V. LEXIXE
banlieue habitée principalement par des Russes ; ici dominent la culture d'herbages (23,5% des labours paysans contre 13,7% dans le district), l'avoine (52,3% des labours) et la pomme de terre (10,1%). L'agriculture subit l'influence directe du marché de St-Pétersbourg, qui a besoin d'avoine, de pommes de terre, de foin, de lait, de traction chevaline (/. c, p. 168). 46,3% des familles enregistrées sont occupées dans «l'industrie du lait». Le lait de 91% des vaches est destiné à la vente. Les revenus de cette « industrie » s'élèvent à 713 470 roubles (203 roubles par famille, 77 roubles par vache). La qualité du bétail et son entretien sont d'autant meilleurs qu'on est plus près de la capitale. Le lait est vendu : Г à des revendeurs sur place et 2" aux « fermes laitières » de St-Pétersbourg, etc. Ce dernier mode d'écoulement est infiniment plus avantageux, mais « la plupart des familles ayant une vache ou deux, parfois même davantage, sont. . . dans l'impossibilité de livrer leurs produits directement à St-Pétersbourg », parce que n'ayant pas de chevaux, ou que le transport en détail revient trop cher, etc. Parmi les revendeurs figurent non seulement les marchands spécialistes, mais aussi des personnes qui ont leurs propres laiteries. Voici les chiffres se rapportant à deux cantons du district :
2 cantons du district de St-Pétersbourg
C— to С о О
Nombre de vaclies par famille
Gain de ces familles en roubles
Ga
par vache
Familles vendant leur lait aux ramasseurs
Familles vendant leur lait à St-Pétersbourg
Total
LE PROGRES DE L'AGRICULTURE COMMERCL\LE 30â
On peut juger par là de la façon dont se répartissent les avantages de l'industrie laitière parmi les paysans de la zone sans tchernoziom où, comme nous l'avons vu, la concentration du bétail laitier est plus forte encore que parmi ces 560 familles. Il ne reste qu'à ajouter que 23,1% des familles paysannes du district de St-Pétersbourg embauchent des ouvriers (parmi lesquels dominent, ici comme partout dans l'agriculture, les journaliers). «Etant donné que ce sont presque exclusivement des familles possédant une pleine exploitation agricole » (40,4% seulement des familles du district) « qui louent des ouvriers, il faut conclure que plus de la moitié de ces exploitations ont recours au travail salarié» (p. 158).
Ainsi, en des points opposés de la Russie, dans les contrées les plus diverses, dans la province de Pétersbourg et dans une Tauride quelconque les rapports économiques et sociaux, au sein de la « communauté », sont labsolument analogues. Ici et là, les « moujiks-laboureurs » (c'est le mot de M. N. — on) dégagent une minorité d'entrepreneurs ruraux et une masse de prolétaires ruraux. L'agriculture a ceci de particulier que le capitalisme soumet à son influence, suivant les régions, telle ou telle branche d'économie rurale, ce qui fait que des rapports économiques identiques affectent, dans les cultures et dans la vie, des formes très diverses.
Après avoir établi que, dans la région examinée, la paysannerie se décompose en classes opposées, nous nous orienterons sans peine dans les opinions contradictoires émises généralement sur le rôle de l'industrie laitière. Il est tout à fait naturel que la paysannerie aisée soit incitée à développer et améliorer l'agriculture, et par suite, à étendre la culture d'herbages, qui devient partie intégrante de l'élevage commercial. Dans la province de Tver, par exemple, on
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constate le développement de cette culture, et dans le district de Kachine, le plus avancé entre tous, Ve des feux sèment du trèfle {Recueil, t. XIII, 2, p. 171). Il est intéressant de noter que la part réservée aux semis d'herbages est proportionnellement plus grande sur les terres achetées que sur le lot paysan : la bourgeoisie paysanne préfère naturellement la propriété foncière privée à la possession communale*. Dans la Revue de la province de laroslavl (fasc. II, 1896), nous trouvons aussi une foule d'indications sur le progrès de la culture d'herbages, et toujours de préférence sur les terres achetées ou affermées**. La même publication mentionne également la diffusion des instruments perfectionnés : charrues, batteuses, rouleaux, etc. La fabrication du beurre, du fromage, etc., est en progression rapide. Dans la province de Novgorod on a noté, au début des années 80, parallèlement au déclin général et à la diminution de l'élevage paysan, son amélioration dans certaines contrées, où le lait peut être vendu avantageusement et où depuis longtemps on engraisse des veaux pour la vente (Bytchkov: Essai d'enquête par feux sur la situation économique et les exploitations paysannes dans trois cantons du district de Novgorod. Novgorod 1882). L'engraissement des veaux, qui est également une des variétés de l'élevage
* On n'a noté d'amélioration sensible pour l'entretien du gros bétail à cornes que là où la vente du lait s'est développée (pp. 219, 224). ** Pp. 39, 65, 136, 150, 154, 167, 170, 177 et autres. Notre système fiscal datant d'avant l'abolition du servage retarde, ici de même, le progrès agricole. « Par suite de l'entassement des fermes, écrit un cor respondant, la culture des herbages est pratiquée partout dans le canton, mais le trèfle est vendu pour couvrir les arriérés d'impôts » (p. 91). Les impôts dans cette province sont parfois si élevés que le paysan qui cède de la terre doit encore payer une certaine somme au nouveau détenteur.
commercial, est une industrie assez répandue dans les provinces de Novgorod, Tver et, en général, à proximité des capitales (voir Le travail salarié libre, etc., publication du Département de l'Agriculture) . «Cette industrie, dit M. Bytchkov, est, par sa nature même, une source de revenu pour des paysans déjà aisés, possédant un grand nombre de vaches, car avec une vache, même avec deux vaches peu productives, l'engraissement des veaux devient impossible » (/. c.,p. 101)*.
