré que ces ouvriers se considèrent euxmêmes comme tout à fait étrangers à la campagne, de même que les paysans des campagnes les considèrent, eux, les descendants de leurs voisins, comme des étrangers. Nous sommes donc en présence d'une classe déjà constituée d'ouvriers n'ayant point de gîte, ni en fait aucune propriété, classe que rien ne lie et qui vit au jour le jour. Et cette classe ne date pas- d'hier. Elle possède déjà sa généalogie à la fabrique, et elle en est déjà, pour une bonne part, à sa troisième génération »*. Enfin, La statistique récente des fabriques et usines fournit des matériaux intéressants sur la rupture des fabriques avec l'agriculture. Dans la Liste des fabriques et usines (données pour 1894/95) on trouve des renseignements sur le nombre des journées de travail de chaque fabrique dans l'année. M. Kaspérov s'est empressé d'utiliser ces données au profit des théories populistes, en évaluant « qu'en moyenne la fabrique russe travaille 165 jours par an », et que « 35% de nos fabriques travaillent moins de 200 jours par an »**. Il va de soi que, étant donné le caractère bien vague de la notion de « fabrique », ces chiffres globaux n'ont presque aucune valeur dès qu'on n'indique pas combien d'ouvriers travaillent tel ou tel nombre de jours dans l'année. Nous avons totalisé les chiffres correspondants de la Liste concernant les grandes fabriques (de 100 ouvriers et plus), qui emploient, ainsi que

* Recueil, p. 296. La fabrique, pp. 44-46.

** Statistique du développement industriel de la Russie. Rapport de M. I. T.-Baranovski, membre de la Société Libre d'Economie, et débats sur ce rapport dans les séances de la III^ section. St-Pétersbourg 1898, p. 41.

618 V. LENINE

nous l'avons VU plus haut (§ VII), le V4 environ des ouvriers des fabriques et usines. Nous avons établi que la moyenne des journées de travail par an est suivant les groupes : A) 242 ; B) 235 ; C) 273*, et 244 pour toutes les grandes fabriques. En évaluant la moyenne des journées de travail par ouvrier, nous trouvons que les ouvriers des grandes fabriques travaillent en moyenne 253 jours dans l'année. Dans une seule des 12 catégories, entre lesquelles la Liste répartit les différentes industries, la moyenne des journées de travail est de moins de 200 pour les groupes inférieurs ; notamment dans la catégorie XI (produits alimentaires) : A) 189; B) 148; C) 280. Les fabriques des groupes A et В de cette catégorie occupent 110 588 ouvriers, soit 16,2% des ouvriers des grandes fabriques (655 670). Notons que cette catégorie embrasse des productions tout à fait dissemblables, par exemple, le sucre et le tabac, la distillerie, la minoterie, etc. Pour les autres catégories la moyenne des journées de travail par fabrique est la suivante : A) 259 ; B) 271 ; C) 272. Ainsi, plus les fabriques sont grandes, et plus de jours elles travaillent dans l'année. Les données générales sur les plus grandes fabriques de la Russie d'Europe confirment, par conséquent, les conclusions de La statistique sanitaire de Moscou et prouvent que la fabrique forme une classe d'ouvriers industriels permanents. En résumé, la statistique des ouvriers de fabrique russes confirme entièrement la théorie du Capital, d'après laquelle c'est la grande industrie mécanique qui accomplit une révolution complète et décisive dans les conditions de vie de la population industrielle, en la détachant de façon définitive de l'agriculture et des traditions séculaires de vie patriarcale qui s'y rattachent. Mais en détruisant les rapports patriarcaux et petits-bourgeois, la grande indus-

* Rappelons que le groupe A comprend les fabriques de 100-499 ouvriers ; B, 500-999 et C, 1 000 et plus.

LE DEVELOPPEMENT DE LA GRANDE INDUSTRIE MECANIQUE 6l9

trie mécanique crée, d'autre part, des conditions qui rapprochent les ouvriers salariés de l'agriculture et de l'industrie : premièrement, elle transporte en général dans les campagnes le régime industriel et commercial qui s'est développé d'abord dans les centres non agricoles ; deuxièmement, elle rend la population mobile et crée de grands marchés de louage d'ouvriers ruraux aussi bien qu'industriels ; troisièmement, en introduisant la machine dans l'agriculture, la grande industrie mécanique amène à la campagne d'habiles ouvriers industriels dont le niveau de vie est sensiblement plus élevé.

