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L'AGRICULTURE SUBURBAINE

Avec la chute du servage « l'horticulture seigneuriale » assez développée «tomba vite et subitement en décadence dans presque toute la Russie»*. Les chemins de fer changèrent la situation en imprimant une « forte impulsion » au développement d'une horticulture nouvelle de type commercial, et produisirent un immense « reviremient favorable»

* Revue historico-statistique, Le, p. 2.

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dans cette branche d'agriculture commerciale *. D'une part, les arrivages de fruits à bon marché du Sud ruinaient le jardinage de ses anciens centres ** ; de l'autre, le développement de l'horticulture commerciale, par exemple, dans les provinces de Kovno, Vilno, Minsk, Grodno, Moguilev, Nijni- Novgorod marchait de pair avec l'expansion du marché ***. M. V. Pachkévitch note que l'enquête effectuée sur la culture fruitière en 1893-1894 a montré son vigoureux essor en tant que branche commerciale au cours de la dernière décade, la demande grandissante pour les jardiniers et les ouvriers spécialisés, etc.****. La statistique confirme cette opinion : les transports de fruits par les chemins de fer russes augmentent (*) ; les importations de fruits étrangers, qui se multipliaient dans les dix premières années après l'abolition du servage, diminuent (**).

Il va de soi que la culture maraîchère commerciale, qui procure les produits de consommation à des masses infiniment plus grandes que l'horticulture, a été encore plus rapide et plus étendue. Les potagers industriels ont pris une grande extension : Г aux environs des villes (***) ; 2' aux environs des cités ouvrières et des centres commerciaux et industriels (****) et le long des voies ferrées ; 3° dans certaines agglomérations disséminées à travers la Russie et

* Revue historico-statbstique, Le, p. 2. ** Par exemple, dans la province de Moscou. Voir S. Korolenko, Le travail salarié libre, etc., p. 262. *** Ibid., pp. 335, 344, etc.

**** Les forces productives, t. IV, p. 13.

(*) Ibid., p. 31, et Revue historico-stat., pp. 31 et suiv. (**) On en importait 1 million de pouds en 1860-1870; 3,8 millions en 1878-1880; 2,6 millions en 1886-1890 et 2 millions en 1889-1893. (***) Disons par anticipation qu'en 1863 il y avait en Russie d'Europe 13 villes de 50 000 habitants ou plus ; en 1897, 44 (v. chap. VIII, § II). (****) Voir des exemples de centres de cette espèce aux chapitres VI et VII.

renommées pour leurs légumes*. Notons que le légume n'est pas demandé seulement par la population industrielle, mais aussi par la population agricole : rappelons que dans le budget des paysans' de Voronèje les légumes comptent pour 47 kopecks par tête d'habitant, et plus de la moitié de cette dépense est consacrée à Vachat des légumes.

Pour bien se rendre compte des rapports économiques et sociaux qui s'établissent dans cette branche d'agriculture commerciale, il faut consulter les enquêtes locales sur les régions particulièrement développées de la culture maraîchère. Aux environs de Pétersbourg, par exemple, on pratique en grand la culture sous châssis et en serres, introduite par les maraîchers originaires de Rostov. Le nombre des caisses à châssis se chiffre par milliers chez les gros maraîchers et par centaines chez les moyens. « Il y a de grands entrepreneurs fournisseurs de l'armée, qui préparent la choucroute par dizaines de milliers de pouds** ». D'après la statistique des zemstvos, parmi la population locale du district de Pétersbourg, 474 feux s'adonnent à la culture maraîchère (environ 400 roubles de revenu par feu), et 230 à l'horticulture. Les rapports capitalistes sont très largement développés, tant sous la forme du capital commercial (les producteurs sont « très durement exploités par les revendeuses»), que sous celle du louage d'ouvriers. Parmi les nouveaux venus, par exemple, on compte 115 maraîchers

* On trouvera dans la Revue historico-statistique, t. I, pp. 13 et suiv., ainsi que dans Les forces productives, IV, pp. 38 et suiv. la liste de ces localités dans les provinces de Viatka, Kostroma, Vladimir, Tver, Moscou, Kalouga, Penza, Nijni-Novgorod, etc., ssns compter celle de laroslavl. Voir aussi les Recueils de la statistique des zemstvos sur les districts de Sémionov, Nijni-Novgorod et Balakhna (province de Nijni-Novgorod).