Mais le signe le plus marquant des progrès économiques de la bourgeoisie paysanne dans la région examinée, c'est le louage d'ouvriers par les paysans. Les propriétaires terriens de l'endroit se rendent bien compte de la naissance de leurs concurrents, et ils expliquent même parfois, dans les communications qu'ils adressent au Département de l'Agriculture, que le manque de bras est dû au fait que les. paysans aisés les leur soufflent {Le travail salarié libre, p. 490). On note le louage des ouvriers par les paysans dans les provinces de laroslavl, Vladimir, St-Pétersbourg, Novgorod (/. c, passim). La Revue de la province de laroslavl contient une foule d'indications de ce genre, disséminées par-ci par-là.
Tous ces progrès de la minorité aisée pèsent cependant d'un poids lourd sur la masse des paysans pauvres. Ainsi,
* Notons à ce propos que la diversité des «c petites industries » de la paysannerie locale oblige M. Bytchkov à distinguer deux types de producteurs suivant l'importance du revenu. Il s'est trouvé que 3 251 personnes (27,4% de la population) gagnent moins de 100 roubles ; leur gain s'élève à 102 000 roubles, à raison de 31 roubles par tête. 454 (3,8% de la population) gagnent plus de 100 roubles : leur gain est de 107 000 roubles ou 236 roubles par tête. Le premier groupe comprend principalement les ouvriers salariés de tout genre ; le second, les marchands, marchands de foin, de bois, etc.
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par exemple, dans le canton de Koprine (district de Rybinsk, province de laroslavl), on constate la diffusion des fromageries grâce à l'initiative du « célèbre fondateur d'iartels de fromagers, V. Blandov » *. « Les paysans plus pauvres qui ne possèdent qu'une vache et vendent. . . leur lait (aux fromageries) le font évidemment au détriment de leur alimentation » ; tandis que les paysans aisés améliorent leur bétail (pp. 32-33). Parmi les variétés de travail salarié on note le travail dans les fromageries ; un personnel de spécialistes-fromagers se recrute parmi les jeunes paysans. Dans le district de Pochékhonié, « le nombre. . . des fromageries et des beurreries augmente chaque année », mais « les avantages qu'elles apportent à l'économie paysanne sont loin de compenser les inconvénients qui en résultent pour la vie paysanne ». De l'aveu des paysans, ils sont souvent sous-alimentés car dès l'ouverture d'une fromagerie dans une localité, les produits laitiers y affluent, et les paysans se nourrissent ordinairement de lait coupé d'eau. Les payements en marchandises se généralisent (pp. 43, 54, 59 et autres), de sorte qu'il y a lieu de regretter que la loi interdisant ce genre de payement dans les fabriques « capitalistes », ne s'étende pas à notre petite production « populaire »**.
* Les « .nrtels de fromagers » du canton de Koprine figurent dans VInriex des fabriques et usines, et la maison Blandov est la plus importante dans l'industrie fromagère : en 1890 elle possédait 25 fabriques dans 6 provinces.
** Voici une opinion intéressante d'un auteur qui signe « Vieux Beurrier » : « Ceux qui ont vu et connaissent le village d'aujourd'hui et se souviennent de ce qu'il était il y a 40 ou 50 ans, seront frappés des changements qui s'y sont produits. Autrefois toutes les maisons se ressemblaient extérieurement et intérieurement ; aujourd'hui, on rencontre à côté de masures, des maisons couvertes de peinture ; les richards vivent à côté des miséreux ; ceux qui festoient et exultent, à côté des humiliés et offensés. Autrefois on trouvait souvent des villages où il n'y avait pas un seul paysan sans feu ni lieu ; aujourd'hui,
Ainsi, des gens bien informés confirment notre conclusion, que la majorité des paysans ne prennent qu'une part purement négative aux progrès de l'agriculture. L'évolution de l'agriculture commerciale aggrave la situation des groupes inférieurs de paysans et les rejette définitivement hors des rangs des agriculteurs. Notons que les écrits populistes ont déjà fait allusion à cette contradiction entre le progrès de l'industrie laitière et la sous-alimentation des paysans (Engelhardt, je crois, a été le premier à signaler le fait). Or, c'est par cet exemple justement qu'on peut voir la façon étroite dont les populistes apprécient les faits qui se produisent au sein de la paysannerie et dans l'agriculture. Ils saisissent la contradiction sous une forme, dans une localité, et ne comprennent pas qu'elle est inhérente au régime économique et social tout entier et se manifeste partout sous des aspects différents. Ils voient le caractère contradictoire d'une «industrie avantageuse» et recommandent instamment d'« implanter » parmi les paysans toutes sortes d'autres « industries locales ». Ils remarquent le rôle contradictoire d'un des progrès ruraux, et ne se rendent pas compte que les machines, par exemple, jouent dans l'agriculture le même rôle politico-économique que dans l'industrie.