XII. TROIS PHASES DE DEVELOPPEMENT DU CAPITALISME DANS L'INDUSTRIE RUSSE

Résumons maintenant les conclusions fondamentales auxquelles conduisent les données sur le développement du capitalisme dans notre industrie*.

Ce développement comporte trois phases principales : la petite production marchande (les petites industries, principalement paysannes) ; la manufacture capitaliste ; la fabrique (la grande industrie mécanique). Les faits réfutent entièrement l'opinion accréditée chez nous, selon laquelle l'industrie des « fabriques et usines » serait détachée de l'industrie « artisanale ». Au contraire, leur division est purement artificielle. La liaison et la continuité de ces formes d'industrie sont des plus directes et des plus intimes. Les faits attestent très clairement que la tendance essentielle de la petite production marchande est de développer le capitalisme, de créer notamment la manufacture ; or, la manufacture se transforme sous nos yeux avec une extrême rapidité en grande industrie mécanique. Le fait même que de nombreux

* Nous nous bornons, ainsi que nous l'avons indiqué dans la préface, à l'époque qui a suivi la réforme, en laissant de côté les formes d'industrie qui étaient fondées sur le travail de la population serve.

grands et très grands fabricants ont été eux-mêmes de tout petits industriels et qu'ils ont passé par tous les échelons depuis la « production populaire » jusqu'au « capitalisme », montre peut-être avec le plus d'évidence qu'il existe un lien étroit et direct entre les formes successives de l'industrie. Savva Morosov a été paysan serf (il s'est racheté en 1820), berger, cocher, ouvrier-tisserand, tisserand-petit patron ; il allait à pied à Moscou vendre sa marchandise aux revendeurs, ensuite propriétaire d'une petite entreprise, — d'un comptoir de distribution — et enfin d'une fabrique. Il est mort en 1862, possédant avec ses nombreux fils deux grandes fabriques. En 1890 les 4 fabriques de ses descendants occupaient 39 000 ouvriers qui produisaient pour 35 000 000 de roubles de marchandises*. Dans la province de Vladimir un bon nombre de grands fabricants de soie sont d'anciens ouvriers — tisserands et tisserands-petits patrons**. Les plus gros fabricants d'Ivanovo-Voznessensk (les Kouvaïev, les Fokine, les Zoubkov, les Kokouchkine, les Bobrov et bien d'autres) sont d'anciens koustari***. Les fabriques de brocart de la province de Moscou étaient toutes de petits ateliers familiaux****. Le fabricant Zavialov, de la région de Pavlovo, en 1864 encore « se rappelait fort bien le temps où il était simple compagnon de son maître Khabarov »(*). Le fabricant Varypaïev avait été un petit producteur indépendant(**); Kondratov de même, il allait à pied à Pav-

* Les petites industries de la province de Vladimir, t. IV, pp. 5-7, Index pour 1890. — Chichmarev : Bref aperçu de l'industrie dans la région des chemins de fer de Nijni-Novgorod et Chouia-Ivanovo. St-Ptb 1892. pp. 28-32.

** Les petites industries de la province de Vladimir, t. III, pp. 7 et suivantes.

*** Chichmarev, pp. 56-62.

**** Recueil de rens. stat. sur la province de Moscou, t. VII, îasc. III, Moscou 1883, pp. 27-28.

(*) A. Smirnov. Pavlovo et Vorsma, p. 14. (**) Labzine, Z.c, p. 66.

lovo, avec un sac rempli de ses articles*. Le fabricant Asmolov avait été conducteur de chevaux au service de colporteurs, puis petit marchand, propriétaire d'un petit atelier de tabac, et plus tard d'une grande fabrique avec un chiffre d'affaires de plusieurs millions**, etc., etc. Il serait intéressant de voir comment les économistes populistes détermineraient dans ces cas et autres analogues, où commence le capitalisme « artificiel » et où finit la production « populaire » ?