** Les forces productives, IV. p. 42.

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propriétaires (plus de 3 000 roubles de revenu par propriétaire) et 711 ouvriers (116 roubles de revenu chacun) *.

Les paysans maraîchers des environs de Moscou appartiennent aussi au nombre des représentants typiques de la bourgeoisie rurale. « Suivant un calcul approximatif, les marchés de Moscou reçoivent plus de 4 millions de pouds de légumes et de verdure par an. Certains villages font un gros commerce de légumes salés : ainsi le canton de Nogatino fournit environ un million de seaux de choucroute aux fabriques et aux casernes ; il en expédie même à Kronstadt. . . Les potagers industriels sont rép'andus dans tous les districts de la province de Moscou, principalement à proximité des villes et des fabriques » **. « Le hachage des choux est fait par des ouvriers salariés venant du district de Volokolamsk» (Revue historico-statistique, I, p. 19).

La situation est tout à fait analogue dans la région maraîchère bien connue du district de Rostov (province de laroslavl), embrassant 55 villages: Porétchié, Ougoditchi, etc. Toute la terre, à l'exception des prés et pâturages, y est occupée depuis longtemps par les potagers. Le traitement industriel des légumes, la fabrication de conserves, est très développée***. Avec le produit de la terre, le sol lui-même

* Matériaux pour la statistique économique de la province de St-Pétersbourg, fasc. V. En réalité, le nombre des maraîchers est beaucoup plus élevé, car la plupart d'entre eux sont rangés dans les domaines privés, tandis que les chiffres cités ne se rapportent qu'à l'économie paysanne.

** Les forces productives, IV, pp. 49 et suiv. Il est intéressant de noter que les divers villages se spécialisent dans la production de telle ou telle variété de légumes.

*** Revue historico-statistique, t. I. — Index des fabriques de M.. Ovlov. — Travaux de la Commission d'enquête sur l'industrie artisanale, fasc. XIV, article de M. Stolpianski. — Les forces productives, IV, pp. 46 et suivantes. — Revue de la province de laroslavl, fasc. 2, larosl. 1896. La confrontation des chiffres de M. Stolpianski (1885) et de Vlndex (1890) montre le développement intense de la production de conserves en fabrique, dans cette région.

et la force de travail se transforment en marchandise. Malgré la « commune », l'inégalité foncière, par exemple, dans le village de Porétchié est très grande : l'un pour 4 âmes a 7 « jardins potagers », un autre pour 3 âmes en a 17 ; cela s'explique par le fait qu'il n'y a point là de partages généraux, mais seulement partiels, au cours desquels les paysans « échangent librement » entre eux leurs « potagers » ou leurs « petits carrés » [Revue de la province de laroslavl, pp. 97-98)*. « La majeure partie des travaux des champs. . . est exécutée par des journaliers et journalières qui, dans la saison, arrivent nombreux à Porétchié des villages voisins comme aussi des provinces voisines » [ibid., p. 99) . Dans toute la province de laroslavl on compte 10 322 individus (dont 7 689 du district de Rostov) occupés hors de leur commune « dans l'agriculture et La culture maraîchère », c'est-à-dire, dans la plupart des cas, des ouvriers salariés de cette profession **. Les chiffres cités plus haut sur les ouvriers ruraux venus dans les provinces de Moscou et de Pétersbourg, de laroslavl, etc., doivent être mis en rapport avec le développement non seulement de l'industrie laitière, mais aussi de la culture maraîchère commerciale.

A la culture maraîchère se rattache aussi la culture des légumes en serre, industrie qui fait des progrès rapides parmi les paysans aisés des provinces de Moscou et de Tver***.

* Cette publication a donc entièrement confirmé le « doute » émis par M. Volguine au sujet du « fréquent partage des terrains occupés par des potagers» (ouvrage cité, p. 172, note).

** Ici de même on observe une spécialisation caractéristique de l'agriculture : « Fait remarquable, c'est que dans les contrées où la culture maraîchère est devenue la spécialité d'une partie de la population, les autres paysans ne cultivent presque pas les légumes et préfèrent les acheter au marché ou dans les foires » (S. Korolenko, l.c, p. 285).

