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vinces de la Russie d'Europe en plusieurs groupes. Nous reproduisons ici les chiffres de la population urbaine de 9 régions de la Russie d'Europe en 1863 et 1897 (voir p. 642).
Pour la question qui nous intéresse, les chiffres les plus importants sont ceux des trois régions suivantes : Г région industrielle non agricole (11 provinces des deux premiers groupes, y compris celles des capitales)*. C'est une région d'où l'émigration vers les autres régions était très faible ; 2° centre agricole (les 13 provinces, 3^ groupe). L'émigration très forte de cette région se dirigeait en partie vers la précédente, mais surtout vers la suivante ; 3° régions — frontières agricoles (les 9 provinces du 4*^ groupe), colonisées à l'époque qui a suivi la réforme. Ainsi que le montre le tableau, le taux de la population urbaine de ces 33 provinces se distingue fort peu de celui de la population urbaine de l'ensemble de la Russie d'Europe.
Dans la première région, non agricole ou industrielle, nous observons une augmentation extrêmement rapide du taux de la population urbaine : de 14,1% à 21,1%. L'accroissement de la population rurale est ici très faible, près de deux fois plus faible que dans toute la Russie en général. Par contre, l'accroissement de la population urbaine est de beaucoup supérieure à la moyenne (105% contre 97%). Si l'on compare la Russie aux pays industriels d'Europe occidentale (ainsi qu'on le fait souvent chez nous), il faut comparer ces pays uniquement avec cette région, car seule cette région se trouve dans des conditions à peu près égales à celles des pays capitalistes industriels.
* Nous avons ajouté aux provinces des capitales les proviaces non agricoles. Ce procédé se justifie par le fait que la population des capitales se recrute principalement parmi les originaires de ces provinces. D'après le recensement de Pétersbourg du 15 décembre 1890, il y avait dans cette ville 726 000 paysans et bourgeois, dont 544 000 (c'est-à-dire les 3/4) étaient originaires des 11 provinces qui nous ont servi à former la Ire région.
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Dans la seconde région, le centre agricole, le tableau est différent. Là, le taux de la population urbaine est très bas .et augmente moins vite que la moyenne. L'accroissement de la population tant urbaine que rurale, de 1863 à 1897, est ici sensiblement inférieur à la moyenne pour la Russie. La raison en est qu'un grand courant d'émigration parti de cette région, se dirigeait vers les provinces frontières. D'iaprès les calculs de M. V. Mikhaïlovski près de 3 millions d'habitants, soit plus d'un dixième de la population, ont quitté cette contrée de 1885 à 1897=^.
Dans la troisième région, celle des provinces frontières, nous voyons que le taux de la population urbaine a augmenté un peu moins que la moyenne (de 11,2% à 13,3%, c'est-àdire dans la proportion de 100:118, la moyenne étant 9,94-12,76, soit 100: 128). Or l'accroissement de la population urbaine a été ici non inférieur, mais sensiblement supérieur à la moyenne (+ 130% contre. + 97%). L'abandon par la population de l'agriculture pour l'industrie s'est donc effectué ici d'une façon très intense, mais il restait déguisé par l'énorme accroissement de la population agricole, diî à l'émigration : la population rurale s'y est accrue de 87% contre 48,5%, moyenne pour toute la Russie. Ce processus d'industrialisation de la population, par province, s'est trouvé déguisé de façon encore plus évidente. Ainsi, dans la province de Tauride, le taux de la population urbaine est resté en 1897 ce qu'il était en 1863 (19,6%), et dans la province de Kherson il a même fléchi (de 25,9% à 25,4%), bien que l'accroissement des villes dans ces deux provinces retardât un peu sur celui des capitales (+ 131, + 135% contre + 141% dans les provinces des capitales). La formation d'une nouvelle population agricole sur des terres nouvelles amène donc, à son tour, un accroissement encore plus accentué de la population non agricole.
* L.c, p. 109. «Ce mouvement n'a pas d'égal dans l'histoire moderne de l'Europe Occidentale» (pp. 110-111).
