La fabrication du sucre de betterave
Le traitement de la betterave à sucre est, plus encore que la distillation, concentré dans de grandes entreprises capitalistes et constitue comme elle une annexe des domaines privés (et principalement des domaines nobles). Cette industrie est surtout concentrée dans les provinces du
* Ainsi, le Recueil statistique des zemstvos sur le district de Balakhna, province de Nijni-Novgorod, estime que la culture d'une déciatine de pommes de terre demande 77,2 journées de travail, dont 59,2 journées d'ouvrière pour planter, butter, sarcler et arracher. C'est donc le travail à la journée des paysannes de l'endroit qui est le plus demandé.
** En 1867, on comptait dans les distilleries de la Russie d'Europe 52 660 ouvriers {Recueil de la statistique militaire. Nous montrerons au chapitre VII que cette source grossit de beaucoup le nombre des ouvriers d'usine), et en 1890, 26 102 (d'après VIndex d'Orlov). Les ouvriers occupés spécialement à la distillation ne sont pas nombreux et se distinguent fort peu des ouvriers ruraux. « Tous les ouvriers des usines rurales, dit le Dr. Jbankov, lesquelles ne tournent d'ailleurs pas de façon continue, car pendant l'été les ouvriers s'en vont travailler aux champs, se distinguent notablement des ouvriers permanents de fabrique : ils portent l'habit paysan, conservent les habitudes villageoises et n'acquièrent pas l'allure propre aux ouvriers de fabrique » {l.c, II, p. 121).
sud-ouest, et puis dans les provinces à tchernoziom du sud et du centre. Les champs de betterave occup'aient, après 1860, environ 100 000 déciatines * ; après 1870, environ 160 000**; en 1886-1895, 239000***; en 1896-1898, 369 000****; en 1900, 478 778; en 1901, 528076 {Torgovo-promychlennaïa Gazéta, 1901, n" 123); en 1905-1906, 483272 {Messager des Finances, 1906, n° 12). L'aire des cultures betteravières a donc plus que quintuplé depuis l'abolition du servage. L'accroissement de la quantité de betterave récoltée et traitée a été encore plus rapide : en 1860-1864, 4,1 millions de berkovetz en moyenne par an ; en 1870-1874, 9,3 millions; en 1875-1879, 12,8 millions; en 1890-1894, 29,3 millions; en 1895-1896 — 1897-1898, 35 millions(*). Depuis 1860, la quantité de betterave traitée s'est multipliée par plus de 8 fois. Par conséquent, le rendement, c'est-àdire la productivité du travail dans les grands domaines de type capitaliste, s'est énormément accru (**). L'introduction dans l'assolement d'une plante comme la betterave suppose nécessairement l'adoption d'un système de culture plus parfait, l'amélioration du travail du sol, une meilleure nourriture du bétail, etc. « La préparation du sol pour la betterave, lisons-nous dans la Revue historico-statistique, (t. 1), assez difficile et complexe en général, a atteint chez nombre de nos planteurs, un haut degré de perfection, surtout
* Annuaire du Ministère des Finances, fasc. 1. Recueil de la statistique militaire. Revue historico-statistique, t. II. ** Revue historico-statistique, t. 1.
*** Les forces productives, 1, 41.
**** Messager des Finances, 1897, n° 27, et 1898, no 36. La Russie d'Europe sans le Royaume de Pologne comptait en 1896-1898, 327 000 déciatines de betterave.
(*) Outre les sources précédentes, voir aussi le Massager des Finances. 1898, n° 32.
(**) Sur une moyenne de 285 000 déciatines de betteraves dans l'Empire, en 1890-1894, 118 000 appartenaient au.x usines et 167 000 aux planteurs [Les forces productives, IX, 44).
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dans les provinces du sud-ouest et dans le bassin de la Vistule. On emploie, selon les localités, des instruments et des charrues plus ou moins perfectionnés ; dans certains cas même on laboure à la vapeur » (p. 109).
