V. LA COOPERATION CAPITALISTE SIMPLE
La formation d'ateliers plus ou moins importants par les petits producteurs de marchandises marque le passage à une forme supérieure d'industrie. De la petite production morcelée naît la coopération capitaliste simple. « La production capitaliste ne commence en fait à s'établir que là où un seul maître exploite beaucoup de salariés à la fois, oij le procès de travail exécuté sur une grande échelle, de-
♦ Ajoutons que dans certaines provinces autres que celles de Moscou et de Perm, les sources établissent également l'existence de rapports tout à fait analogues parmi les petits producteurs de marchandises. Voir, par ex.. Les petites industries de la province de Vladimir, fasc. II, recensements par feux des cordonniers et des fouleurs ; Travaux de la commission artisanale, fasc. II, sur les charrons du district de Médyne ; fasc. II, sur les pelletiers du même district; fasc. III, sur les fourreurs du district d'Arzamas ; fasc. IV, sur les fouleurs du district de Sémionov et les corroyeurs du district de Vassilsoursk, etc. Cf. Recueil de Nijni-Novgorod, t. IV, p. 137, où A. Gatsiski, dans un ju-gement général sur les petits métiers, constate la formation de grands ateliers. Cf. le Compte rendu d'Annenski sur les koustari de Pavlovo (mentionné plus haut), sur le groupement des familles d'après leur gain hebdomadaire, etc., etc., etc. Toutes ces indications ne se distinguent des chiffres des recensements par feux, que nous avons analysés, que par leur caractère fragmentaire et leur insuffisance. Mais le fond des choses est partout le même.
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mande pour l'écoulement de ses produits un marché étendu. Une multitude d'ouvriers fonctionnant en même temps sous le commandement du même capital, dans le même espace (ou si l'on veut sur le même champ de travail), en vue de produire le même genre de marchandises, voilà le point de départ historique de la production capitaliste. C'est ainsi qu'à son début la manufacture proprement dite se distingue à peine des métiers du moyen âge, si ce n'est par le plus grand nombre d'ouvriers exploités simultanément. L'atelier du chef de corporation n'a fait qu'élargir ses dimensions » (Das Kapital, 2, S. 329) ^^^
C'est donc ce point de départ du capitalisme que l'on observe précisément dans nos petites industries paysannes (« artisanales »). Une autre conjoncture historique (absence ou faible développement des corporations) ne fait que modifier les manifestations des mêmes rapports capitalistes. La différence entre l'atelier capitaliste et celui du petit industriel ne consiste d'abord que dans le nombre d'ouvriers occupés simultanément. Aussi les premiers établissements capitalistes, qui numériquement constituent la minorité, semblent se perdre dans la masse totale des petites entreprises. Toutefois l'emploi d'un plus grand nombre d'ouvriers amène inévitablement des changements successifs dans la production même, la transformation graduelle de la production. Avec une technique primitive, manuelle, les différences entre les ouvriers (différences de force, d'habileté, de savoir-faire, etc.) sont toujours très grandes ; c'est déjà une raison suffisante pour que la situation du petit industriel devienne très précaire. Sa dépendance des oscillations du marché prend les formes les plus pénibles. Mais une fois que l'entreprise emploie plusieurs ouvriers, les différences individuelles qui existent entre eux s'effacent dès l'atelier m.ême ; « la journée d'un assez grand nombre d'ouvriers exploités simultanément constitue une journée de travail social, c'est-à-dire moyen »", en vertu de quoi la production et l'écoulement
Les PREMIERES PHASES DU CAPITALISME DANS L'INDUSTRIE B97
des produits de l'atelier capitaliste acquièrent infiniment plus de régularité et de stabilité. La possibilité s'offre d'utiliser au mieux les bâtiments, dépôts, outils et instruments de travail, etc., ce qui entraîne la diminution des frais de production dans les grands ateliers *. Pour augmenter la production et faire travailler un grand nombre d'ouvriers à la fois, il faut accumiiler un capital assez important, qui se forme souvent dans le domaine du commerce, etc., et non dans celui de la production. La grandeur de ce capital détermine la forme de participation personnelle du propriétaire dans l'entreprise : ouvrier lui-même si son capital est encore très restreint, ou bien renonçant à travailler luimême et se spécialisant dans les fonctions commerciales et d'entrepreneur. « On peut établir un rapport entre le comportement du propriétaire d'un atelier et le nombre de ses ouvriers », lisons-nous, par exemple, dans la description de l'industrie du meuble. « Deux à trois ouvriers rapportent au propriétaire un si maigre bénéfice qu'il travaille tout comme eux. . . cinq ouvriers lui donnent déjà assez pour qu'il se libère lui-même jusqu'à un certain point du travail manuel, se permette de fainéanter un peu et remplisse sur-
* Ainsi, en ce qui concerne les doreurs de la province de Vladimir, nous lisons, par exemple, ce qui suit : « En employant un plus grand nombre d'ouvriers, on peut réaliser des économies importantes sur les dépenses : sur l'éclairage, les instruments, etc. » (Les petites industries de la province de Vladimir, III, p. 188). Dans le travail du cuivre, province de Perm, un ouvrier seul a besoin d'un assortiment complet d'instruments (16 instruments) ; deux ouvriers n'ont besoin «de guère plus ». « Pour un atelier de 6 à 8 ouvriers, la collection d'instruments doit être triplée ou quadruplée. . . On se sert toujours d'un seul tour, même quand l'entreprise occupe 8 ouvriers » (Travaux de la commission artisanale, X, p. 2939). Le capital fixe d'un grand atelier est estimé à 460 roubles, d'un atelier moyen à 294 et d'un petit atelier, à 80 roubles, pour une production de 6 200 roubles, 3 655 roubles et 871 roubles. Donc, dans les petites entreprises la production est II fois, dans les moyennes, 12 fois et dans les grandes 14 fois la somme du capital fixe.