3. La croissance des petites localités et bourgs industriels et commerciaux
Outre les villes, il faut ranger parmi les centres industriels 1) les faubourgs qui ne sont pas toujours compris dans les villes et qui embrassent un rayon de plus en plus étendu dans les environs des grandes villes ; 2) les bourgs et villages industriels. Ces centres * sont particulièrement nombreux dans les provinces industrielles, où le taux de la population urbaine est extrêmement bas**. Le tableau ci-dessus contenant les chiffres de la population urbaine par région, montre que dans les 9 provinces industrielles ce taux était de 7,3% en 1863 et de 8,6% en 1897. La raison en est que la population industrielle et commerciale de ces provinces est concentrée principalement dans les bourgs industriels et non dans les villes. Parmi les « villes » des provinces de Vladimir, Kostroma, Nijni-Novgorod, etc., il s'en trouve qui ont moins de trois, deux ou même un millier d'habitants, tandis que toute une série de « bourgs » comptent uniquement 2-3-5 mille ouvriers de fabriques et usines. Après la réforme, dit avec raison l'auteur de la Revue de la province de laroslavl (fasc. II, p. 191), «les villes ont commencé a grandir encore plus vite, l'on a vu s'y agréger la croissance d'un type nouveau d'agglomérations humaines tenant le milieu entre la ville et le village, les centres de fabriques et usines ». Nous avons déjà cité plus haut des chiffres sur l'accroissement énorme de ces centres et le nombre des ouvriers des fabriques et usines, qui y sont groupés. Nous avons vu que ces centres ne sont pas rares dans toute la Russie non seulement dans les provinces industrielles, mais aussi dans le Sud. Dans l'Oural, le taux de la population urbaine
* Voir plus haut, chap. VII, paragraphe VIII, et annexe III au chap. VII.
** Sur l'importance de ce fait, indiqué déjà par Korsak cf. les justes remarques de M. Volguine {Le, pp. 215-216).
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est le moins élevé : dans les provinces' de Viatka et de Perm, 3,2% en 1863 et 4,7 en 1897. Mais voici un exemple de la grandeur relative de la population « urbaine » et de la population industrielle. Dans le district de Krasnooufimsk, province de Perm, la population urbaine était de 6 400 (en 1897), tandis que le recensement des zemstvos de 1888-1891 estime le nombre des habitants de la partie industrielle du district à 84 700, dont 56 000 ne s'occupent pas du tout d'agriculture et dont 5 600 seulement vivent principalement des produits de la terre. Dans le district d'Ekaterinbourg, d'après le recensement des zemstvos, 65 000 âmes n'ont pas de terre et 81 000 n'ont que des prés. Il s'ensuit donc que la population industrielle extra-urbaine de deux districts seulement est supérieure en nombre à la population urbaine de toute la province (195 600 en 1897!).
Enfin, parallèlement aux cités-fabriques, les bourgs industriels et commerciaux qui se trouvent en tête de grandes régions artisanales ou qui se sont rapidement développés depuis la réforme parce que situés sur un cours d'eau, près d'une station de chemin de fer, etc., font également figure de centres industriels. Nous en lavons cité plusieurs exemptes au chapitre VI, paragraphe II, et nous y avons montré que ces bourgs, tout comme les villes, attirent la population des campagnes et que leurs habitants se distinguent généralement par un plus haut degré d'instruction*. Citons encore, à
* Les chiffres suivants (quoique vieillis) An Recueil de la statistique militaire permettent de juger du grand nombre des bourgs constituant en Russie des centres très importants de population : en 1860-1870 on comptait dans 25 provinces de la Russie d'Europe 1 334 localités avec plus de 2 000 habitants. 108 d'entre elles avaient 5 à 10 000 habitants ; 6, de 10 à 15000; 1, de 15 à 20 000 et 1, plus de 20 000 (p. 169). Le développement du capitalisme a entraîné dans tous les pays, et pas seulement en Russie, la formation de nouveaux centres industriels qui, officiellement, ne figurent pas au nombre des villes. « Les contrastes entre la ville et le village s'effacent : près des villes industrielles qui grandissent, cela provient de ce que les entreprises industrielles et les
titre d'exemple, les données concernant la province de Voronèje pour comparer l'importance des centres industriels et commerciaux urbains et non urbains. Le Recueil récapitulatif de la province de Voronèje donne un tableau combiné avec le groupement des localités de 8 districts de la province. Ces districts comptent 8 villes avec 56 149 habitants (1897). Parmi ces localités il y en ^a quatre avec 9 376 feux et 53 732 habitants, c'est-à-dire plus grandes que des villes. On y compte 240 entreprises commerciales et 404 établissen'.ents industriels. 60% des feux ne cultivent pas la terre ; 21% la cultivent en employant des salariés ou à moitié fruit ; 71% n'ont ni bêtes de travail, ni matériel, 63% achètent du pain toute l'année ; 86%, exercent de petites industries. En rapportant tous les habitants de ces centres à la population industrielle et commerciale, nous n'exagérons rien, au contraire nous en diminuons le nombre car les 21 956 exploitations de ces 8 districts ne cultivent pas du tout la terre. Et cependant, dans la province agrico.le dont nous avons cité l'exemple, la population commerciale et industrielle extra-urbaine n'est pas moins nombreuse que dans les villes.
