VI. REGION LINIERE
Nous nous sommes arrêtés assez longuement sur la description des deux premières régions d'agriculture capitaliste en raison de leur étendue et du caractère typique des rapports qu'on y observe. Dans l'exposé qui va suivre,
il s'en trouve au moins cinq et même une dizaine dans chaque village. Et pour dire la vérité, la fabrication du beurre y est pour beaucoup. En trente ans, elle a enrichi nombre de paysans, et leur a permis de peindre leurs maisons. Beaucoup, qui vendaient le lait en gros, ont vu croître leur prospérité pendant cette période de développement de la
nous nous bornerons à des indications plus brèves sur quelques régions principales.
Le lin est la première des plantes dites « industrielles ». Le terme à lui seul indique déjà que nous avons à faire à l'agriculture commerciale. Par exemple, dans la province « linière » de Pskov, le lin est de longue date, suivant l'expression locale, « le premier argent » des paysans {Recueil de statistique militaire, p. 260). La production du lin est simplement un des moyens de se procurer de l'argent. L'époque consécutive à la réforme est caractérisée, dans l'ensemble, par un progrès indiscutable de la culture commerciale du lin. Ainsi, avant 1870, la production russe était évaluée à près de 12 millions de pouds de fibre {ibid., p. 260), et après 1880, à 20 millions de pouds {Revue historico-statistique de l'industrie en Russie, t. 1, St-Pétersbourg 1883, p. 74) ; actuellement, on recueille dans les 50 provinces de la Russie d'Europe plus de 26 millions de pouds de fibre de \\n*. Dans la région proprement linière (19 provinces
fabrication du beurre, ont multiplié leurs troupeaux et acheté des terres, individuellement ou par communautés ; mais un plus grand nombre encore sont devenus pauvres, des miséreux sans feu ni lieu ont fait leur apparition dans les campagnes {Jizn, 1899, n° 8, d'après le Séverny Kraï, 1899, n° 223). {Noie de la deuxième édiiion.)
* D'après le Comité Central de la Statistique, la moyenne de la période 1893-1897 est de 26 291 000 pouds. Voir \t Messager des Finances 1897, n° 9 et 1898, п" 6. Pour la période antérieure la statistique du lin manquait notablement de précision, aussi avons-nous préféré suivre des évaluations approximatives basées sur la confrontation des sources les plus variées, faite par des spécialistes. La production varie beaucoup d'année en année. Aussi M. N. — on, par exemple, en prétendant tirer des chiffres de six années les conclusions les plus hardies sur « la diminution » de la production et « la réduction des surfaces ensemencées » {Esquisses, p. 236 et suivantes), a-t-il commis les erreurs les plus singulières (voir leur analyse dans les Remarques critiques de P. Strouvé, pp. 233 et suivantes). Ajoutons à ce qui est dit dans le texte que, d'après les données citées par M. N. — on, le maximum des cultures de lin de 1880 à 1890 a été de 1 372 000 déc. et la récolte de fibre
de la zone sans tchernoziom), la superficie des cultures de lin a varié depuis quelque temps de la façon suivante : en 1893, 756 600 déciatines; en 1894, SlésOO; en 1895, 901 800 ; en 1896, 952 100 et en 1897, 967 500. Dans toute la Russie d'Europe (50 provinces), elle était de 1617 000 déc. en 1896 et de 1 669 000 en 1897 {Messager des Finances, ibid., et 1898, n° 7), contre 1 399 000 déciatines après 1890 {Les forces productives, t. 1, p. 36). De même les articles de presse constatent le progrès de la culture commerciale du lin. Ainsi, la Revue historico-statistique constate qu'au cours des deux premières décades qui ont suivi l'abolition du servage « le domaine de la culture du lin en vue de son traitement industriel a étendu son aire à plusieurs provinces» (/. c, p. 71), et cela surtout grâce au développement du réseau ferroviaire. M. V. Prougavine écrivait au début des années 80 à propos du district de louriev, province de Vladimir : « La culture du lin. . . s'est fort répandue ici en ces 10 ou 15 dernières années». «Certaines familles nombreuses vendent pour 300-500 roubles et davantage de lin chaque année. . . On achète (la semence) à Rostov. . . Les paysans de cette contrée se montrent très difficiles pour le choix de la graine » {La commune rurale, l'artisanat et l'agriculture du district de louriev, province de Vladimir. Moscou 1884, pp. 86-89). Le Recueil de la Statistique des zemstvos sur la province de Tver (t. XIII, fasc. 2) indique que « les principaux blés d'été, l'orge et l'avoine, font place à la pomme de terre et au lin » (p. 151). Dans certains districts, le lin occupe Vs à Vi du champ de printemps, comme dans ceux de Zoubtsov, Kachine, etc., «oij
de 19 245 000 pouds, tandis qu'en 1896-1897 la surface ensemencée a atteint 1617 000-1669 000 déc. et la récolte des fibres 31713 000- 3Q 139 000 pouds.