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tout les deux dernières fonctions patronales » (achat des matériaux et vente des marchandises). « Dès que le nombre des ouvriers salariés atteint le chiffre 10 ou le dépasse, le propriétaire cesse non seulement de travailler manuellement, mais même de surveiller ou presque les ouvriers : il engage un contremaître qui s'en charge. . , Il devient dès lors un petit capitaliste, un véritable « patron de bonne souche » (Issaïev. Les petites industries de la province de Moscou, t. I, pp. 52-53). Les données statistiques que nous avons citées confirment cette caractéristique ; elles montrent la diminution de la main-d'œuvre familiale aussitôt qu'apparaît un nombre important d'ouvriers salariés.
L'auteur du Capital définit comme suit le rôle général de la coopération capitaliste simple dans le développement des formes capitalistes de l'industrie : «Dans l'histoire, elle se développe en opposition avec la petite culture des paysans et l'exercice indépendant des métiers, que ceux-ci possèdent ou non la forme corporative. . . Si la puissance collective du travail développée par la coopération apparaît comme force productive du capital, la coopération apparaît comme mode spécifique de la production capitaliste. C'est là la première phase de transformation que parcourt le procès de travail par suite de sa subordination au capital. . . Sa base, l'emploi simultané d'un certain nombre de salariés dans le même atelier, est donnée avec l'existence même du capital et se trouve là comme résultat historique des circonstances et des mouvements qui ont concouru à décomposer l'organisme de la production féodale.
Le mode de production capitaliste se présente donc comme nécessité historique pour transformer le travail isolé en travail social ; mais entre les mains du capital, cette socialisation du travail n'en augmente les forces productives que pour l'exploiter avec plus de profit.
Dans sa forme élémentaire considérée jusqu'ici, la coopération coïncide avec la production sur une grande échelle.
Sous cet aspect elle ne caractérise aucune époque particulière de la production capitaliste, si ce n'est les commencements de la manufacture encore professionnelle » ( Das Kapital, P, 344-345) '\
Nous verrons dans la suite de notre exposé le lien intime qui existe en Russie entre les petits établissements « artisanaux » employant des ouvriers salariés et les formes infiniment plus développées et plus largement répandues du capitalisme. Quant au rôle de ces établissements dans les petites industries paysannes nous avons déjà montré plus haut, chiffres à l'appui, que ces établissements créent, à la place de l'ancien morcellement de la production, une coopération capitaliste assez étendue et augmentent notablement la productivité du travail.
Notre conclusion qui fait ressortir le rôle énorme de la coopération capitaliste dans les petites industries paysannes, ainsi que son importance progressive, est en contradiction flagrante avec la théorie populiste si répandue de la prédominance dans les petits métiers paysans de toutes sortes de manifestations du « principe-artel ». En réalité, c'est juste le contraire : la petite industrie (et le métier) se distingue par la plus grande dispersion des producteurs. A l'appui de l'opinion contraire, la littérature populiste n'a rien pu donner qu'un choix d'exemples isolés dont la majeure partie ne concernent nullement la coopération, mais des minuscules associations temporaires de patrons et petits patrons pour l'achat en commun de matières premières, la construction d'un atelier commun, etc. Les artels de ce genre n'affectent en rien le rôle prédominant de la coopération capitaliste*. Pour
* Nous croyons inutile d'appuyer ce qui a été dit dans le texte sur des exemples qu'on pourrait trouver en abondance dans le livre de M. V. V.: L'artel dans les petites industries (St-Ptb 1895). M. Volguine a déjà analysé la véritable signification des exemples cités par M. V. V. (ouvrage cité, pp. 182 et suivantes) et montré le rôle infime du « principe-artel » de notre industrie artisanale. Notons seulement l'as-
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se faire une idée exacte de l'ampleur avec laquelle est appliqué dans la réalité le principe-artel, il ne suffit pas de s'appuyer sur des exemples détachés de-ci de-là ; il faut prendre les données portant sur telle ou telle région entièrement étudiée et examiner la diffusion relative et la valeur des diverses formes de coopération. Telles sont par exemple les données du recensement des petites industries de Perm en 1894-1895. Or, nous avons déjà montré ailleurs {Etudes, pp. 182-187*) quelle singulière dispersion des petits industriels a été établie par ce recensement et quelle importance énorme s'attache aux grandes entreprises, quoique très peu nombreuses. La conclusion énoncée plus haut quant au rôle de la coopération capitaliste n'est point basée sur des exemples isolés, mais sur les données exactes de recensements par feux qui embrassent des dizaines de métiers extrêmement divers dans différentes localités.