habitations ouvrières sont déplacées dans les faubourgs et les banlieues ; près de petites villes en décadence, cela provient de ce que ces dernières se rapprochent des localités rurales environnantes, et aussi par suite du développement de grandes agglomérations industrielles. . . Les contrastes entre les localités urbaines et rurales s'effacent par suite de nombreuses formations transitoires. La statistique l'a depuis longtemps reconnu : elle a laissé de côté la notion historico-juridique de ville et lui a substitué la notion statistique distinguant les lieux habités uniquement selon le nombre des habitants» (Bûcher. Die Entstehung der Volkswirtschaft, Tubingen, 1893, pp. 296-297 et 303-304). Ici encore la statistique russe est très en retard sur la statistique européenne. En Allemagne et en France on considère comme villes les agglomérations de plus de 2 000 habitants (Statesman's Yearbook, pp. 536, 474) ; en Angleterre, les net urban sanitary districts (districts sanitaires du type urbain. N.R-), c'est-à-dire aussi bourgs industriels, etc. Par conséquent, la statistique russe de la population « urbaine » n'est nullement comparable avec la statistique européenne.
648 V. LENINE
4. Métiers auxiliaires non agricoles exercés hors de la commune
Mais en ajoutant aux villes les localités et bourgs industriels et commerciaux on est loin d'absorber toute la population industrielle de la Russie. L'absence de la liberté de déplacement, l'isolement de castes de la commune paysanne, montrent bien cette particularité remarquable de la Russie que dans ce pays il faut rapporter à la population industrielle une assez grande partie de la population rurale qui gagne sa vie en travaillant dans les centres industriels, où elle passe une partie de l'année. Nous parlons des métiers auxiliaires non agricoles exercés hors de la commune. Du point de vue officiel, ces « industriels » sont des paysansagriculteurs, qui n'ont que des « gains accessoires », et la plupart des représentants de l'économie populiste ont adopté, sans y entendre finesse, ce point de vue. Après tout ce qui a été dit plus haut, il n'est pas besoin d'insister sur son inconsistance. En tout cas, quelle que soit la façon de voir sur ce point, il est hors de doute qu'il indique Vabandon par la population de l'agriculture pour les occupations industrielles et commerciales* . L'exemple suivant montre à quel point cela change l'idée qu'on se fait de la population industrielle d'après les villes. Dans la province de Kalouga, le taux de la population urbaine est sensiblement inférieur au taux moyen pour la Russie (8,3% contre 12,8%). Or, la Revue statistique
* M. N. — on n'a point remarqué le processus d'industrialisation de la population en Russie ! M. V. V. a remarqué et reconnu que l'accroissement de l'exode indique l'abandon de l'agriculture par la population {Destinées du capitalisme, p. 149) ; cependant, non seulement il n'a pas introduit ce processus dans l'ensemble de ses conceptions sur les i« destinées du capitalisme»; il s'est même efforcé de le masquer en se plaignant qu'« il est des gens qui trouvent tout cela très naturel [pour la société capitaliste ? M. V. V. peut-il se représenter le capitalisme sans ce processus?] et presque souhaitable» (ibid.). Souhaitable sans le moindre « presque », M. V. V. !
de cette province pour 1896 évalue, d'après le chiffre des passeports, le nombre total des mois d'absence des ouvriers qui vont offrir leurs bras ailleurs. Il se trouve que ce nombre est de 1 491 600 mois ; en divisant par 12 on obtient 124 300 individus absents, soit «environ 11% de la population totale» (Le, p. 46) ! Ajoutez cette population à celle des villes (97 900 en. 1897), et le taux de la population industrielle apparaîtra fort appréciable.
Sans doute, une certaine partie des ouvriers non agricoles allant offrir leurs bras au dehors figure parmi la population effective des villes, et fait également partie des centres industriels extra-urbains, dont il a déjà été question. Mais une partie seulement, car étant donné le nomadisme de cette population, celle-ci ne se prête pas aisément au recensement dans un centre déterminé. D'autre part, les recensements se font ordinairement l'hiver, alors que la plupart des ouvriers quittent leur foyer au printemps. Voici les chiffres pour quelques-unes des provinces principales de Texode non agricole*.