Ce progrès de la grande culture capitaliste a amené une notable augmentation de la demande d'ouvriers agricoles et surtout de journaliers ; le travail des femmes et des enfants est le plus largement appliqué (cf. Revue historico-statlstique, t. II, p. 32). Il s'est même formé chez les paysans des provinces environnantes une forme spéciale d'exode : l'exode « pour le sucre » {ibid., p. 42), On estime que la culture complète d'un « morg » ( = Vs de déciatine) de betterave demande 40 journées de travail {Le travail salarié libre, p. 72) . Le Recueil de matériaux sur la situation de la population rurale (édition de la Chancellerie du Comité des Ministres) estime que la culture d'une déciatine de betterave demande avec la machine 12 journées, à la main 25 journées d'homme, sans compter les femmes et les enfants (X-XI). La culture de toute la superficie plantée en betterave, en Russie, devrait donc occuper au moins 300 000 journaliers et journalières agricoles. Mais l'augmentation de la surface ensemencée en betterave ne donne pas encore une idée suffisante de la demande de maind'œuvre salariée, certains travaux étant payés à tant le berkovetz de betteraves. Voici, par exemple, ce que nous lisons dans les Comptes rendus et recherches sur l'industrie artisanale en Russie (édition du Ministère des Biens de l'Etat, t. II, St-Pélersbourg 1894, p. 82) :
« La population féminine tant du district que de la ville» (il s'agit de la ville de Krolévetz, province de Tchernigov) « tient beaucoup au travail dans les champs de betterave ; l'épluchage des betteraves est payé en automne 10 kopecks le berkovetz; 2 femmes épluchent de 6 à 10 berkovetz par jour ; mais il en est qui se louent pour soigner la plante pendant sa croissance : sarclage et buttage ; elles touchent
alors pour tout le travail avec arrachage et épluchage 25 кор. le berkovetz de betterave nettoyée. » La situation des ouvriers des plantations de betteraves est des plus dures. Ainsi la Chronique médicale de la province de Kharkov (septembre 1899, cité d'après les Rousskié Védomosti, 1899, n° 254) rapporte «une série de faits plus que regrettables sur la situation des ouvriers des plantations de betteraves. Ainsi Podolski, médecin du zemstvo du village de Kotelva, district d'Akhtyrka, écrit : «En automne, les premiers cas de typhus se déclarent d'ordinaire chez la jeunesse travaillant aux plantations de betteraves de paysans aisés. Les hangars où les ouvriers se reposent et dorment sont très mal entretenus, la paille sur laquelle ils couchent n'est jamais changée et vers la fin de la saison se transforme littéralement en fumier : c'est là que se forme le foyer d'infection. Il nous est arrivé de constater à la fois 4 ou 5 cas de typhus provenant d'une même plantation. » Selon le même médecin, « le plus grand contingent de syphilitiques est fourni par les betteraviers ». M. Feinberg observe avec raison que « le travail dans les plantations de betteraves, non moins nuisible pour les ouvriers et la population environnante que le travail en usine, est d'autant plus funeste qu'il occupe une foule de femmes et d'enfants et que les ouvriers sont privés ici de la protection la plus élémentaire de la société et de l'Etat ».
En conséquence, l'auteur se rallie sans réserve à l'opinion exprimée par le Dr. Romanenko au VIP congrès des médecins de la province de Kharkov : « En publiant des règlements obligatoires, il faut de même se préoccuper de la situation des ouvriers des plantations de betteraves. Ces ouvriers sont privés du strict nécessaire, ils passent des mois à ciel ouvert, mangent à la même marmite. »
Les progrès de la production de betteraves ont donc multiplié dans d'énormes proportions la demande d'ouvriers agricoles, transformant la paysannerie des environs en
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prolétariat rural. L'iaccroissement du nombre des ouvriers ruraux n'a été qu'à peine réduit par une diminution insignifiante du nombre des ouvriers spécialement occupés à la fabrication du sucre *.