Les trois formes essentielles de l'industrie indiquées cidessus se distinguent tout d'abord par le degré d'évolution de la technique. La petite production marchande se caractérise par une technique manuelle tout à fait primitive, qui demeurait inchangée depuis un temps immémorial. Le petit industriel reste un paysan, qui s'assimile par tradition les procédés de traitement de la matière première. La manufacture introduit la division du travail, qui transforme notablement la technique et fait du paysan un compagnon, un «ouvrier de détail». Mais la production manuelle subsiste, et le progrès des procédés de fabrication se distingue, de ce fait, par une lenteur excessive. La division du travail se forme spontanément et se transmet par tradition comme le travail du paysan. Seule la grande industrie mécanique opère un changement radical, jette par-dessus bord l'art manuel, réorganise la production sur des bases nouvelles, rationnelles, et applique systématiquement les données de la science. Tant que le capitalisme n'a pas organisé en Russie la grande industrie mécanique, — et dans les branches d'industrie où il ne l'a pas encore introduite, — nous constatons une stagnation quasi-complète de la technique, l'emploi du même métier à bras, du même moulin à vent ou à eau que l'on appliquait à la production il y a des siècles. Au contraire, dans les branches d'industrie que la

* Grigoriev, l.c, p. 36.

** Revue historico-statistique, t. II, p. 27.

622 V. LENINE

fiabrique s'est soumises, nous voyons une révolution technique complète et un progrès extrêmement rapide des procédés de production mécanique.

Suivant le degré d'évolution différent de la technique, nous observons différentes phases de développement du capitalisme. La petite production marchande et la manufacture se caractérisent par une prédominance des petites entreprises, parmi lesquelles se détachent seulement un petit nombre de grandes. La grande industrie mécanique supplante définitivement les petites entreprises. Des rapports capitalistes s'installent aussi dans les petites industries (sous forme d'ateliers avec ouvriers salariés et de capital commercial) ; mais ici, ils sont encore peu développés et ne se cristallisent pas dans des oppositions violentes entre groupes de participants à la production. Il n'y a encore ici ni gros capitaux, ni larges couches de prolétaires. Dans la manufacture nous voyons se former les uns et les autres. L'abîme entre le propriétaire des moyens de production et l'ouvrier atteint déjà des proportions notables. De « riches » bourgs industriels font leur apparition, où le gros des habitants est composé d'ouvriers dépourvus de tout. Un petit nombre de marchands maniant des sommes énormes pour l'achat des matières premières et la vente des produits, et une masse d'ouvriers de détail vivant au jour le jour : tel est le tableau d'ensemble de la manufacture. Cependant l'abondance des petites entreprises, la conservation des liens avec la terre, le maintien des traditions dans le travail et dans le train de vie, tout cela suscite une multitude d'éléments de transition entre les extrêmes de la manufacture et en entrave le développement. Dans la grande industrie mécanique toutes ces entraves tombent ; les antagonismes sociaux atteignent leur maximum. Tous les côtés sombres du capitalisme semblent se concentrer en un seul point : la machine donne, comme on sait, une vigoureuse impulsion à la prolongation démesurée de la journée de tra-

vail ; femmes et enfants sont entraînés dans la production ; il se forme (et, étant donné les conditions de production en fabrique, il doit se former) une armée de réserve de chômeurs, etc. Mais la socialisation du travail effectuée par la fabrique sur une vaste échelle, et le bouleversement qui se produit dans les idées et les sentiments de la population qu'elle occupe (en particulier, la destruction des traditions patriarcales et petites-bourgeoises) amène une réaction : la grande industrie mécanique, contrairement aux phases précédentes, exige instamment la réglementation méthodique et le contrôle social de la production (la législation ouvrière est une des manifestations de cette tendance) *.