* Permis de séjour délivrés à la population paysanne de la province de Moscou en 1880 et 1885. — Annuaire statistique de la province de Tver pour 1897. — Jbankov : Les petites industries extra-rurales de la province de Smolensk. Smolensk 1896. Du même auteur : L'influence des gagne-pain auxiliaires, etc. Kostroma 1887. — Les petites industries de la population rurale de la province de Pskov. Pskov 1898. — Les erreurs d'évaluation des pourcentages pour la province de Moscou n'ont pu être corrigées, faute de chiffres absolus. Pour la province de Kostroma il n'existe que des données par districts et en pourcentages seulement : force nous a donc été de prendre la moyenne des chiffres par district, ce qui fait que nous consacrons une rubrique spéciale à cette province. Pour la province de laroslavl, on estime que 68,7% des paysans allant offrir leurs bras au dehors s'absentent pour toute l'année ; 12,6% pour l'automne et l'hiver ; 18,7% pour le printemps et l'été. Notons que les chiffres de la province de laroslavl {Revue de la province de laroslavl. Fasc. II, laroslavl 1896) ne sont pas comparables avec les données précédentes, étant basés sur les témoignages des prêtres, etc., et non sur les passeports.
Permis de séjour délivrés, en oj^ \
Saisons
Province
de Moscou
Province
de Tver (1897)
Province deSniolensk (1895)
Province de Pskov
(1895) passeports
Province
de Kostroma
ce
Hommes et femmes
ai
Hommes
Passeports et permis de départ pour femmes
kl о p.
Hiver Printemps Eté Automne
Total
Le maximum des passeports délivrés tombe partout au printemps. Ainsi donc la plupart des ouvriers temporairement absents ne figurent pas dans les recensements des villes *. Mais ces citadins temporaires peuvent être rapportés plutôt à la population urbaine qu'à la population rurale : « La famille qui tire ses moyens de subsistance pendant toute l'année ou une plus grande partie de l'année, des métiers exercés en ville, a beaucoup plus de raison de considérer comme lieu de résidence, la ville qui lui assure son existence, que le village où elle n'a que des liens de famille ou de fiscalité»**. Pour se faire une idée de l'énorme impor-
* On sait que dans les banlieues de St-Pétersbourg, par exemple, la population augmente notablement en été.
** Revue statistique de la province de Kalouga pour 1896, Kalouga 1897, p. 18 de la section II.
tance qui s'attache jusqu'à présent à ces liens fiscaux, il suffit, par exemple, de tenir compte du fait que parmi les habitants de la province de Kostroma qui vont chercher des gains au dehors « les propriétaires reçoivent rarement en échange (de la terre) une petite partie des impôts ; ils la louent d'ordinaire à la condition que le preneur plante tout autour des jardins ; quant aux impôts, c'est le propriétaire lui-même qui les paye » (D. Jbankov : Le pays des femmes. Kostroma 1891, p. 21). Dans la Revue de la province de laroslavl aussi (fiasc. II, laroslavl 1896) nous relevons de même nombre d'indications sur la nécessité pour les ouvriers exerçant une industrie au dehors, de se racheter de leur village et de leur lot de terre (pp. 28, 48, 149, 150, 166 et autres)*.
* « Les industries extra-rurales. . . sont une des formes qui masquent l'accroissement ininterrompu des villes. . . La possession communale du sol et les diverses particularités de la vie financière et administrative de la Russie ne permettent pas aux paysans de devenir citadins avec la même facilité qu'en Occident. . . Des fils juridiques continuent à le rattacher (l'émigrant) au village, mais au fond, par ses occupations, ses habitudes et ses goûts, il s'est parfaitement adapté à la ville et considère souvent ces attaches comme un fardeau» (Rousskaïa Mtjsl. 1896, n° 11, p. 227). Cela est très juste, mais pas assez pour un publiciste. Pourquoi l'auteur ne s'est-il pas prononcé nettement pour la liberté complète de déplacement, pour la liberté de sortir de la commune paysanne ? Nos libéraux craignent encore nos populistes. Ils ont tort.