*** Les forces productives, IV, pp. 50-51. — S. Korolenko, /. c. p. 273. — Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VII, fasc. I. — Recueil de renseignements statistiques sur

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Dans la première de ces deux provinces, le recensement de 1880-1881 a dénombré 88 entreprises lavecSOll châssis, occupant 213 ouvriers dont 47 (22,6%) salariés, pour une production de 54 400 roubles. Le détenteur « moyen » de serres devait investir dans « l'affaire » 300 roubles au moins. Sur les 74 propriétaires au sujet desquels des renseignements ont été fournis par feu, 41 possèdent des terrains achetés et autant aussi en louent ; il y a 2,2 chevaux par propriétaire. On voit par là que la culture en serre n'est accessible qu'aux représentants de la bourgeoisie paysanne *. A la même catégorie d'agriculture commerciale appartient, dans le Sud de la Russie, la culture commerciale des cucurbitacées. Citons quelques chiffres relatifs à son développement dans une des régions décrites dans un intéressant article du Messager des Finances {1897, n° 16) sur « la culture commerciale du melon d'eau ». Cette culture a pris naissance aux environs de 1870 dans le village de Bykovo (district de Tsarev, province d'Astrakhan). Les melons d'eau, qu'on n'écoulait d'abord que dans le bassin de la Volga, ont pénétré avec le développement des chemins de fer dans les capitales. De 1880 à 1890, la production avait «au moins décuplé» grâce aux profits énormes (150-200 roubles par déciatine) que les initiateurs en avaient retirés. Mais en vrais petits bourgeois, ils firent tout pour empêcher l'accroissement du nombre des producteurs, gardant avec le plus grand soin le « secret » de cette nouvelle et lucrative occupation. Naturellement, tous ces efforts héroïques du « moujik laboureur »** pour brider la « concurrence

la province de Tver, t. VIII, fasc. 1, district de Tver : lors du recensement de 1886-1890, on a trouvé ici chez 174 paysans et 7 propriétaires privés 4 426 châssis, c'est-à-dire environ 25 par propriétaire. « Cette industrie est d'une aide efficace dans l'économie paysanne, mais seulement pour les paysans aisés. . . Là oij les serres ont plus de 20 châssis, on loue des ouvriers» (p. 167).

* Voir les chiffres dans l'Appendic, au chap. V, ind. n° 9. ** Expression de M. N. — on à propos du paysan russe.

fatale »* restèrent vains, et la production se répandit au loin, dans la province de Saratov et la région du Don. La baisse des prix du blé après 1890 en favorisa particulièrement la production, en obligeant « les agriculteurs locaux à chercher une issue à leurs embarras dans les cultures alternantes »**. L'extension de la production a augmenté fortement la demande de travail salarié (la culture des cucurbitacées exige une grande quantité de travail, de sorte que la mise en valeur d'une déciatine revient à 30-50 roubles), et plus encore les bénéfices des entrepreneurs et la rente foncière. Aux environs de Log (station du chemin de fer Griazi-Tsaritsyne), les melons d'eau occupaient 20 déciatines en 1884, 500-600 déciatines -en 1890, 1 400-1 500 déciatines en 1896, et le loyer de 1 déc. s'élevait respectivement de 30 kopecks à 1 rouble 50-2 roubles et jusqu'à 4-14 roubles. L'extension fiévreuse des semis aboutit enfin en 1896 à la surproduction et à une crise qui consacrait définitivement le caractère capitaliste de cette branche d'agriculture commerciale. Les melons d'eau étaient dépréciés au point de ne plus récupérer les frais de transport par chemin de fer. On les laissait en terre sans les récolter. Après avoir goûté des profits prodigieux, les entrepreneurs firent connaissance aussi avec les pertes. Mais le plus intéressant, c'est le moyen qu'ils employèrent pour combattre la crise : il consiste dans la conquête de nouveaux marchés et dans une baisse des prix du produit et des tarifs de transport qui permettent de faire du melon, un objet de luxe, un objet de consommation courante (et même un fourrage pour le bétail, dans les lieux de production). «La culture commerciale du melon, assurent les entrepreneurs, est en voie de développement ; le seul obstacle provient des tarifs de

* Expression de M. V. Prougavine.

** Le melon d'eau exige une façon plus soignée du sol, dont il augmente le rendement lors de la culture ultérieure des céréales.

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transport. Mais la ligneTsaritsyne-Tikhorietskaïa, en voîede construction. . . lui ouvre une aire nouvelle et considérable ». Quel que soit le sort de cette « culture », il reste que l'histoire de cette « crise des pastèques » est riche d'enseignements, car elle nous offre un tableau, en petit, il est vrai, mais en revanche très coloré, de l'évolution capitaliste de l'agriculture.

