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IV. SUITE. LE DOMAINE SEIGNEURIAL DANS LA REGION CONSIDEREE

Nous avons rapporté plus haut des témoignages d'agronomes et de propriétaires ruraux prouvant que l'industrie laitière dans les domaines seigneuriaux entraîne la rationa-, lisation de l'agriculture. Ajoutons ici que l'examen des chiffres de la statistique des zemstvos, par M. Raspopine*, confirme entièrement cette conclusion. Renvoyant le lecteur curieux de détails à l'article de M. Raspopine, nous ne citerons ici que sa conclusion principale : « Il y a entre l'état de l'élevage, de l'industrie laitière et le nombre des domaines négligés et l'intensité des exploitations, une indiscutable interdépendance. Les districts (de la province de Moscou) où l'élevage de bétail laitier, l'industrie laitière, est le plus développé, sont ceux qui comptent le moins d'exploitations négligées et le plus de domaines à culture perfectionnée. Partout dans la province de Moscou on réduit les labours au

♦ Cette question a aussi été posée par Raspopine (pour la première fois peut-être drns notre littérature) sur un terrain juste du point de vue théorique. Il note dès le début que « l'accroissement de la productivité de l'élevage », en particulier le développement de l'industrie laitière, suit chez nous la voie capitaliste et est un des principau.x indices de la pénétration du capital dans l'agriculture.

profit des prairies et pâturages, l'assolement triennal à céréales cède la pLace .aux assolements multiples à plantes fourragères. Ce sont ces plantes et le bétail laitier, et non le blé, qui jouent désormais un rôle de premier plan. . . non seulement dans les domaines de la province de Moscou, mais dans toute la région industrielle de Moscou » (1. c).

Le degré de développement de la beurrerie et de la fromagerie a une grande importance pour la raison qu'il témoigne d'une révolution complète dans l'agriculture, qui prend un caractère d'entreprise et romipt avec la routine. Le capitalisme se soumet un des produits de l'économie rurale, et c'est à ce produit principal que s'adaptent toutes les autres branches. L'entretien du bétail laitier entraîne la culture des plantes fourragères, l'abandon de l'assolement triennal pour les assolements multiples, etc. Les résidus de la fabrication du fromage sont employés pour engraisser le bétail, destiné à la vente. Ce n'est pas seulement le traitement du lait, c'est toute l'économie rurale qui devient une entreprise.* L'influence des fromageries et des beurreries ne se borne pas aux domaines où elles fonctionnent, car le lait est souvent acheté en gros aux paysans et propriétaires terriens des alentours. Par ce moyen, le capital soumet également à son influence les petits cultivateurs, surtout en

* Dans son Enquête sanitaire sur les fabriques et les usines de la province de Smolensk (Smolensk 1894, fasc. 1, p. 7), le docteur Jbankov dit que « le nombre d'ouvriers occupés spécialement dans les fromageries. . . est très insignifiant. . . Beaucoup plus grand est celui des ouvriers auxiliaires qui sont nécessaires à la fois pour la fromagerie et pour les autres travaux agricoles ; ce sont les bergers, les trayeuses, etc. ; dans toutes les fromageries ils forment le double, le triple et même le quadruple des fromagers spécialistes ». Remarquons à ce propos que, d'après l'exposé du docteur Jbankov, les conditions de travail sont ici très antihygiéniques, la journée de travail excessivement longue (16 à 17 heures), etc. On voit que, pour cette région d'agriculture commerciale également, l'idée idyllique traditionnelle qu'on se fait du travail agricole est fausse.