Le caractère même du développement de la production varie aux différentes phases du capitalisme. Dans les petites industries, le développement de la production suit celui de l'économie paysanne ; le marché est très restreint, la distance entre le producteur et le consommateur n'est pas grande, l'échelle peu étendue de la production s'adapte aisément à la demande locale qui ne varie guère. Aussi, à cette phase, l'industrie se trouve à son plus haut degré de stabilité. Mais cette stabilité équivaut à la stagnation de la technique et à la conservation des relations sociales patriarcales entortillées dans toutes sortes de survivances de traditions moyenâgeuses. La manufacture travaille pour le grand marché, parfois pour toute la nation, ce qui fait que la production prend ce caractère d'instabilité qui est propre au capitalisme et qui atteint son maximum dans la fabrique. La grande industrie mécanique ne peut se développer autrement que par bonds, par périodes successives de prospérité et de crises. Cette évolution par bonds de la fabrique

* Pour la liaison entre la législation ouvrière et les conditions et rapports créés par la grande industrie mécanique voir le chapitre II de la 2* partie du livre de M. T.-Baranovski La fabrique russe, et notamment l'article du Novoïé Slovo, juillet 1897.

624 V. LENINE

augmente dans une forte mesure la ruine des petits producteurs ; les ouvriers sont tantôt attirés en masse par la fabrique aux époques de fièvre, tantôt ils en sont rejetés. La formation d'une énorme armée de réserve de chômeurs et d'hommes prêts à accepter n'importe quel travail devient la condition nécessaire de l'existence et du développement de la grande industrie mécanique. Nous avons montré au chapitre II dans quelles couches de la paysannerie se recrute cette armée, et indiqué dans les chapitres suivants les principales catégories d'occupations pour lesquelles le capital tient prêtes ces réserves. L'« instabilité » de la grande industrie mécanique a toujours provoqué et provoque encore les lamentations réactionnaires des gens qui continuent à voir les choses sous l'angle du petit producteur, oubliant que seule cette « instabilité » a mis fin à la stagnation d'autrefois et a conduit à une prompte transformation des procédés de fabrication et de tous les rapports sociaux.

La séparation de l'industrie et de l'agriculture, l'émancipation des rapports sociaux dans l'industrie, enfin libérés des traditions du servage et du régime patriarcal qui pèsent sur l'économie rurale, représentent un des aspects de cette transformation. Dans La petite production miarchande l'industriel ne s'est pas encore tout à fait dégagé du paysan , il demeure la plupart du temps agriculteur, et ce lien de la petite industrie et de la petite agriculture est si profond que nous observons une loi intéressante de décomposition parallèle des petits producteurs dans l'industrie et dans l'agriculture. La formation de la petite bourgeoisie et des ouvriers salariés va de pair dans ces deux branches de l'économie nationale, préparant ainsi, aux deux pôles de la décomposition, la rupture de l'industriel avec l'agriculture. Cette rupture est déjà sensible dans la manufacture. On voit se former un bon nombre de centres industriels qui ne pratiquent pas l'agriculture. Ce n'est plus le paysan qui devient le principal représentant de l'industrie, mais le

marchand et le manufacturier d'une part, et l'ouvrier de l'autre. L'industrie et les rapports commerciaux relativement développés avec le reste du monde haussent le niveau de vie et de culture de la population ; déjà l'ouvrier de la manufacture regarde de haut en bas le paysan-agriculteur. La grande industrie mécanique achève cette transformation, détache définitivement l'industrie de l'agriculture et crée, ainsi que nous l'avons vu, une classe particulière de la population absolument étrangère à l'ancienne paysannerie dont elle se distingue par un autre genre de vie, par d'autres rapports familiaux, par un niveau supérieur des besoins, aussi bien matériels que moraux *. Dans les petites industries et dans la manufacture, nous voyons toujours les vestiges des rapports patriarcaux et des formes variées de dépendance personnelle qui, dans le cadre général de l'économie capitaliste, aggravent notablement la situation des travailleurs, les humilient et les démoralisent. La grande industrie mécanique, en concentrant des masses d'ouvriers venant souvent des points les plus opposés du pays, ne s'accommode plus du tout des survivances du régime patriarcal et de la dépendance personnelle, se distinguant par une véritable. « attitude de dédain envers le passé ». Et c'est cette rupture avec les traditions surannées qui a été l'une des conditions essentielles qui ont rendu possible et nécessaire de réglementer la production et de la soumettre à un contrôle social. En parlant de la transformation par la fabrique des conditions de vie de la population, il faut noter