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la culture du lin a pris le caractère d'une industrie nettement spéculative» (p. 145) et se développe surtout sur les terres vierges et les friches affermées. On observe de plus que dans certaines provinces, où l'on trouve encore des terres vacantes (terres vierges, landes, terrains déboisés) la culture du lin s'étend particulièrement, tandis que dans d'autres, où la culture du lin est pratiquée depuis longtemps, « elle reste dans les mêmes proportions ou même recule devant quelque culture nouvelle, par exemple, les plantes à racine, les légumes, etc. ». . . {Messager des Finances, 1898, n° 6, pp. 376 et 1897, n° 29), autrement dit devant d'autres variétés d'agriculture commerciale.
Quant à l'exportation du lin, elle a pris un développement très rapide au cours des deux premières décades qui ont suivi l'abolition du servage : de 4,6 millions de pouds en moyenne en 1857-1861 elle s'est élevée à 8,5 millions en 1867-1871 et 12,4 millions en 1877-1881, pour s'arrêter ensuite au niveau atteint, soit 13,3 millions en moyenne en 1894-1897*. Le développement de la culture commerciale du lin a eu naturellement pour conséquence un échange non seulement entre l'agriculture et l'industrie (vente de lin et achat de produits manufacturés), mais aussi entre les différentes variétés d'agriculture commerciale (vente de lin et achat de blé). Voici, sur ce phénomène intéressant, des chiffres qui montrent bien que le marché intérieur du capitalisme se crée non seulement parce que la population abandonne l'agriculture pour l'industrie, mais aussi par spécialisation de l'agriculture commerciale**.
* Données sur l'exportation du lin, de la filasse et de l'étoupe. Voir Revue historico-statistique, P. Strouvé. Remarques critiques et Messager des Finances, 1897, n° 26 et 1898, n° 36.
** Voir N. Strokine. La culture du lin dans la province de Pskov, St-Pétersbourg 1882. L'auteur a puisé ces chiffres dans les Travaux de la commission fiscale.
Mouvement des transports par voie ferrée à destination et en provenance de la province de Pskov («province linière»). (Chiffres moyens en milliers de pouds.)
Périodes
Lin expédié
Arrivages de grains et farines
Quelle influence ce développement de la culture commerciale du lin exerce-t-il sur le paysan qui est, comme on sait, le principal producteur de lin ?* « En traversant la province de Pskov et en observant son régime économique, il est impossible de ne pas remarquer qu'à côté de quelques grandes et riches unités, villages et bourgs, il y en a de très pauvres ; ces extrêmes sont le trait caractéristique de la vie économique de la région linière ». « La culture du lin s'oriente vers la spéculation hasardeuse » et « la plus grande partie » de son revenu « reste entre les mains des revendeurs en gros et de ceux qui donnent leur terre à louage pour la culture du lin ». (Strokine, pp. 22-23.) Les fermages ruineux équivalent à une véritable « rente en argent » (voir plus haut), et le gros des paysans tombe « dans une dépendance complète et sans issue » vis-à-vis des revendeurs (Strokine, ibid.). Le capital commercial exerce depuis longtemps sa domination dans cette contrée**, mais ce qui distingue
* Sur I 399 000 déc. cultivées en lin, 745 400 reviennent à la zone sans tchernoziom, où 13% seulement appartiennent aux domaines privés. Sur les 609 600 déc. de la zone du tcfiernoziom, 44,4% appartiennent aux domaines privés {Les forces productives, t. 1, p. 36).