Deux mots encore à propos des exploitations suburbaines. Ce qui les distingue des variétés déjà décrites d'agriculture commerciale, c'est que celles-ci visent un seul produit déterminé, dominant sur le marché. Ici, au contraire, le petit cultivateur tient commerce de tout : sa maison qu'il loue pendant la saison d'été ou toute l'année, son écurie, son cheval, tous les produits de son exploitation rurale ou domestique : blé, fourrage, lait, viande, légumes, petits fruits, poisson, bois, etc. ; il vend le lait de sa femme (industrie des nourrices autour des capitales), il tire argent des services les plus variés (et pas toujours recommandables) rendus aux habitants des villes qui viennent y habiter*, etc., etc.**. La transformation totale par le capitalisme de l'agriculteur patriarcal de type ancien, la soumission totale de ce dernier au « pouvoir de l'argent » s'exprime ici d'une façon si éclatante que le populiste fait d'ordinaire une place à part au paysan de banlieue, en disant que ce « n'est plus un paysan ». Toutefois ce type ne se distingue des précédents que par la forme que prend le phénomène.

• Cf. Ouspenski. A la campagne, au jour le jour. ♦• Citons, à titre d'illustration, les « Matériaux » déjà mentionnés sur l'économie paysanne du district de Pétersbourg. Ici s'exercent les formes les plus variées du mercantilisme : location de villas et de chambres, industrie laitière, jardinage, vente des petits fruits, « gagnepain pnr roulage », nourricerie, pêche aux écrevisses, poisson, etc. De même pour les paysans suburbains du district de Toula : voir l'article de M. Borissov dans le fasc. IX des Travaux de la Commission d'enquête sur l'industrie artisanale.

Le sens politique et économique de la transformation que le capitalisme fait subir sur toute la ligne au petit agriculteur est toujours et partout absolument identique. Plus grandit le nombre des villes, des cités ouvrières, des centres industriels et commerciaux et des gares de chemins de fer, plus on voit notre « communautaire » se transformer en ce type nouveau de paysan. N'oublions pas ce qu'Adam Smith a dit depuis longtemps, à savoir que les voies de communication perfectionnées tendent à transformer tout village en banlieue *. Les coins perdus et les trous de province, qui sont déjà l'exception, deviennent chaque jour davantage de l'histoire ancienne et l'agriculteur se transforme de plus en plus rapidement en producteur subissant les lois générales de la production marchande.

En terminant notre revue des données relatives au progrès de l'agriculture commerciale, nous jugeons utile de répéter ici que notre tâche était d'examiner, non pas toutes, mais les principales formes de cette agriculture.

^\ rX. CONCLUSIONS SUR LE ROLE DU CAPIfrALISME '^ ) DANS L'AGRICULTURE RUSSE

Dans les chapitres IMV nous avons examiné la question du capitalisme dans l'agriculture russe, sous deux faces. Tout d'abord nous avons considéré le régime économique et social actuel dans l'exploitation paysanne et dans celle du domaine seigneurial, — régime tel qu'il s'est constitué durant l'époque qui a suivi l'abolition du servage. Nous

* « Good roads, canals and navigable rivers, by diminisHing the expense of carriage, put the remote parts of the country more nearly upon a levé! with those in the neighbourhood of the town ». L.c, vol. 1, pp. 228-229. (« Les bonnes routes, les canaux et les fleuves navigables, qui réduisent les frais de transport, placent les parties éloignées d'un pays au même niveau que les banlieues des villes». Ouvrage cité t. 1, pp. 228-229. N.R.\

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avons constaté que la paysannerie se scinde avec une extrême rapidité en deux parties : une bourgeoisie rurale numériquement insignifiante, mais puissante par sa situation économique, et un prolétariat rural. Ce processus de « dépaysannisation » va de pair avec l'évolution des propriétaires terriens du système d'exploitation par redevances en travail à l'exploitation capitaliste. Nous avons ensuite considéré le même processus d'un autre côté. Nous avons pris pour point de départ les formes de la transformation de l'agriculture en production marchande et avons considéré les rapports économiques et sociaux qui caractérisent chacune des formes principales de l'agriculture commerciale. Nous avons retrouvé, dominant toute la variété des conditions agricoles, les mêmes processus dans l'exploitation paysanne et dans les domaines privés.

Voyons maintenant quelles sont les conclusions qui découlent de toutes les données exposées ci-dessus.