* Au sujet du type de « l'ouvrier de fabrique », cf. plus haut, chapitre VI, paragraphe II, 5, p. 454. — Voir aussi le Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VII, fasc. III, Moscou 1883, p. 58 (l'ouvrier de fabrique est un rrisonneur, une « forte tête »). — Recueil de Nijni-Novg., I, pp. 42-43 ; t. IV, p. 335. — Les petites industries de la province de Vladimir, III, 113-114 et autres. — Novoïé Slovo, 1897, octobre, p. 63. — Cf. aussi les ouvrages cités de M. Jbankov caractérisant les ouvriers qui vont chercher en ville un travail dans l'industrie ou le commerce.

qu'en particulier le recrutement des femmes et des adolescents* pour la production est au fond un phénomène progressif. Il est hors de doute que la fabrique capitaliste place ces groupes de la population ouvrière dans des conditions particulièrement pénibles ; que pour ces groupes la réduction et la réglementation de la journée de travail et la garantie des conditions d'hygiène au travail, etc., sont bien plus nécessaires que pour les autres, mais la tendance à interdire complètement le travail des femmes et des adolescents dans l'industrie, ou à maintenir le régime patriarcal de vie qui exclurait ce travail, serait réactionnaire et utopique. En détruisant l'exclusivisme patriarcal de ces groupes de la population qui, auparavant, ne sortaient pas du cercle étroit des rapports domestiques et familiaux ; en les appelant à prendre une part directe à la production sociale, la grande industrie mécanique stimule leur développement, accroît leur indépendance, c'est-à-dire crée des conditions de vie de beaucoup supérieures à l'immuabilité patriarcale des rapports précapitalistes**.

* D'après les données de Ylndex les fabriques et usines de la Russie d'Europe occupaient en 1890 un total de 875 764* ouvriers, dont 210 207 (24%) femmes, 17 793 (2%) petits garçons et 8216 (1%) fillettes.

** « La pauvre tisseuse rejoint à la fabrique son père et son mari, otî elle travaille à leurs côtés et indépendamment d'eux. Elle nourrit la famille au même titre que l'homme». «A la fabrique... la femme est un producteur absolument indépendant en dehors de son mari. » Les ouvrières de fabrique apprennent très vite à lire et à écrire (Les petites industries de la province de Vladimir, t. 1П, pp. 113, 118, 112, etc.). La conclusion suivante de M. Kharizoménov est tout à fait juste ; l'industrie met fin « à la dépendance économique de la femme à l'égard de la famille. . . et de l'homme. . . A la fabrique, la femme devient l'égale de l'homme; c'est l'égalité du prolétf ire. . . La capitalisation de l'industrie joue un rôle important dans la lutte de la femme pour son indépendance dans la fcmille ». «L'industrie crée pour la femme une situation nouvelle, absolument indépendante de la famille et du mari » {louriditcheski Vestnik, 1883, n° 12, pp. 582, 596). Dans le Rec. de

Les deux premières phases du développement de l'industrie se caractérisent par la vie sédentaire de la population. Le petit industriel, demeuré paysan, est attaché à son village par son exploitation agricole. L'ouvrier de la manufacture est d'ordinaire confiné dans un petit centre industriel fermé, créé par la manufacture. Le régime même de l'industrie, à la première et à la seconde phases de son développement n'a rien qui puisse troubler cette vie sédentaire et cet état d'isolement du producteur. Les rapports entre les diverses régions industrielles sont rares. Le transfert de l'industrie en d'autres lieux ne se fait que par émigration de quelques petits producteurs qui fondent des petites industries nouvelles aux confins de l'Etat. Au contraire, la grande industrie mécanique rend nécessairement la population mobile ; les relations commerciales entre régions s'étendent considérablement ; les chemins de fer facilitent les déplacements. La demande de main-d'œuvre augmente en général, mais tantôt elle monte aux époques de fièvre, tantôt elle tombe dans les moments de crise, de sorte que

