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La culture du tabac

Pour terminer, nous donnerons de brèves indications sur le développement de la culture du tabac. En 1863-1867 on récoltait en moyenne en Russie 1 923 000 pouds de tabac sur 32 161 déc. ; en 1872-1878, 2 783 000 pouds sur 46 425 déc. ; de 1880 à 1890, 4 000 000 de pouds sur 50 000 déc.**. Le nombre de plantations au cours des mêmes périodes a été de 75 000-95 000 à 650 000, ce qui semble témoigner d'une augmentation très notable du nombre des petits cultivateurs entraînés dans cette branche d'agriculture commerciale. La culture du tabac demande un assez grand

* Recueil de renseignements statistiques sur le drsirict de BirioutcK province de Voronèje. On comptait dans le bourg 153 entreprises industrielles. D'après l'Index de M. Orlov pour 1890, il y avait dans ce bourg 6 iiuileries avec 34 ouvriers et une production de 17 000 roubles, et d'après la Liste des fabriques et des usines pour 1894-1895, 8 huileries avec 60 ouvriers et une production de 151 000 roubles.

** Annuaire du Ministère des Finances, t. 1. Revue historico-statistique, t. 1, Les forces productives, IX, p. 62. La superficie des plantations de tabac varie notablement suivant les années : 47 813 déciatines en moyenne en 1889-1894 (récolte de 4 180 000 pouds) ; en 1892-1894, 52 516 déc. avec une récolte de 4 878 000 pouds, Voir Recueil de renseignements sur la Russie, 1896, pp. 208-209,

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nombre de bras. Aussi dans les diverses catégories d'exode rural, enregistre-t-on l'exode à destination des plantations de tabac (notamment vers les provinces méridionales, où la culture du tabac s'est rapidement développée en ces derniers temps). La presse a déjà signalé que la situation des ouvriers des plantations de tabac est des plus dures *.

C'est surtout dans la Revue de la culture du tabac en Russie (fasc. II et III, St-Pb 1894, publiée par décision du Département de l'Agriculture), qu'on trouve les données les plus détaillées et les plus intéressantes sur cette culture en tant que branche de l'agriculture commerciale. M.V. Chtcherbatchev, qui décrit la culture des tabacs dans la Petite-Russie, fournit des renseignements d'une précision remarquable sur trois districts de la province de Poltava (Prilouki, Lokhvitsa et Romny). Ces renseignements recueillis par l'auteur et analysés par le Bureau statistique du zemstvo de la province de Poltava, embrassent 25 089 exploitations paysannes cultivant le tabac dans ces trois districts, avec 6 844 déciatines de tabac et 146 774 déciatines de céréales. Ces exploitations se répartissent comme suit :

Trois districts de la province de Poltava (1888)

Groupes d'exploitations Nombre Déciatines plantées

d'après la surface des exploi-

ensemencée en céréales tations en tabac en céréales

Moins de 1 déciatine 2 231 374 448

De 1

Plus

de 9 »

Total

* Biéloborodov, article cité du Séverny Vestnik, 1896, n° 2. Rousskié Védomosti, 1897, 10 mai, n" 127 : procès intenté par 20 ouvrières à un planteur de Crimée « a révélé au tribunal une multitude de faits qui dépeignent la situation intenable des ouvriers de ces plantations».

Nous voyons ici une énorme concentration du tabac et des céréales entre les mains des exploitations capitalistes. Moins d'un huitième des exploitations (3 000 sur 25 000) concentrant entre leurs mains plus de la moitié des emblavements (74 000 sur 147 000), avec une moyenne de près de 25 déciatines par exploitation. Elles détiennent en même temps près de la moitié des plantations de tabac (3 200 déciatines sur 6 800), et chacune en a en moyenne plus d'une déciatine, tandis que dans tous les autres groupes l'étendue du tabac semé ne dépasse pas un ou deux dixièmes de déciatine par feu.

