Provinces
baltes
Examinons ce tableau dans lequel les trois principales colonnes sont en italique. La première montre le rapport entre le salaire d'été et le salaire annuel. Plus ce rapport est bas, plus le salaire d'été se rapproche de la moitié du salaire annuel, et plus la demande de bras se répartit également sur toute l'année, moms // y a de chômage d'hiver. Les moins favorisées à cet égard sont les provinces centrales à tchernoziom, région de redevances en travail et de faible développement du capitalisme*. Dans les provinces industrielles.
* M. Roudnev arrive à une conclusion analogue : « Dans les localités où le travail de l'ouvrier à l'année est relativement plus estimé, le salaire de l'ouvrier loué pour l'été approche davantage de la moitié du salaire annuel. Par conséquent, dans l'Ouest et dans presque toutes les provinces centrales à tchernoziom, à population dense, le travail de l'ouvrier en été est, au contraire, payé très bas» (/. c, p. 455).
dans la région de l'industrie laitière, la demande de maind'œuvre est plus forte et le chômage d'hiver moins marqué. C'est ici que les salaires sont aussi plus stables d'une lannée à l'autre, comme cela ressort de la deuxième colonne qui donne la différence entre le minimum et le maximum du salaire pendant la moisson. Enfin, la différence entre le salaire des semailles et celui ,de la moisson est aussi infime dans la zone sans tchernoziom, c'est-à-dire que la demande de bras y est répartie plus régulièrement entre le printemps et l'été. A tous ces points de vue, les provinces baltes dépassent encore les provinces sans tchernoziom, tandis que les provinces de la steppe, où les oscillations des récoltes sont les plus fortes et où les ouvriers affluent des autres contrées, se distinguent par le maximum d'instabilité des salaires. Les données sur les salaires témoignent donc que le capitalisme agraire, dans la fégion décrite, ne se borne pas à créer la demande de travail salarié, mais répartit encore cette demande de façon plus égale sur toute l'année.
Notons enfin encore une variété de dépendance du petit agriculteur vis-à-vis du gros propriétaire dans la région examinée. C'est la récupération des troupeaux seigneuriaux par achat de bétail aux paysans. Les propriétaires fonciers trouvent plus avantageux d'acheter le bétail aux paysans qui, par nécessité, le vendent « à perte », que de l'élever eux-mêmes, tout comme nos revendeurs dans l'industrie dite artisanale préfèrent souvent acheter aux koustari des produits finis à vil prix, plutôt que de les fabriquer dans leurs ateliers. Ce fait, qui témoigne de l'extrême avilissement du petit producteur qui ne peut se maintenir dans la société moderne qu'en réduisant à l'extrême ses besoins, — M. V.V. en fait un argument en faveur de la petite production « populaire »!...« Nous som.mes en droit de conclure que nos gros propriétaires. . . ne font pas preuve d'assez d'initiative. . . Le paysan, lui. . . se montre plus capable d'améliorer réellement son économie» {Les courants progressifs, p. 77).
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Ce défaut d'initiative se manifeste en ce que «nos entrepreneurs de laiterie. . . achètent les vaches des paysans à un prix qui atteint rarement la moitié de ce qu'elles ont coijté à être élevées, à un prix qui dépasse rarement le tiers ou même souvent le quart de cette valeur» [ibid., 71). Le capital commercial des propriétaires-éleveurs s'est complètement assujetti les petits paysans ; il en a fait des bouviers qui élèvent pour lui du bétail moyennant un prix dérisoire, et il fait traire ses vaches par leurs femmes*. On devrait, semble-t-il, conclure de là qu'il n'y a pas lieu de retarder le passage du capital commercial au capital industriel, ni de soutenir la petite production qui fait descendre le niveau de vie du producteur au-dessous de celui du salarié lagricole. Mais M. V. V. raisonne autrement. Il admire le « zèle » (/. с p. 73) avec lequel le paysan soigne son bétail ; il admire « les beaux résultats de l'élevage » de la paysanne « qui pas-
* Voici deux avis sur le niveau et les conditions de vie du paysan russe en général. Dans ses «Petits côtés de la vie», M. Saltykov écrit à propos du « Bon cultivateur » : « Le moujik a besoin de tout ; mais ce dent il a besoin surtout... c'est la faculté de s'exténuer, de ne prs ménager se peine. . . Le bon cultivateur meurt tout bonnement à la peine ».. . «Et sa femme et ses enfants adultes, tous mènent une vie de galériens. »
Dans un article intitulé «Lizar» {Séverny Kourier, 1899, n° I) V. Véressaïev parle d'un moujik de la province de Pskov, nommé Lizar, qui prêche l'emploi de gouttes ou autres remèdes pour « supprimer l'hom.me ». « Plus tard, remarque l'auteur, nombre de miédecins des zemstvos et surtout de sages-femmes m'ont raconté plus d'une fois que les campagnards et leurs femmes leur adressent souvent des demandes de ce genre. » « La vie qui suit une certaine direction a épuisé toutes les voies et s'est vue, en fin de compte, acculée dans une impasse. Aucune issue. Une nouvelle solution se présente naturellement et s'impose de plus en plus. »
L?. situation du paysan dans la société capitaliste est en effet sans issue et conduit « naturellement», d^ns la Russie communautaire comme dans la France parcellaire, je ne dirai pas à une « solution ». . . contre nature, mais à un moyen contre nature d'éloigner la mort de la petite exploitation {Note à la deuxième édition).
se toute sa vie en compagnie de sa vaciie et de ses brebis » (p. 80). Pensez donc, quelle félicité! «Passer toute sa vie avec une vache » (dont le Lait va dans une écrémeuse perfectionnée), et pour toute récompense recevoir «le quart» de ce qu'a coûté l'entretien de cette vache ! En vérité, comment ne pas se prononcer pour la « petite production populaire » ?