rens. stat. sur la prov. de Moscou (t. VII, fasc. II, Moscou 1882, pp. Ic2, 138-139), les enquêteurs comparent la situ:tion de l'ouvrière dans la fabrication des bas à la mcin ou à la machine. Le travail à la main est payé environ 8 kopecks par jour, le travail à la macliine, 14 à 30 kopecks. La situation de l'ouvrière dans l'industrie mécanique est présentée comme suit : «... Nous sommes cette fois en présence d'une jeune fiTe libre de toute entrave, émcncipée de la famille et de tout ce qui constitue les conditions d'existence de la paysanne, une jeune fille qui peut à tout moment changer de place et de patron, se trouver à tout moment sans travail. . . sans un morceau de pain. . . Dans la production manuelle, une tricoteuse a un gain minime, qui ne suffirait pas à couvrir ses frais de nourriture, si, comme membre d'une famille pourvue d'un lot de terre, elle ne profit: it en partie des produits de cette terre. Dans la production mécanique, l'ouvrière gagne, en plus de la nourriture et du thé, suffisamment. . . pour vivre hors de la famille et ne pas toucher aux revenus que la terre procure à sa famille. . . En même temps, le gain de l'ouvrière dans l'industrie mécanique, avec les conditions actuelles, est plus assuré. »

628 "V. LENINE

le passage des ouvriers d'une entreprise à une autre, d'un bout du pays à l'autre, devient une nécessité. La grande industrie mécanique crée une série de nouveaux centres industriels qui naissent, avec une rapidité inconnue jusque-là, parfois dans des endroits non peuplés, ce qui serait impossible sans des migrations massives d'ouvriers. Nous parlerons plus loin de l'étendue et de l'importance de ce qu'on appelle les petites industries exercées au dehors. Pour le moment, nous nous bornerons à rappeler sommiairement les chiffres de lia statistique sanitaire des zemstvos pour la province de Moscou. L'enquête effectuée auprès de 103 175 ouvriers de fabriques et usines établit que le nombre des ouvriers originaires du district où ils travaillent s'élève à 53 238, soit 51,6%. Il s'ensuit donc que près de la moitié des ouvriers ont émigré d'un district dans un autre. Le nombre des ouvriers originaires de la province de Moscou est de 66 038, soit 64%*. Plus d'un tiers sont venus d'autres provinces (principalement des provinces de la zone centrale industrielle, voisines de la province de Moscou). La comparaison entre les districts montre que les districts les plus industriels se distinguent par le pourcentage le plus bas d'ouvriers originaires de ces districts : ainsi, dans ceux de Mojaïsk et de Volokolamsk, où l'industrie est peu développée, 92-93% des ouvriers des fabriques et usines sont originaires du district où ils travaillent. Dans les districts de Moscou, de Kolomna et de Bogorodsk, où l'industrie est très développée, la proportion des ouvriers nés dans le district tombe à 24%-40%-50%, Les investigateurs en concluent que « le développement notable de la fabrique dans le district favo-

* Dans la province moins industrielle de Smolensk, l'enquête auprès de 5 000 ouvriers des fabriques et usines a montré que 80% d'entre eux sont originaires de la province de Smolensk. (Jbankov. l.c, t. II, p. 442.)

rise l'afflux d'éléments étrangers »*. Ces chiffres témoignent également (ajouterons-nous pour notre part) que l'émigration des ouvriers industriels se caractérise par les mêmes traits que nous avons constatés à propos de l'émigration des ouvriers agricoles. En effet, les ouvriers industriels, eux aussi, ne quittent pas seulement les endroits où il y a excédent de bras, mais encore ceux où il y a manque de maind'œuvre. Par exemple, le district de Bronnitsy attire 1 125 ouvriers des autres districts de la province de Moscou et des autres provinces, et en fournit en même temps 1 246 à des districts plus industriels : Moscou et Bogorodsk. Les ouvriers s'en vont donc, non seulement parce qu'ils ne trouvent pas de « travail local sous la main », mais aussi parce qu'ils veulent s'établir là où on est mieux. Si élémentaire que soit ce fait, il n'est pas inutile de le rappeler une fois de plus aux économistes populistes qui idéalisent les occupations locales et condamnent les métiers exercés hors de la commune, méconnaissant le rôle progressif que joue la mobilité de population créée par le capitalisme.