M. Chtcherbatchev fournit en outre des données sur le groupement de ces mêmes exploitations suivant la superficie de leurs plantations de tabac :

Groupes de plantations de tabac

Nombre de plantations

Plantation de tabac, en déciatines

Jusqu'à 0,01 déciatine

de 0,01 à 0,10 »

» 1 ,00 à 2,00 déciatines

» 2,00 et plus »

Total 25 089 6 844

On voit par là que la concentration est beaucoup plus accusée pour les plantations de tabac que pour les céréales. La branche d'agriculture spécialement commerciale de la région est plus concentrée entre les mains des capitalistes que l'agriculture en général : 2 773 exploitations sur 25 000 groupent 4 145 déciatines de plantations de tabac sur 6 844, c'est-à-dire plus des trois cinquièmes. Les 324 plus gros planteurs (un peu plus d'un dixième des planteurs) possèdent 2 360 déciatines de tabac, soit plus d'un tiers de

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l'ensemble des plantations. Cela fait en moyenne plus de 7 déciatines de tabac par feu. Pour que le lecteur puisse juger du type que doit présenter une telle exploitation, rappelons que la culture du tabac demande un très grand nombre de bras. L'auteur estime que la déciatine demande au moins deux ouvriers pendant 4 à 8 mois d'été, suivant la qualité du tabac.

Un propriétaire de sept déciatines de tabac doit donc avoir au moins 14 ouvriers, c'est-à-dire qu'il doit absolument fonder son exploitation sur le travail salarié. Certaines sortes de tabac demandent par déciatine trois ouvriers au temps, au lieu de deux, et de plus le travail supplémentaire de journaliers. En un mot, nous voyons de toute évidence que plus l'agriculture devient commerciale, et plus développée est son organisation capitaliste.

La prédominance des petites et très petites exploitations parmi les planteurs de tabac (11997 exploitations sur 25 089 possèdent moins d'un dixième de déciatine chacune), ne dément nullement l'organisation capitaliste de cette branche d'agriculture commerciale, car cette masse de très petites exploitations ne détient qu'une partie infime de la production (les 11 997 exploitations, soit près de la moitié du nombre total, possèdent au total 522 déciatines sur 6 844, c'est-à-dire moins d'un dixième). De même les chiffres « moyens », dont on se contente si souvent, ne donnent pas une idée de la situation (chaque exploitation dispose en moyenne d'un peu plus d'un quart de déciatine de tabac).

Le progrès de l'agriculture capitaliste et la concentration de la production sont encore plus accentués dans certains districts. Ainsi, 229 exploitations (sur 5 957) du district de Lokhvitsa possèdent 20 déciatines et plus de céréales chacune. Sur 44 751 déciatines de céréales, elles en ont 22 799, soit plus de la moitié. Chaque exploitant a près de 100 déciatines d'emblavements. Sur les 2 003 déciatines de tabac, elles en possèdent 1 126. En effectuant le groupement

d'après les plantations de tabac, nous trouvons dans ce district 132 exploitants (sur 5 957) ayant 2 déciatines de tabac ou plus. Sur les 2 003 déciatines de plantations de tabac, ces 132 propriétaires en ont 1 441 ou 72%, plus de dix déciatines par exploitation. Au pôle opposé, nous constatons dans le même district de Lokhvitsa 4 360 exploitations (sur 5 957), ayant moins de Vio de déciatine de tabac, au total 133 déciatines sUr 2 003, soit 6%.

Il va de soi que l'organisation capitaliste de la production marche ici de pair avec un progrès fortement accusé du capital commercial et de l'exploitation de toute sorte en dehors de la production. Les petits planteurs de tabac n'ont pas de hangars pour sécher le tabac, n'ont pas la possibilité de laisser le produit fermenter pour le vendre tout prêt (au bout de 3-6 semaines). Ils le cèdent tel quel à moitié prix à des revendeurs, qui plantent souvent eux-mêmes le tabac sur des terres louées. Ces revendeurs « pressurent tant qu'ils peuvent les petits planteurs » (ouvrage cité, p. 31). Agriculture commerciale — production capitaliste commerciale : tel est le rapport qu'on saisit nettement (pourvu qu'on use d'une bonne méthode) aussi dans cette branche de l'économie rurale.

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