Voici, à titre de comparaison, un raisonnement de M. Jbankov qui sympathise avec le populisme : « L'exode dans les villes est, pour ainsi dire, un paratonnerre (sic) contre l'accroissement excessif de nos capitales et de nos grandes villes, contre l'augmentation du prolétariat urbain et sans terre. Cette influence du gagne-pain extra-rural doit être considérée comme utile tant au point de vue sanitaire qu'au point de vue économique et social : aussi longtemps que la masse populaire n'est pas tout à fait détachée de la terre, qui offre aux ouvriers émigrants une certaine garantie » (« garantie » dont ils se rachètent à prix d'argent!) «ces ouvriers ne peuvent devenir un instrument aveugle de la production capitaliste ; en même temps l'espoir se conserve de voir s'organiser des communes industrielles et agri'
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Quel est donc le nombre de ces ouvriers émigrants non agricoles ? Le nombre des ouvriers qui exercent toutes sortes de métiers auxiliaires est de 5-6 millions au moins. En effet, en 1884, 4 670 000 passeports et permis de départ* ont été délivrés en Russie d'Europe, et le revenu de la taxe correspondante a augmenté, de 1884 à 1894, de plus d'un tiers (de 3 300 000 roubles à 4 500 000). En 1897 il a été délivré pour toute la Russie 9 495 700 passeports et permis de départ, (9 333 200 dans les 50 provinces de la Russie d'Europe). En 1898, 8 259 900 (dont 7 809 600 pour la Russie d'Europe)**. M. S. Korolenko a estimé l'excédent des ouvriers de la Russie d'Europe (par rapport à la demande locale) à 6 300 000. Nous avons vu plus haut (chap. III, paragraphe IX, p. 256) que le nombre de passeports délivrés dans 1 1 provinces agricoles se trouve dépasser l'estimation de M. S. Korolenko (2 millions contre 1,7 million). Nous pouvons maintenant ajouter les chiffres de 6 provinces non agricoles : M. Korolenko y compte 1 287 800 ouvriers en surnombre et la quantité des passeports délivrés s'élève à 1 298 600***. M. Korolenko estimait donc dans 17 provinces
coles » (louriditcheski Vestnik, 1890, n° 9, p. 145). La conservation des espoirs petits-bourgeois, n'est-ce pas en effet un avantage ? Quant à r« instrument aveugle », l'expérience de l'Europe et tous les faits observés en Russie montrent que ce qualificatif s'applique infiniment mieux au travailleur qui a gardé ses liens avec la terre et les relations patriarcales, qu'à celui qui les a rompus. Les chiffres et les données de b\. Jbankov lui-même montrent que le paysan émigré à Pétersbourg est plus instruit, plus cultivé et plus développé que le sédentaire de Kostroma dans un quelconque district « forestier ».
* L. Vessine, L'importance des métiers exercés au dehors, etc., Diélo, 1886, n° 7 et 1887, n° 2.
** La statistique des industries payant l'accise, etc., pour 1897- 1898, St-Pétersbourg 1900. Edition de la Direction centrale des contributions indirectes.
*** Provinces de Moscou (1885, chiffres vieillis), Tver (1896), Kostrom.a (1892), Smolensk (1895), Kalouga (1895) et Pskov (1896). Les sources ont été indiquées plus haut. Les chiffres se rapportent à toutes les formes de permis de déplacement pour hommes et femmes.
de la Russie d'Europe (lia tchernoziom et 6 sans tchernoziom) un excédent de 3 millions d'ouvriers (contre la demande locale). Or en 1890-1900 on délivrait dans ces 17 provinces 3,3 millions de passeports et permis de départ. En 1891, ces 17 provinces fournissaient 52,2% des taxes sur les passeports. Par conséquent, le nombre d'ouvriers émlgrants, selon toute vraisemblance, dépasse 6 000 000. EnVm, les données ide lia statistique des zemstvos (pour la plupart de date ancienne) ont amené M. Ouvarov à conclure que le chiffre de M. S. Korolenko n'est pas loin de la vérité, et que celui des 5 millions d'ouvriers émigrants « est extrêmement vraisemblable »*.
Il reste maintenant à savoir quel est le nombre des ouvriers non agricoles et celui des ouvriers agricoles qui travaillent au dehors. M. N. — on affirme avec beaucoup de hardiesse et tout à fait gratuitement que « l'immense majorité des métiers exercés par les émigrants sont agricoles » {Esquisses, p. 16). Tchaslavski, à qui se réfère M. N. — on, s'ex-" prime en termes beaucoup plus prudents, sans produire aucun chiffre et se bornant à des considérations d'ordre général sur l'étendue des régions qui laissent partir tels ou tels ouvriers. Quant aux chiffres de M. N. — on sur le mouvement des voyageurs par chemins de fer, ils ne prouvent absolument rien, puisque les ouvriers non agricoles quittent eux aussi leur domicile de préférence au printemps et font usage du chemin de fer bien plus que les ouvriers agricoles**. Nous pensons au contraire, que la majorité (non cependant Г« immense » majorité) des ouvriers émigrants est sans doute formée d'ouvriers non agricoles. Cette opinion repose premièrement sur les chiffres de la répartition du revenu des passe-
* Messager de l'hygiène sociale, de la médecine légale et pratique, 1896, juillet. M. Ouvarov : De l'influence des petites industries exercées au dehors sur l'état sanitaire de la Russie. M. Ouvarov a groupé les chiffres dt 126 districts de 20 provinces. ** Cf. plus haut, p. 256, note.