Les traits caractéristiques exposés plus haut, qui distinguent la grande industrie mécanique des formes précédentes de l'industrie, peuvent être résumés ainsi : socialisation du travail. En effet, la production pour un immense marché national et international, le développement d'étroites relations commerciales avec les différentes régions du pays et les différents pays pour l'achat de matières premières et de matériaux accessoires, l'énorme progrès technique, la concentration de la production et de la population dans des entreprises géantes, la destruction de vétustés traditions du régime patriarcal, la création d'une population mobile, l'élévation du niveau des besoins et de la culture de l'ouvrier : tels sont les éléments de ce processus capitaliste qui

* Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, section de la statistique sanitaire, t. IV, pe partie. (Moscou 1890). p. 240.

socialise de plus en plus la production du pays et, en même temps, ceux qui y participent *.

Quant à la question des rapports entre la grande industrie mécanique en Russie et le marché intérieur nécessaire

* Les données exposées dans les trois derniers chapitres montrent, à notre avis, que la classification établie par Marx des formes et phases capitalistes de l'industrie, est plus juste et plus substantielle que celle, très répandue de nos jours, qui confond la manufacture avec la fabrique et fait du travail pour le revendeur une forme particulière de l'industrie (Held, Bûcher). Confondre la manufacture et la fabrique, c'est mettre à la base la classification des indices purement extérieurs, sans voir les particularités essentielles de la technique, de l'économie et des conditions d'existence qui distinguent la période manufacturière du capitalisme, de sa période des machines. Quant au travail à domicile pour les capitalistes, il joue sans contredit un rôle très important dans le mécanisme de l'industrie capitaliste. Il est hors de doute également que le travail pour le revendeur est particulièrement caractéristique du capitalisme d'avant les machines, mais on le rencontre aussi (en des proportions assez grandes) aux phases les plus différentes du développement du capitalisme. On ne saurait comprendre la signification du travail pour le revendeur, sans mettre ce travail en rapport avec le régime entier de l'industrie, dans une période donnée ou dans une phase donnée de développem.ent du capitalisme. Le paysan qui tresse des corbeilles sur commande du boutiquier du village et l'ouvrier de Pavlovo qui fabrique à domicile des manches de couteaux sur commande de Zavialov, et l'ouvrière qui fait des robes, des chaussures, des gants ou colle des boîtes sur commande de gros fabricants ou marchands : tous travaillent pour le revendeur ; mais le travail à domicile pour le capitaliste a dans tous ces cas, un caractère différent et une signification différente. Certes, nous sommes loin de nier les mérites de Bûcher, par exemple, dans l'étude des formes précapitalistes de l'industrie, mais nous estimons que sa classification des formes capitalistes d'industrie est fausse. Nous ne pouvons accepter les vues de M. Strouvé (Voir Mir Boji 1898, n° 4) qui fait sienne (dans la partie indiquée) la théorie de Biicher et l'applique à l'industrie artisanale russe. (Depuis que ces lignes ont été écrites — en 1899 — M. Strouvé a eu le tem.ps d'achever le cycle de son développement scientifique et politique. D'homme oscillant entre Bûcher et Marx, entre l'économie libérale et socialiste, il est devenu un bourgeois libéral pur sang. L'auteur de ces lignes s'honore d'avoir contribué, dans la mesure de ses forces, à débarrasser la social-démocratie de semblables éléments. Note de la 2e édition.)

au capitalisme, les données exposées plus haut amènent la conclusion suivante : le développement rapide de la fabrique en Russie crée un immense marché sans cesse accru pour les moyens de production (m.atériaux de construction, combustibles, métaux, etc.), augmente avec une rapidité particulière la part de la population occupée à fabriquer les articles de consommation productive et non de consommation individuelle. Mais le marché des objets de consommation individuelle fait lui aussi des progrès rapides grâce au développement de la grande industrie mécanique, qui détourne une part toujours plus grande de la population de l'agriculture vers le commerce et l'industrie. En ce qui concerne le marché intérieur des produits de la fabrique, le processus de formation de ce marché a été analysé en détail dans les premiers chapitres du présent ouvrage.

Page 1