V. SUITE. DECOMPOSITION DE LA PAYSANNERIE DANS LA REGION DE L'INDUSTRIE LAITIERE
En lisant ce que l'on écrit à propos de l'influence de. l'industrie laitière sur la condition paysanne, nous nous heurtons à des contradictions perpétuelles : d'une part, on constate le progrès des exploitations, l'accroissement du revenu, l'amélioration du mode de culture, l'acquisition d'instruments perfectionnés ; de l'autre, c'est La sous-alimentation, la formation de nouvelles servitudes et la ruine des paysans. Après ce qui a été exposé au chapitre II, ces contradictions ne doivent pas nous étonner : nous savons que les avis opposés se rapportent à des groupes opposés de paysans. Pour mieux juger de la chose, prenons la répartition des feux paysans d'après le nombre de vaches dans chacun*.
* Chiffres de la statistique des zemstvos d'après le Recueil récapitulatif de M. Blagovéchtchenski. Près de 14 000 feux de ces 18 districts n'ont pas été répartis d'après le nombre de vaches, le nombre total des feux n'étant pas 289 079, mais 303 262. M. Blagovéchtchenski fournit des renseignements analogues pour 2 autres districts de provinces à tchernoziom, mais ces districts ne semblent pas typiques. Pour 1 1 districts de la province de Tver {Recueil des renseignements statistiques, t. XIII, 2), le poui-centage des feux sans vaches parmi ceux qui ont des lots de terre n'est pas élevé (9,8%), mais 48,4% de vaches appartiennent à 21,9% de feux, possédant chacun 3 vaches et plus. Les feux sans chevaux sont 12,2% ; 5,1% de feux seulement possèdent 3 chevaux et plus, et ils n'ont que 13,9% de la totalité des chevaux. Notons à ce propos que cette moins grande concentration de chevaux (par rapport à celle des vaches) s'observe aussi dans les autres provinces sans tchernoziom.
Groupes de feux
18 districts des provinces
de St-Pétersbourg, Moscou,
Tver et Smolensk
Provinces de St-Pétersbourg (6 districts)
Nombre de feux
Feux sans vaches
Feux avec 1 vache
Feux avec 2 vaches
Feux avec 3 vaches el plus
Total
Ainsi la répartition des vaches parmi les paysans de la zone sans tchernoziom rappelle beaucoup celle des bêtes de travail parmi les paysans des provinces à tchernoziom (voir chap. II). La concentration du bétail laitier dans la région examinée est plus marquée que celle des bêtes de travail. C'est un signe manifeste que la différenciation de la paysannerie se trouve en liaison intime avec la forme locale de l'agriculture commerciale. Cette liaison semble ressortir aussi des données suivantes (malheureusement, pas assez complètes). Si l'on prend les totaux de la statistique des zemstvos (M. Blagovéchtchenski ; sur 122 districts de 21 provinces), on trouve en moyenne 1,2 vache par feu. Par conséquent, dans la zone sans tchernoziom la paysannerie semblerait plus riche en vaches que dans la zone à tchernoziom, et la paysannerie de la province de St-Pétersbourg est encore plus riche que celle de la zone sans tchernoziom, en général. D'un autre côté, la proportion des feux sans bétail dans 123 districts de 22 provinces est de 13% ; dans les 18 districts choisis par nous 17%, et dans 6 districts de la province
de Pétersbourg 18,8%. La décomposition de la paysannerie est donc (de ce point de vue) la plus avancée dans la province de Pétersbourg, ensuite dans la zone sans tchernoziom en général. Cela montre justement que c'est l'agriculture commerciale qui est le principal facteur de la différenciation des paysans.
Il ressort des données ci-dessus que près de la moitié des feux paysans (sans vaches ou à vache unique) ne peuvent prendre qu'une part négative aux avantages de l'industrie laitière. Un paysan qui ne possède qu'une vache ne- vendra son lait que par nécessité, puisque l'alimentation de ses enfants en souffrira. Par contre, 1/5 environ des feux (avec trois vaches et plus) concentrent probablement entre leurs mains plus de la moitié de l'industrie laitière, car la qualité de leur bétail et le rendement de leur exploitation doivent être supérieurs à ceux du paysan « moyen »*. Les données relatives à une contrée à industrie laitière et à capitalisme très développés en général illustrent de façon intéressante cette conclusion. Nous voulons parler du district de Pétersbourg**. L'industrie laitière y est surtout développée dans la
* Il ne faut pas perdre de vue ces données sur les groupes opposés de la paysannerie, quand on rencontre des affirmations aussi mal fondées que celle-ci : « Le revenu de l'élevage laitier qui est de 20 à 200 roubles par an et par feu n'est pas seulement dans l'immense étendue des provinces septentrionales un stimulant essentiel à l'extension et à l'amélioration de l'élevage ; il a contribué aussi à l'amélioration du système de culture et même à la diminution de l'exode à la recherche d'un gagne-pain en procurant à la population un travail sur place : soins à donner au bétail, mise en état des terres jusque-là délaissées. » {Les forces prod., t. III, p. 18). Dans l'ensemble, l'émigration, loin de diminuer, augmente. Sa diminution dans telle ou telle contrée peut être due soit à l'augmentation de la proportion des paysans aisés, soit au développement du « travail chez soi », c'est-à-dire un travail salarié pour des entrepreneurs ruraux de la localité.
** Matériaux pour la statistique économique de la province de St- Pétersbourg, fasc. V. deuxième partie, St-Pb 1887.