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ports et, en second lieu, sur les données fournies par M. Vessine. Déjà Flerovski, se basant sur les chiffres de 1862-1863, relatifs à la répartition du revenu provenant « des droits de toutes dénominations » (dont plus d'un tiers provient des .taxes sur les passeports) est arrivé à cette conclusion que le plus fort mouvement des paysans émigrants vient des provinces des capitales et des provinces non agricoles*. Si nous prenons les 1 1 provinces non agricoles que nous avons réunies plus haut en une seule région (point 2 de ce paragraphe), et d'où part l'énorme majorité des ouvriers non agricoles, nous verrons que ces provinces comptaient en 1885, 18,7% seulement de la population de la Russie d'Europe (en 1897 — 18,3%) , tandis que les taxes sur les passeports prélevées dans ces provinces s'élevaient à 42,9% en 1885 (en 1891, 40,7%)**. Un très grand nombre d'autres provinces fournissent également des ouvriers non agricoles, ce qui nous fait croire que les ouvriers agricoles forment moins de la moitié des émigrants. M. Vessine répartit 38 provinces de la Russie d'Europe (qui donnent 90%, des permis de déplacement) en groupes suivant la prédominance de telle ou telle forme d'émigration, et fournit les chiffres suivants *** :
* La situation de la classe ouvrière en Russie. Syi-Pih 1869, pp 400 et suivantes.
** Les chiffres sur le revenu des passeports sont empruntés au Recueil de renseignements sur la Russie, 1884-85 et 1896. En 1885, le revenu des passeports en Russie d'Europe était de 37 roubles par 1 000 habitants; de 86 roubles par 1 000 habitants dans 11 provinces non agricoles.
*** Les deux dernières colonnes du tableau ont été ajoutées par nous. Le 1" groupe comprend les provinces d'Arkhangelsk, Vladimir, Vologda, Viatka, Kalouga, Kostroma, Moscou, Novgorod, Perm, St-Ptb, Tver et laroslavl ; le IJe : les provinces de Kazan, Nijni-Novgorod, Riazan, Toula et Smolensk ; le III^ : les provinces de Bessarabie, Volhynie, Voronèje, Ekatérinoslav, Don, Kiev, Koursk, Orenb., Orel, Penza, Podolie, Poltava, Samara, Saratov, Simbirsk, Tauride, Tambov, Oufa, Kharkov, Kherson et Tchernigov. — Notons que dans ce groupement il y a des
Groupes de provinces
Permis de déplacement en 1884 (en milliers)
Population en 1885, en milliers
Permis de déplacement par 1 000 habitants
Permis
de départ
Certificats
Total
I. 12 provinces où prédomine l'émigration non agricole II. 5 provinces intermédiaires III. 21 provinces où prédomine l'émigration agricole
88 provinces
« Ces chiffres attestent que les petites industries extra-rurales sont davantage exercées dans le premier groupe que dans le dernier. . . Ensuite, les chiffres montrent que la durée d'absence varie suivant les groupes. Là où domine l'émigration non agricole, l'absence est beaucoup plus prolongée » {Diélo, 1886, n° 7, p. 134).
erreurs qui exagèrent la valeur de l'exode agricole. Les provinces de Smolensk, de Nijni-Novgorod et de Toula doivent faire partie du let groupe (cf. Revue agrkole de la province de Nijni-Novgorod pour 1896. chap. XI). — Agenda de la province de Toula pour 1895, section VI, p. 10: le nombre des paysans émigrants est évalué à 188 000, dont 107 000 tombent sur les 6 districts septentrionaux sans tchernoziom, — et M. S. Korolenko n'estimait qu'à 50 000 les ouvriers en excédent I La province de Koursk doit figurer dans le 11^ groupe (S. Korolenko, /. с : les départs de 7 districts se font surtout pour les métiers d'industrie ; des 8 autres districts seulement pour les travaux agricoles) . Malheureusement, M. Vessine n'indique pas le chiffre des permis de déplacement par province.