** Déjà le Recueil de la statistique militaire indiquait que « les lins cultivés par les paysans sont en réalité, très souvent, la propriété des petits revendeurs et le paysan lui-même n'est qu'un ouvrier dans son propre champ» (p. 595). Cf. Revue historico-statistique, p. 88.
l'époque d'après l'abolition du servage, c'est la concentration prodigieuse de ce capital, l'ébranlement du monopole des anciens petits revendeurs et la création de « comptoirs liniers », qui ont accaparé tout le commerce du lin. L'importance de la culture linière, dit M. Strokine à propos de la province de Pskov, « réside. . . dans la concentration des capitaux en peu de mains » (p. 31). En faisant de cette culture un jeu de hasard, le capital ruinait la masse des petits cultivateurs qui diminuaient la qualité de leur lin, épuisaient leur terre et ont fini par céder leurs lots pour augmenter en fin de compte le nombre des ouvriers « migrateurs ». En revanche, une minorité infime de paysans aisés et de marchands a eu la possibilité — et a été forcée par la concurrence — d'introduire des perfectionnements techniques. On a vu se répandre les broyeuses Coûté à main (coûtant environ 25 roubles), ou à cheval (coûtant troiâ fois plus). En 1869 on ne comptait dans la province de Pskov que 557 de ces machines, et en 1881, 5 710 (4 521 à main et 1 189 à cheval) *. «Actuellement, lisons-nous dans la Revue historico-statistique, chaque famille paysanne ordonnée et ayant des cultures de lin, possède une machine à main Coûté, que l'on a baptisée du nom de « broyeuse de Pskov » (/. c, pp. 82-83). Nous avons déjà vu au chapitre II quel est le rapport entre cette minorité de cultivateurs ordonnés qui achètent des machines et le reste de la paysannerie. Au lieu des batteuses primitives qui séparaient les graines très mal, le zemstvo de Pskov a introduit des trieurs perfectionnés, et « les paysans-entrepreneurs plus aisés » trouvent déjà avantageux d'acheter ces machines pour les louer aux planteurs de lin {Messager des Finances, 1897, rf 29, p. 85). Les plus gros revendeurs de lin installent des séchoirs, des pressoirs, embauchent des ouvriers pour trier et écanguer le lin (voir V. Prougavine, /. c, p. 115).
* Strokine, p. 12.
Il faut ajouter enfin que le traitement de la fibre de lin demande une quantité particulièrement importante de bras : on estime qu'une déciatine de lin demande 26 journées de travail agricole et 77 journées pour la préparation de la fibre {Revue historico-statistique, p. 72). C'est pourquoi le développement de cette culture entraîne d'une part, pour le cultivateur, plus d'occupation l'hiver ; de l'autre, de la part des grands propriétaires et des paysans aisés planteurs de lin, une demande de travail salarié (voir un exemple au chap. III, § VI).
Ainsi, dans la région linière également le progrès de l'agriculture commerciale entraîne la domination du capital et la décomposition de la paysannerie. Ce dernier processus est évidemment retardé et cela de façon sensible par des fermages * ruineux, par la pression du capital commercial, par la fixation des paysans à leurs lots et par les hauts prix des lots paysans. C'est pourquoi, plus se généraliseront les achats de terres par les paysans** et l'exode rural***, La diffusion des instruments et des procédés agricoles perfectionnés, et plus rapidement le capital commercial sera refoulé par le capital industriel, plus vite s'opére-
* Actuellement les fermages des terres à lin sont en baisse à cause de la chute des prix du lin, mais la superficie cultivée en lin n'a pas diminué, ainsi, par exemple, dans la région linière de Pskov en 1896 {Messager des Finances, 1897, n° 29).
** La province de Pskov est, au point de vue des achats de terres par les paysans, une des premières en Russie. D'après le Recueil de matériaux statistiques sur la situation économique de la population rurale (édition de la chancellerie du Comité des Ministres), les terres achetées par les paysans atteignent ici 23% par rapport à la bonne terre de lotissement ; c'est le chiffre maximum pour les 50 provinces de la Russie d'Europe. Au !« janvier 1892, on comptait 0,7 déciatine de terre achetée par habitant mâle de la population paysanne ; seules les provinces de Novgorod et de Tauride ont un chiffre supérieur.
*** D'après la statistique, l'exode des paysans mâles de la province de Pskov a presque quadruplé de 1865-1875 à 1896 {Les petites industries de la population rurale de la province de Pskov, Pskov 1898, p. 3).
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ront la formation d'une bourgeoisie rurale issue de la paysannerie et la suppression des prestations de travail par le système capitaliste dans l'exploitation des domaines seigneuriaux.