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La féculerie

Des industries faisant la propriété exclusive des domaines seigneuriaux, passons à celles qui sont plus ou moins accessibles au paysan. Cette catégorie comporte tout d'abord le traitement de la pomme de terre (et en partie du froment et des autres céréales) pour obtenir l'amidon et la mélasse. La féculerie a progressé rapidement surtout depuis l'abolition du servage grâce au développement énorme de l'industrie textile, consommatrice d'amidon. Elle est répandue principalement dans les provinces sans techernoziom, la zone industrielle et, en partie, dans le nord des provinces à tchernoziom. La Revue historico-statistique (t. II) estime que vers 1865 il y avait environ 60 usines produisant pour environ 270 000 roubles ; en 1880, 224 usines avec une production de 1 317 000 roubles. En 1890 on dénombrait d'après V Index des fabriques et usines, 192 usines occupant 3 418 ouvriers et produisant pour 1 760 000 roubles**.

* Les sucreries et raffineries occupaient en 1867, dans la Russie d'Europe, 80 919 ouvriers (Annuaire du Ministère des Fmances, t. I. Le Recueil de la statistique militaire, là encore, donne un chiffre exagéré : 92 000, comptant probablement deux fois les mêmes ouvriers). En 1890 on comptait 77 875 ouvriers (Index d'Orlov).

** Nous prenons les chiffres de la Revue historico-statistique, parce qu'ils sont plus homogènes et se prêtent à la comparaison. Le Recueil de renseignements et matériaux du Ministère des Finances (1866, n° 4, avril) estimait, d'après les données officielles du Départem.ent du Commerce et des Manufactures, qu'en 1864 il existait en Russie 55 féculeries, dont la production se montait à 231 000 roubles. D'après le Recueil de la statistique militaire, il y en avait 198 en 1866, avec une production de 563 000 roubles; mais ce chiffre comprenait sans doute les petites entreprises qui désormais ne sont plus classées parmi les usines. En

La féculerie « a augmenté en ces 25 dernières années de 4V2 fois d'après le nombre des usines, est-il dit dans la Revue historico-stat., et de IOV4 fois d'après la valeur du produit fabriqué ; néanmoins cette productivité est loin de répondre à la demande en amidon» (p. 116), la preuve en est dans l'accroissement de l'importation. En analysant les données des provinces, la Revue historico-statistique arrive à cette conclusion que la féculerie (contrairement à l'amidonnerie de froment) porte chez nous un caractère agricole, étant concentrée entre les mains des paysans et des propriétaires terriens. « Promettant une large extension » à l'avenir, « elle apporte d'ores et déjà à notre population rurale des profits appréciables» (p. 126).

Nous allons voir qui recueille ces profits. Mais notons d'abord que, dans le développement de 1 amidonnerie, il faut distinguer deux processus : d'un côté, l'apparition de petites usines nouvelles et le progrès de la production paysanne ; de l'autre, la concentration de la production dans de grandes usines à vapeur. Ainsi, en 1890, on comptait 77 usines à vapeur, concentrant 52% des ouvriers et 60% de la production. Sur ces usines 1 1 seulement avaient été fondées avant 1870, 17 entre 1870 et 1880, 45 entre 1880 et 1890 et 2 en 1890 {Index de M. Orlov).

Pour nous initier à l'économie de la fabrication paysanne de la fécule, consultons les enquêtes locales. Dans la province de Moscou, en 1880-1881, 43 villages de 4 districts*

général, la statistique de cette branche d'industrie est très insuffisante : tantôt On tient compte des petites usines, tantôt (bien plus souvent), on les néglige. Ainsi, V Index d'Orlov comptait en 1890 dans la province de laroslavl 25 usines {Liste pour 1894-1895 — 20), tandis que la Revue de la province de laroslavl (IS96, fasc. II) en comptait 810 dans le seul district de Rostov. Les chiffres indiqués dans le texte ne peuvent donc caractériser que le côté dynamique des choses, et non l'étendue réelle de la production.

* Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VII, fasc. 1, Moscou 1882.

s'adonnaient à cette industrie. On estimait qu'il y avait 130 entreprises avec 780 ouvriers et une production de 137 000 roubles au moins. Cette industrie s'est répandue surtout après l'abolition du servage : sa technique a constamment progressé. On a vu se fonder de plus grands établissements, demandant davantage de capitaux fixes et se distinguant par une productivité supérieure de travail. Les râpes à bras ont été remplacées par de plus perfectionnées, puis sont apparues des machines mues par des chevaux et, enfin, on a introduit le tambour cylindrique, appareil qui a sensiblement amélioré la production et réduit les frais. Voici des chiffres établis par nous d'après le recensement par feux des « koustari », en classant les entreprises selon leur importance :

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Nous avons donc ici de petites entreprises capitalistes, dans lesquelles l'emploi du travail salarié et la producti-

* Voir appendice au chapitre V, petite industrie, n° 24,

vite du travail augmentent au fur et à mesure que la production se développe. Ces entreprises, tout en perfectionnant la technique agricole, apportent de grands bénéfices à la bourgeoisie paysanne. Mais quant aux ouvriers de ces petites usines, leur situation est loin d'être satisfaisante, par suite des conditions de travail excessivement antihygiéniques et de la longueur de la journée à fournir *.

L'exploitation agricole, des paysans possédant des « râperies » se trouve dans des conditions très favorables. Les plantations de pommes de terre (sur des lots paysans et principalement sur des terrains loués) donnent des revenus bien plus élevés que les emblavures de seigle et d'avoine. Pour étendre leurs exploitations les fabricants afferment en masse les lots des paysans pauvres. Ainsi, dans le village de Tsybino (district de Bronnitsy), 18 fabricants féculiers (sur 105 exploitants de la localité) prennent en location des lots des paysans qui sont partis chercher ailleurs un gagne-pain, ou ceux des paysans sans chevaux, ce qui leur permet d'ajouter à leurs 61 lots encore 133 autres pris à ferme et de grouper ainsi 194 lots, soit 44,5% des lots du village. « Même tableau, lisons-nous dans le Recueil, dans les autres villages où la fabrication de la fécule et de la mélasse est plus ou moins répandue» (/. c, p. 42)**. Les fabricants féculiers élèvent deux fois plus de bétail que les autres paysans : en moyenne, 3,5 chevaux et 3,4 vaches par feu, au lieu de 1,5 cheval et 1,7 vache pour l'ensemble des habitants. Des 68 fabricants (touchés par le

* L. c, p. 32. La journée de travail dans les petites usines paysannes est de 13 à 14 heures, tandis que dans les grandes usines de la même branche d'industrie (d'après Démentiev), la journée est généralement de 12 heures:^^.

** Rapprocher de ce qui vient d'être dit la remarque de V. Orlov sur toute la province de Moscou (t. IV du Recueil, fascicule 1, p. 14) : les paysans aisés louent souvent des lots des pauvres, concentrant parfois entre leurs mains de 5 à 10 lots ainsi affermés.

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recensement par feux), 10 possèdent des terrains achetés, 23 louent des lots paysans et 22 d'autres terres. En un mot, ce sont des représentants typiques de la bourgeoisie paysanne.

Le district de louriev, province de Vladimir (V. Prougavine, /. c, p. 104 et suivantes) offre de ce point de vue une situation analogue. Ici de même, les fabricants ont principalement recours au travail salarié (sur 128 ouvriers dans 30 usines, 86 salariés) ; ici de même, les fabricants s'élèvent infiniment au-dessus de la masse par leur bétail et leur exploitation agricole (ils utilisent la drêche pour nourrir les bêtes). On voit même apparaître parmi les paysans de véritables fermiers. M. Prougavine décrit l'exploitation d'un paysan qui possède une féculerie (estimée 1 500 roubles), occupant 12 ouvriers salariés. Il cultive la pomme de terre dans son bien, agrandi par des locations. Assolement septennal, avec semis de trèfle ; il y a aux champs 7-8 ouvriers engagés du printemps à l'automne. La drêche est employée pour nourrir le bétail, et il compte utiliser les eaux résiduaires pour arroser les champs.

V. Prougavine affirme que cette féculerie est placée « dans des conditions tout à fait exceptionnelles ». Certes, dans toute société capitaliste la bourgeoisie rurale formera toujours une infime minorité de la population et, en ce sens, elle sera, si l'on veut, une « exception ». Mais cette qualification ne change rien au fait que, dans la région de production amidonnière comme dans toutes les autres régions d'agriculture commerciale de Russie, il se forme une classe d'entrepreneurs ruraux qui organisent l'agriculture capitaliste *.

* Notons, à titre de curiosité, que M. Prougavine (/. c, p. 107), aussi bien que l'auteur de la description de la féculerie de la province de Moscou (/. c, p. 45) et M. V. V. {Esquisses de l'industrie artisanale, p. 127), ont vu dans le fait que certaines râperies appartiennent à plusieurs propriétaires, un «principe de coopération» (ou d'artel). Nos

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