Г Le trait essentiel de l'évolution subie par l'agriculture depuis l'abolition du servage est qu'elle prend de plus en plus un caractère commercial, le caractère d'une entreprise. Pour les domaines privés, ce fait est évident au point qu'il se passe de commentaires. Mais pour l'agriculture paysanne, il n'est pas si facile de le constater, d'abord parce que l'emploi du travail salarié n'est pas un indice absolument indispensable de la petite bourgeoisie rurale. Comme nous l'avons déjà fait remarquer plus haut, dans cette catégorie rentrent toutes sortes de petits producteurs de marchandises qui couvrent leurs frais par une exploitation indépendante, à condition que cette exploitation soit basée dans son ensemble sur les contradictions capitalistes examinées au chapitre II. En second lieu, le petit bourgeois rural (en Russie comme dans les autres pays capitalistes) se confond par une série de transitions avec le « paysan » parcellaire et le prolétaire rural doté d'un lopin de terre. C'est là une des raisons de la persistance des théories qui ne distinguent

dans la «paysannerie» ni bourgeoisie rurale ni prolétariat rural *.

2° De par la nature même de l'agriculture, sa transformation en production marchande s'opère d'une façon particulière, qui ne ressemble pas au processus correspondant dans l'industrie. L'industrie de transformation se divise en branches distinctes, absolument indépendantes, qui se consacrent exclusivement à la fabrication d'un seul produit ou partie du produit. L'industrie agricole, au contraire, ne se divise pas en branches strictement séparées, mais se spécialise seulement dans la production de telle ou telle denrée destinée au marché, ses autres aspects s'adaptant à cette denrée principale (c'est-à-dire à cette denrée marchande). Aussi les formes d'agriculture commerciale varient à l'extrême, non seulement d'une région à l'autre, mais aussi d'une exploitation à l'autre. Aussi, en examinant le problème des progrès de l'agriculture commerciale, on ne saurait en aucun cas se contenter de données globales sur l'ensemble de к production agricole**.

* C'est sur l'ignorance de ce fait que repose, entre autres, la thèse chère aux économistes populistes, selon laquelle «l'économie paysanne russe est, dans la plupart des cas, une économie purement naturelle » (L'influence des récoltes et des prix du blé, t. 1, p. 52). Il suffit de prendre les chiffres « moyens » qui confondent bourgeoisie rurale et prolétariat rural, et la thèse pourra passer pour trouvée !

** A ces données justement se bornent, par exemple, les auteurs du livre cité dans la note précédente, quand ils parlent de la «paysannerie ». Ils admettent que chaque paysan cultive justement les céréales qu'il consomme ; qu'il cultive toutes les espèces de céréales qu'il consomme, notamment dans la proportion où il les destine à la consommation. Il n'y a pas grand mal à tirer de ces « hypothèses » (qui vont à rencontre des faits et ignorent le trait essentiel de l'époque postérieure à l'abolition du servage) cette «conclusion» que l'économie naturelle prédomine.

On peut aussi trouver dans la littérature populiste des raisonnements aussi spirituels que celui-ci : chaque variété particulière de l'agriculture commerciale forme « exception », par rapport à l'ensemble

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3° Les progrès de l'agriculture commerciale créent le marché intérieur du capitalisme. En premier lieu, la spécialisation de l'agriculture sollicite l'échange entre les diverses régions agricoles, entre les diverses exploitations agricoles, entre les divers produits agricoles. En second lieu, plus l'agriculture s'engage dans la circulation des marchandises, et plus la population rurale demande de produits de l'industrie de transformation pour sa consommation personnelle ; plus — en troisième lieu — augmente la demande des moyens de production, car avec les vieux instruments « paysans », les vieilles constructions, etc., etc., aucun entrepreneur rural, petit ou gros, ne peut s'adonner à la nouvelle agriculture commerciale. Enfin, en quatrième lieu, il se crée une demande de main-d'œuvre, car la formation de la petite bourgeoisie rurale et l'adoption par les propriétaires du faire-valoir capitaliste supposent la formation d'une armée

^"^d'ouvriers et de journaliers agricoles. Seuls les progrès de l'agriculture commerciale peuvent expliquer ce fait que l'époque qui a suivi l'abolition du servage se caractérise par l'extension du marché intérieur du capitalisme (développement de l'agriculture capitaliste, de l'industrie en général et du machinisme agricole en particulier, des « petites in-

^.;=r>4ustries agraires » paysannes, c'est-à-dire du travail sa]arié, etc.).