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organisant des « centres de ramassage », dont la diffusion a déjà été constatée dans les années 70 {voit Esquisse de M M. Kovalevski et Lévitski). Ce sont des entreprises organisées dans les grandes villes ou tout près, qui traitent des quantités très importantes de lait, transporté par chemin de fer. On sépare aussitôt la crème, qui est vendue toute fraîche, tandis que le lait écrémé est acheté à bas prix par les gens peu fortunés. Pour s'assurer un produit d'une certaine qualité, ces entreprises passent parfois avec les fournisseurs des contrats qui les obligent à observer certaines règles quant à la nourriture de leurs vaches. Il est aisé de voir le rôle considérable que jouent ces grands établissements : d'une part, ils se rendent maîtres d'un vaste marché (vente de lait écrémé aux citadins pauvres) ; de l'autre, ils élargissent énormément le marché des entrepreneurs ruraux. Ces derniers sont puissamment encouragés pour étendre et améliorer l'agriculture commerciale. La grande industrie les éperonne, pour ainsi dire, en leur demandant des produits d'une certaine qualité, en refoulant du marché (ou en livrant aux usuriers) le petit producteur qui reste au-dessous du niveau « normal ». C'est dans le m>ême sens que doit agir la fixation du prix du lait d'après sa qualité (par exemple, suivant sa teneur en graisse), si recherchée par la technique, qui invente toutes sortes de « lactodensimètres », etc., et si ardemment défendue par les spécialistes (cf. Les forces productives, t. III, pp. 9 et 38). De ce point de vue, le rôle des centres de ramassage dans le développement du capitalisme est parfaitement analogue à celui des élévateurs dans la production marchande des céréales. En triant les grains d'après leur qualité, les élévateurs en font un produit non plus individuel, mais générique (res fungibilis-^, comme disent les civilistes), c'est-à-dire que pour la première fois ils le rendent tout à fait apte à l'échange (cf. l'article de M. Sering sur le commerce des blés aux Etats-Unis, dans le recueil La possession foncière et l'économie rurale, pp. 281 et

suivantes) . Les élévateurs donnent ainsi une impulsion vigoureuse à la production marchande du blé et accélèrent son développement technique en établissant aussi les prix d'après la qualité. Ces établissements portent au petit producteur deux coups à la fois. D'abord ils sanctionnent comme une norme, légalisent la qualité supérieure du blé des grands producteurs et déprécient par là, définitivement, le blé inférieur des paysans pauvres. Ensuite, en organisant d'après le type de la grande industrie capitaliste le triage et la conservation des grains, ils diminuent les frais du gros producteur pour cet article, lui facilitent et lui simplifient la vente et par là livrent définitivement aux koulaks et aux usuriers le petit producteur avec sa vente au sac, patriarcale et primitive, sur le marché. La multiplication rapide des élévateurs durant ces dernières années marque donc, dans le commerce des blés, une victoire aussi importante du capital et un abaissement aussi sensible du petit producteur, que l'apparition et la diffusion des « centres de ramassage » capitalistes.

Les chiffres cités plus haut nous avaient déjà montré que le développement de l'élevage commercial crée un marché intérieur* d'abord pour les moyens de production (appareils

* Ce qui crée le marché pour l'élevage commercial, c'est avant tout l'accroissement de la population industrielle, dont nous parlerons en détails dans la suite (chap. VIII. § II). Pour ce qui est du commerce extérieur, nous nous bornerons à la remarque suivante : aussitôt après la réforme, l'exportation des fromages était de beaucoup inférieure à l'importation, mais après 1890, elle atteignit à peu près le même niveau (pour 4 années, 1891-1894, 41 800 pouds en moyenne par an à l'importation et 40 600 pouds à l'exportation; dans la période 1886-1890, l'exportation a même dépassé l'importation). L'exportation du beurre de vache et de brebis a toujours dépassé l'importation ; elle augmente rapidement: en 1866-1870 on exportait 190 000 pouds en moyenne par an, en 1891 1894, 370 000 pouds. {Les forces productives, III, 37).