656 V. LEXINE
Enfin, la statistique mentionnée plus haut des industries payant l'accise, etc., nous permet de répartir le nombre des permis de déplacement pour toutes les 50 provinces de la Russie d'Europe. En rectifiant comme il a été indiqué le groupement de M. Vessine et en répartissant entre ces trois groupes les 12 provinces qui manquaient en 1884 (celles d'Olonetz et de Pskov dans le groupe 1 ; les provinces baltiques et du Nord-Ouest, c'est-à-dire 9 provinces, dans le groupe II ; la province d'Astrakhan dans le groupe III), nous obtenons le tableau suivant :
Total des permis de déplacement Groupes de provinces
I. 17 prov. où domine l'émigration non agricole .... 4437392 3369597 II. 12 provinces intermédiaires 1886 733 1674 231 III. 21 provinces où domine
l'émigration agricole . . . . 3009 070 2 765 762
Total pour les 50 provinces 9 333 195 7 809 590
D'après ces chiffres les petites industries extra-rurales sont beaucoup plus exercées dans le l'^'' groupe que dans le ПК
Ainsi, il ne fait pas de doute que la population de la zone non agricole de la Russie est infiniment plus mobile que celle de la zone agricole. L'émigration non agricole doit être supérieure à l'émigration agricole, et se chiffrer par trois millions d'hommes au moins.
* Au fait. L'auteur de la revue de ces données (/. c, chap. VI, p. 639) explique la diminution du nombre des passeports délivrés en 1898 par la quantité moindre des départs d'été à destination des provinces méridionales par suite de la mauvaise récolte et de l'expansion des machines agricoles. Cette explication ne vaut absolument rien, car le nombre des permis délivrés a le moins diminué dans le groupe III, le plus dans le groupe I. Les procédés d'enregistrement en 1897 et 1898 sont-ils comparables ? {Note de la deuxième édition.)
Toutes les sources témoignent d'un fort accroissement sans cesse grandissant de l'émigration. Le revenu des passeports de 2,1 millions de roubles en 1868 (1,75 million en 1866) est passé à 4,5 millions en 1893-1894, soit une augmentation de plus du double. Le nombre des passeports et permis de départ délivrés dans la province de Moscou s'est accru, entre 1877 et 1885, de 20% (pour les hommes) et de 53% (pour les femmes) ; dans la province de Tver, entre 1893 à 1896, de 5,6% ; dans la province de Kalouga, entre 1885 à 1895, de 23% (et le nombre des mois d'absence, de 26%); dans к province de Smolensk de 100 000 en 1875 à 117 000 en 1885 et 140 000 en 1895 ; dans la province de Pskov, de 11 716 en 1865-1875 à 14 944 en 1876 et 43 765 en 1896 (pour les hommes). Dans la province de Kostroma, on délivrait en 1868 23,8 passeports et permis de dép:art par 100 hommes, 0,85 par 100 femmes ; en 1880, 33,1 et 2,2. Et ainsi de suite.
De même que l'abandon de l'agriculture pour les villes, l'exode non agricole à la recherche d'un -gagne-pain constitue un fait progressif. Il extirpe la population de ses recoins perdus, arriérés, oubliés par l'histoire, et l'entraîne dans le tourbillon de la vie sociale moderne. Il élève le degré de culture* et de conscience** de la population, lui inculque
* Jbankov : L'influence des petites industries exercées au dehors, etc., pp. 36 et suiv. La proportion des hommes sachant lire et écrire est de 55,9% dans les districts d'émigration de la province de Kostroma, elle est de 34,9% dans les districts de fabriques ; de 25,8% dans les districts sédentaires (forestiers) ; la proportion des femmes : 3,5% — 2,0% — 1,3%; celle des enfants fréquentant l'école; 1,44% — 1,43% — 1,07%. Dans les districts d'émigration il y a également des enfants qui vont à l'école à St-Pétersbourg.
** « Ceux qui vont à Pétersbourg et qui savent lire et écrire, se soignent positivement mieux et de façon plus consciente» {ibid., 34), de sorte que les maladies infectieuses font parmi eux moins de ravages que dans les cantons « peu civilisés ». (Souligné par l'auteur.)