4° Le capitalisme élargit et accentue dans une mesure énorme les contradictions au sein de la population rurale, contradictions sans lesquelles ce mode de production ne peut en général exister. Toutefois, le capitalisme agraire en Russie est, par son rôle historique, une grande force progressive. Tout d'abord, le capitalisme a transformé l'agriculteur, de « seigneur détenteur de fief » qu'il était d'une part, et

de l'agriculture. Donc, toute l'agriculture commerciale en général devrait être tenue pour une exception, et l'économie naturelle pour une règle ! Dans les manuels de logique pour les collèges, au chapitre des sophismes, on peut trouver nombre d'exemples de ce raisonnement.

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de paysan patriarcal dépendant, de l'autre, en un industriel semblable à tous les autres patrons de la société moderne. ^ Avant le capitalisme, l'agriculture en Russie était affaire '^^ de maître, fantaisie de grand seigneur pour les uns, obligation, corvée pour les autres ; c'est pourquoi elle ne pouvait que rester fidèle à la routine séculaire, supposant nécessairement un isolement complet de l'agriculteur par rapport à tout ce qui se passait dans le monde au-delà de son village. Le système des prestations de travail, vestige vivant du passé dans l'économie moderne, confirme de toute évidence cette caractéristique. Le capitalisme a été le premier à rompre le lien qui rattachait la possession foncière à une caste, en faisant de la terre une marchandise. Le produit de l'agriculteur a été mis en vente, est devenu l'objet d'un contrôle public d'abord sur le marché local, ensuite sur le marché national, enfin sur le marché international ; et ainsi l'isolement ancien de l'agriculteur retourné à l'état sauvage, par rapport au reste de l'univers, a été définitivement brisé. L'agriculteur s'est vu obligé bon gré mal gré, sous peine de ruine, de compter avec l'ensemble des rapports sociaux existant dans son pays comme dans les autres pays liés entre eux par le marché mondial. Même le système des prestations qui assurait autrefois à Oblomov un sûr revenu sans aucun risque de sa part, sans aucune dépense de capital, sans aucun changement dans la vieille routine de la production, ne pouvait plus maintenant le sauver de la concurrence du fermier américain. Aussi, ce qui a été dit il y a un demi-siècle de l'Europe occidentale, reste parfaitement applicable à la Russie d'après la réforme : à savoir que le capitalisme agraire était « devenu la force motrice qui a lancé l'idylle dans le mouvement de l'histoire. » *

* Misère de la philosophie (Paris 1896, p. 223). L'auteur traite dédaigneusement de jérémiades réactionnaires les aspirations de ceux qui soupirent après le retour à la bonne vie patriarcale, aux mœurs

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Deuxièmement, le capitalisme agraire a porté le premier coup à la stagnation séculaire de notre économie rurale, en imprimant une vigoureuse impulsion à sa transformation technique, au progrès des forces productives du travail social. Quelques dizaines d'années de « démolition » capitaliste ont fait, de ce point de vue, beaucoup plus que des siècles entiers de l'histoire précédente. L'uniformité de l'économie naturelle routinière a fait place à la diversité des formes de l'agriculture commerciale ; les instruments agricoles primitifs ont commencé à céder la place aux machines et instruments perfectionnés ; l'immutabilité des anciens systèmes du travail de la terre a été brisée par les nouveaux procédés de culture. Tous ces changements sont intimement liés au phénomène déjà mentionné de la spécialisation de l'agriculture. Par sa nature même, le capitalisme dans l'agriculture (aussi bien que dans l'industrie) ne peut se développer uniformément : ici (dans un pays, une région, une exploitation), il pousse en avant un côté de l'économie rurale ; là, un autre, etc. Il transforme, suivant les cas, la technique de telle ou telle opération rurale, en l'arrachant à l'économie paysanne patriarcale ou au système patriarcal des redevances. Tout ce processus évoluant sous l'empire des exigences du marché, capricieuses et même

simples, etc., et qui blâment « l'assujettissement du sol aux lois qui régissent toutes les autres industries »-'^.