pour le traitement du lait, locaux, bâtiments pour le bétail, instruments agricoles perfectionnés, lors du passage de l'assolement triennal routinier aux assolements multiples, etc.) ; ensuite, pour la main-d'œuvre. L'élevage organisé industriellement exige infinim.ent plus de bras que l'élevage ancien « basé sur le fumier ». Le fait est que la région de l'industrie laitière — les provinces industrielles et du nordouest, — attire effectivement une masse d'ouvriers agricoles. Beaucoup vont travailler aux champs dans les provinces de Moscou, St-Pétersbourg, ïaroslavl et Vladimir ; moins, mais en assez grand nombre toutefois, dans celles de Novgorod, Nijni-Novgorod et autres provinces sans tchernoziom. A en juger par les réponses des correspondants du Département de l'Agriculture, dans la province de Moscou et dans d'autres l'exploitation des grands domaines se fait même principalement à l'aide d'ouvriers venus d'ailleurs. Ce paradoxe, l'arrivée d'ouvriers agricoles venant de provinces agricoles (principalement des provinces centrales à tchernoziom et, en partie, des provinces septentrionales) dans les provinces industrielles s'engager pour les travaux des champs à la place des ourviers industriels qui quittent en masse ces lieux, est caractéristique au plus haut point (voir à ce sujet S. Korolenko /. c). Il démontre mieux que n'importe quel raisonnement ou calcul, que le niveau de vie et la condition des ouvriers dans les provinces centrales à tchernoziom, les moins capitalistes de toutes, sont de beaucoup inférieurs aux provinces industrielles, les plus capitalistes ; qu'en Russie aussi le phénomène qui caractérise tous les pays capitalistes, à savoir que la situation des ouvriers est meilleure dans l'industrie que dans l'agriculture, est devenu un fait général (car dans l'agriculture, à la pression du capitalisme s'ajoute celle des formes d'exploitation précapitalistes). C'est là la raison pour laquelle les paysans

quittent l'agriculture pour l'industrie tandis qu'il n'existe pas de courant allant des provinces industrielles vers l'agriculture (point d'émigrations). Au contraire, les ouvriers des provinces industrielles regardent même de haut les ouvriers ruraux « incultes » qu'ils baptisent du nom de « bergers » (prov. de laroslavl), de «cosaques» (prov. de Vladimir), de « terrassiers » (prov. de Moscou) .

Il importe ensuite de noter que l'entretien du bétail demande en hiver plus de bras qu'en été. Pour cette raison également, de même qu'en raison du développem.ent des productions agricoles techniques, la demande de bras augmente dans cette région et, qui plus est, elle prend un caractère plus régulier pendant toute la durée de l'année et laussi d'une lannée à l'autre. Les données relatives aux salaires, si elles portent sur plusieurs années, constituent une documentation très sûre, qui permet de juger de ce fait intéressant. Nous les reproduisons ici en nous bornant aux groupes de provinces de la Grande et de la Petite Russie. Nous laissons de côté les provinces occidentales, en raison des conditions de vie particulières et de l'accumulation artificielle de la population (ghetto juif). Quant aux provinces baltes, nous ne les citons que pour illustrer les rapports qui s'établissent sous le capitalisme agricole — le plus développé*.

* Le premier groupe (région de la culture capitaliste des céréales) embrasse 8 provinces : Bessarabie, Kherson, Tauride, Ekatérinoslav, Don, Samara, Saratov et Orenbourg. Le deuxième groupe (région oij le capitalisme est le moins développé) comprend 12 provinces : Kazan, Simbirsk, Penza, Tambov, Riazan, Toula, Orel, Koursk, Voronèje, Kharkov, Poltava et Tchernigov. Le troisième groupe (région d'industrie laitière capitaliste et de capitalisme industriel), compte 10 provinces: Moscou, Tver, Kalouga, Vladimir, laroslavl, Kostroma, Nijni-Novgorod, St-Pétersbourg, Novgorod et Pskov. Le taux des salaires est indiqué en chiffres moyens pour chaque province. Source : Le travail salarié libre, etc.. édition du Département de l'Agriculture. .

Moyenne de 10 ans (1881-1891)

Moyenne de 8 ans (1883-1891)

Salaire du

Salaire,

journalier

Salaire du

(en roubles)

pendant la

journalier

Groupes de provinces

de l'ouvrier

moisson, en kopecks

(en kopecks)

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