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des habitudes et des besoins civilisés*. Ce qui attire les paysans dans les villes, ce sont des « motifs d'ordre supérieur », c'est-à-dire : apparence de haute culture et mise recherchée du Pétersbourgeois. Ils vont où « l'on est mieux ». « Le travail et la vie à Pétersbourg sont considérés comme plus faciles qu'au village »**. « Tous les villageois sont traités de rustres et, chose étrange, ils ne s'en formalisent pas et se traitent eux-mêmes lainsi ; ils en accusent leurs parents qui ne les ont pas envoyés en apprentissage à Pétersbourg. Il faut cependant faire cette réserve que ces rustres le sont beaucoup moins que les habitants des localités purement agricoles : ils copient involontairement l'extérieur et les manières des Pétersbourgeois, la capitale projette indirectement sa lumière sur eux »*='=*. Dans la province de laroslavl (outre que les exemples d'enrichissement) « il est encore une raison qui chasse les gens de chez eux. C'est l'opinion publique qui attache à jamais le sobriquet de berger à celui qui n'a pas vécu à Pétersbourg ou ailleurs et s'occupe d'agriculture ou d'un autre métier. Ceux-là ont du mal à se trouver une fiancée » {Revue de la province de laroslavl, II, p. 118). l/exode dans les villes élève la dignité civique du paysan,
* «La vie dans les districts fournissant des ouvriers dépasse beaucoup en bien-être les régions agricoles et forestières. . . Les vêtements de ceux qui ont vécu à Pétersbourg sont beaucoup plus propres, plus élégants et plus hygiéniques. . . Les enfants sont plus propres, ce qui fait qu'ils sont plus rarement atteints par la gale et les autres maladies de peau » [ibid., 39. Cf. Les petites industries extra-rurales de la province de Smolensk, p. 8). «Les villages d'émigration se distinguent nettement des villages sédentaires : habitations, vêtements, habitudes, réjouissances rappellent plutôt la vie urbaine que la vie paysanne » [Les petites industries extra-rurales de la province de Smolensk, 'ç.Z). «Dans la moitié des maisons» (les cantons d'émigration de la province de Kostroma) « vous trouverez du papier, de l'encre, des crayons et des plumes. » {Le pays des femmes, pp. 67-68.) ** Le pays des femmes, pp. 26-27, 15.
*** Ibid., p. 27.
en le libérant d'une foule de ces rapports patriarcaux et personnels de dépendance et de caste, qui sont si tenaces dans les campagnes*. . . « Un facteur de première importance qui favorise l'exode, est le progrès de la conscience individuelle dans le peuple. L'émancipation du servage, le contact dès longtemps établi entre la partie la plus énergique de la population rurale et la vie urbaine, ont depuis longtemps éveillé chez le paysan de laroslavl la volonté de sauvegarder son « moi », de se tirer de la situation misérable et dépendante, à laquelle le vouaient les conditions de la vie des campagnes et d'arriver à une situation aisée, indépendante et honorable. . . Le paysan qui gagne son pain loin de son village se sent plus libre, et aussi plus égal en droits avec les personnes des autres couches de la population, et à bien d'autres égards. Aussi la jeunesse villageoise aspire-t-elle de plus en plus à gagner la ville » {Revue de la province de laroslavl, t. II, 189-190).
L'exode dans les villes affaiblit la vieille famille patriarcale et met la femme dans une situation plus indépendante, plus égale à celle de l'homme. « Comparée aux régions où la population est sédentaire, la famille de Soligalitch et de Tchoukhloma » (district de la province de Kostroma qui se distingue par la plus grande émigration) « est beaucoup m.oins solide non seulement en ce qui concerne l'autorité patriarcale de l'ancien, mais même pour les relations entre parents et enfants, mari et femme. On ne peut, bien entendu, demander à des enfants qu'on envoie dès l'âge de 12 ans à Pétersbourg beaucoup d'affection pour leurs parents, ni d'attachement à la maison paternelle ; ils deviennent malgré eux cosmopolites :« où l'on est bien, là est la patrie »**.« La
* Ce qui pousse les paysans de Kostroma, par exemple, à se faire inscrire citadin, c'est entre autres la crainte du « châtiment corporel » qui « est encore plus effrayant pour un Pétersbourgeois de mise élégante que pour un rustre» {ibid., 58).
** Ibid., 88.
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femme de Soligalitch, habituée à se passer de l'aide et du pouvoir de l'homme, ne ressemble nullement à la paysanne accablée de la zone agricole : elle est indépendante et se suffit à elle-même. . . Les femmes ici ne sont que rarement battues et martyrisées. . . En général, l'égalité de la femme et de l'homme s'affirme presque partout et en toutes choses »*.
Enfin — last but not least** — l'exode de l'élément non agricole augmente les salaires non seulement des ouvriers qui s'en vont, mais aussi de ceux qui restent.
Ceci ressort surtout de ce fait général que les provinces non agricoles où les salaires sont plus élevés que dans les provinces agricoles, attirent de ces dernières les ouvriers ruraux***. Voici des chiffres intéressants sur la province de Kalouga :
, Proportion des Gain mensuel en roubles
H^'^^^^t- ouvriers émi-
distncts grants mâles par , ,,
suivant rapport à la de l'industriel ^e 1 ouvrier
l'importance population quittant le ^agricole
de 1 exode masculine village ^ 1 année