Nous comprenons fort bien que l'argument cité dans le texte peut paraître aux populistes non seulement peu probant, mais même incompréhensible. Mais ce serait une tâche trop ingrate que d'analyser en détail des idées comme celles, par exemple, que la mobilisation du sol est un phénomène « anormal » (M. Tchouprov dans les débats sur les prix des blés ; compte rendu sténographique, p. 39) ; que l'inaliénabilité des lots paysans est une institution défendable ; que le système des redevances est supérieur ou du moins n'est pas inférieur au faire-valoir capitaliste, etc. Tout l'exposé qui précède contient la réfutation des arguments d'économie politique mis en avant par les populistes à l'appui ^e ces opinions.

parfois ignorées du producteur, l'agriculture capitaliste devient dans chaque cas particulier (souvent dans chaque région, voire dans chaque pays) plus unilatérale, plus exclusive que n'était l'ancienne, mais en revanche infiniment plus rationnelle et plus variée dans l'ensemble que l'agriculture patriarcale. L'appiarition de variétés particulières d'agriculture commerciale rend possibles et inévitables les crises capitalistes dans l'agriculture et les cas de surproduction capitaliste, mais ces crises (comme d'ailleurs toutes les crises capitalistes, en général) donnent une impulsion encore plus vigoureuse à la production mondiale et à la socialisation du travail*.

Troisièmement, le capitalisme a le premier suscité en Russie la grande production agricole, basée sur l'emploi des machines et la large coopération des ouvriers. Avant lui, la production des denrées agricoles se faisait toujours en petit, dans des proportions infimes, quand le paysan travaillait pour lui-même aussi bien que lorsqu'il travaillait pour le seigneur, et aucune « communauté » de possession foncière ne pouvait rien changer à ce morcellement infini de la production. A ce morcellement de la production se rattachait de très près le morcellem.ent des agriculteurs eux-mêmes**. Cloués à leurs lots, à leur minuscule

* Les romantiques d'Occident et les populistes russes persistent à souligner dans ce processus l'exclusivisme de l'agriculture capitaliste, l'instabilité et les crises résultant du capitalisme et nient pour cette raison le caractère progressif du mouvement capitaliste en avant par rapport à la stagnation précapitaliste.

** C'est pourquoi, malgré la différence des formes que revêt la possession du sol, on peut parfaitement appliquer aux paysans russes ce que Marx a dit du petit paysan français : « Les paysans parcellaires constituent une masse énorme dont les membres vivent tous dans la même situation, mais sans être unis les uns aux autres par des rapports variés. Leur mode de production les isole les uns des autres, au lieu de les amener à des relations réciproques. Cet isolement est encore aggravé par le mauvais état des moyens de communication en France-

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« commune », ils étaient nettement séparés même des paysans de la commune voisine par La différence des catégories auxquelles ils appartenaient (anciens serfs des dom^aines particuliers, anciens paysans de l'Etat, etc.), par l'étendue différente de leur propriété foncièi^e, par les conditions différentes dans lesquelles leur émancipation avait eu lieu (conditions déterminées parfois tout bonnement par les qualités personnelles et le caprice des seigneurs). Le capitalisme a été le premier à abattre ces cloisons purement moyenâgeuses, et a très bien fait. Déjà les différences entre groupements de paysans, entre catégories formées par l'étendue des lots, sont infiniment moins importantes que les distinctions économiques au sein de chaque groupement, de chaque catégorie, de chaque commune. Le capitalisme détruit l'isolement et l'aveuglement local, substitue aux petites divisions moyenâgeuses entre agriculteurs une seule grande division, embrassant toute la nation, en classes qui tiennent une place différente dans le système général de l'économie capitaliste*. Si autrefois les conditions mêmes de la

et par la pauvreté des paysans. L'exploitation de la parcelle ne permet aucune division du travail, aucune utilisation des méthodes scientifiques, par conséquent, aucune diversité de développement, aucune v?riété de talents, aucune richesse de rapports sociaux. Chacune des familles paysannes se suffit presque complètement à elle-même, produit directement elle-même la plus grande partie de ce qu'elle consomme et se procure ainsi ses moyens de subsistcnce bien plus par un échange avec la nature que par un échange avec la société. La parcelle, le paysan et sa famille ; à côté, une autre parcelle, un autre paysan et une autre famille. Un certain nombre de ces familles forment un village et un certain nombre de villages un département. Ainsi, la grande masse de la nation française est constituée par une simple addition de grandeurs de même nom, à peu près de la même façon qu'un sac rempli de pommes de terre forme un sac de pommes de terre » (Der achtzehnte Brumaire des Louis Bonaparte, Hmb. 1885, pp. 98-99 )^^.

* « Le besoin d'union et d'association, loin de faiblir dans la société capitaliste, s'est immensément accru. Mais, pour satisfaire à ce besoin de la nouvelle société, il serait absolurnent absurde d'avoir

production déterminaient la fixation de la masse des cultivateurs à leur résidence, la création de différentes formes et différentes régions d'agriculture commerciale et capitaliste ne pouvait que provoquer des migrations en masse de la population à travers le pays ; or, la mobilité de la population (nous l'avons déjà fait remarquer) est la condition expresse du développement de sa conscience et de son activité.

Quatrièmement, enfin, le capitalisme agraire en Russie a le premier porté un coup décisif aux prestations et à la dépendance personnelle du cultivateur. Le système d'exploitation par prestations a régné sans partage depuis l'époque de La Rousskaïa Pravda jusqu'au système actuel de culture des champs des propriétaires privés, avec le matériel des paysans ; il s'est accompagné de l'abrutissement et du retour à l'état sauvage du paysan avili par son travail sinon servile, du moins « à demi libre > ; sans une certaine inégalité civile de l'agriculteur (appartenance à une caste inférieure, châtiments corporels, envoi aux travaux publics, fixation à son lot, etc.) le système des prestations eût été impossible. C'est pourquoi la substitution du travail salarié libre aux prestations est un immense mérite historique du capitalisme agraire en Russie*. En résumant ce qui a été

recours à l'étalon ancien. Cette nouvelle société demande dès maintenant, en premier lieu, que l'association ne soit p?s locale, qu'elle ne s'enferme pas dans une caste, dans une catégorie ; en second lieu, qu'elle ait pour point de départ la différence de situation et d'intérêts qui résultent du capitalisme et de la différenciation de la paysannerie » [V. Iline, /. c, pp. 91-92. note (voir Œuvres, t. 2, p. 219. N.R.)].

* Parmi les lamentations et les jérémiades sans nombre de M. N. — on à propos des démolitions que provoque chez nous le capitalisme, il est une chose qui mérite de retenir l'attention : «... Ni les désordres du régime féodal, ni le joug tatar n'ont eu de répercussion sur les formes de notre vie économique » {Esquisses, p. 284) ; seul le capitalisme «a fait bon marché de son propre passé historique» (p. 283). Sainte vérité 1 Si le capitalisme est progressif, dans l'agriculture russe, c'est

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dit plus haut sur le rôle progressif du capitalisme agraire dans l'histoire russe, on peut dire qu'il collectivise la production agricole. Effectivement, le fait que l'agriculture s'est transformée de privilège d'une caste supérieure ou de corvée pour une caste inférieure, en une vulgaire profession commerciale et industrielle ; le fait encore que le produit du travail de l'agriculteur est devenu l'objet d'un contrôle social sur le marché ; que l'agriculture uniforme et routinière prend divers aspects techniquement perfectionnés d'une agriculture commerciale ; que l'isolement local et le morcellement de la petite agriculture sont en voie de disparition ; que les différentes formes de servitude et de dépendance personnelle font place à des transactions impersonnelles de vente et d'achat de main-d'œuvre : tous ces fiaits sont les chaînons d'un seul et même processus qui collectivise le travail agricole et accentue de plus en plus la contradiction entre l'anarchie des oscillations du marché, entre le caractère individuel des diverses entreprises agricoles et le caractère collectif de la grande agriculture capitaliste.

Ainsi (nous le répétons), en soulignant le rôle progressif du capitalisme dans l'histoire de l'agriculture russe, nous ne perdons nullement de vue ni le caractère historiquement transitoire de ce régime économique, ni les contradictions sociales profondes qui lui sont inhérentes. Au contraire, nous l'avons montré plus haut, ce sont justement les populistes, qui ne savent que déplorer la « démolition » capitaliste, portent un jugement très superficiel sur ces contradictions, en estompant la différenciation de la paysannerie, en ignorant volontairement le caractère capitaliste de

justement parce qu'il a « fait bon marché » des formes «traditionnelles », « consacrées par les siècles », des prestations et de la servitude qu'aucune tempête politique en effet n'avait pu briser, y compris « les désordres du régime féodal » et « le joug tatar ».

l'emploi des machines dans notre agriculture, en dissimulant sous des dénominations telles que « petites industries agricoles » ou « gagne-pain », la formation d'une classe d'ouvriers agricoles salariés.

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