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La chapellerie, la production du chanvre et la corderie

Nous avons déjà reproduit plus haut les statistiques concernant la chapellerie dans la province de Moscou**. Elles établissent que les Va de la production et de l'effectif des ouvriers sont concentrés dans 18 établissements avec une moyenne de 15,6 ouvriers salariés***. Les chapeliers-producteurs autonomes n'accomplissent qu'une partie des opérations : ils confectionnent les carres qu'ils vendent aux marchands de Moscou, possesseurs d'« ateliers d'apprêtage » ; à leur tour, les chapeliers-producteurs autonomes font travailler à domicile les « tondeuses » (femmes qui tondent leduvet). En somme, nous voyons ici une coopération capitaliste basée sur Jia division du travail et enveloppée de tout un réseau de formes variées de dépendance économique. Au centre de l'industrie (le bourg de Klénovo, district de Podolsk) apparaît clairement cet abandon de i'agriculture par les industriels (et surtout par les ouvriers salariés) **** et l'élévation du

* Les petites industries de la province de Vladimir, II. ** Voir l'Annexe I au chapitre V, Industrie n° 27. *** Quelques-unes de ces entreprises ont parfois été classées parmi les «fabriques et usines». V., par exemple, l'Index pour 1879, p. 126. **** Voir plus haut, chapitre V, § VII.

niveau des besoins de la population : on y vit « beaucoup plus proprement », on porte de l'indienne et même du drap, on achète des samovars, on abandonne les anciennes coutumes, etc., ce qui provoque les doléances amères des fervents locaux du bon vieux temps *. La nouvelle époque a même fait apparaître des chapeliers allant chercher du travail hors de leur contrée.

L'industrie de la chapellerie du bourg de Molvitino, district de Bouï, province de Kostroma, est un exemple typique de manufacture capitaliste **. « La fabrication des chapeaux est la principale. . . occupation du bourg de Molvitino et. . . de 36 villages ». L'agriculture est délaissée. Après 1861 l'industrie s'est beaucoup développée ; les machines à coudre sont devenues d'usage courant. A Molvitino, 10 ateliers travaillent toute l'année avec 5 à 25 ouvriers et 1 à 5 ouvrières. «Le meilleur atelier... fait dans les 100 000 roubles d'iaffaires par lan »***. On rencontre aussi la distribul:ion du travail à domicile (par exemple, la matière pour la calotte est préparée à domicile par les femmes). La division du travail mutile les ouvriers, qui travaillent dans les conditions d'hygiène les plus défavorables et contractent d'ordinaire la tuberculose. L'ancienneté du métier (plus de 200 ans) a formé des artisans d'une grande habileté : ceux de Molvitino sont connus dans les capitales et dans les provinces les plus éloignées.

Le bourg de Polotniany Zavod est le centre de l'industrie chanvrière du district de Médyne, province de Kalouga. C'est un gros village (3 685 habitants d'après le recensement de 1897) peuplé de paysans sans terre et très adonné

* Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VI, îasc. I, pp. 282-287.

** Voir Travaux de la Commission artisanale, t. IX et Comptes rendus et enquêtes, t. III.

*** Par un singulier hasard ces ateliers n'ont pas figuré jusqu'ici parmi les « fabriques et usines ».

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à l'industrie (plus de 1 000 petits producteurs autonomes) ; c'est le centre de l'industrie artisanale du district de Médyne *. Voici comment est organisée l'industrie du chanvre : les gros patrons (ils sont trois ; le plus grand d'entre eux est lérokhine) possèdent des ateliers avec ouvriers salariés et des fonds de roulement plus ou moins importants pour acheter la matière première. On peigne la filasse en «fabrique», les fileuses filent à domicile. On tord en fabrique et à domicile. On ourdit en fabrique, on tisse en fabrique et à domicile. En 1878, on comptait dans l'industrie locale du chanvre 841 producteurs autonomes. lérokhine est considéré à la fois comme « producteur autonome » et comme «fabricant», déclarant avoir 94 ouvriers en 1890 et 64 en 1894-1895 ; d'après les Comptes rendus et recherches (t. II, p. 187), lérokhine fait travailler «des centaines de paysans ».

Ce sont encore des bourgs industriels non agricoles, ceux de Nijni Izbyletz et Verkhni Izbyletz, district de Gorbatov, qui constituent le centre de la corderie dans la province de Nijni-Novgorod **. D'après les données de M. Karpov {Travaux de la commission, fasc. VIII), la région de corderie et de câblerie de Gorbatov-Izbyletz ne forme qu'un tout ; une partie des habitants de la ville de Gorbatov s'occupe aussi de cette industrie et quant aux bourgs de Verkhni Izbyletz et Nijni Izbyletz, ils « font presque partie de la ville de Gorbatov » ; leurs habitants vivent en citadins, prennent le thé tous les jours, portent des tissus achetés, mangent du pain blanc. Dans 32 villages de la région, près des Vs de la population, soit 4 701 personnes (2 096 hommes et 2 605

* Travaux de la Commission artisanale, II. ** D'après les données de la statistique des zemstvos {Matériaux fasc. VII, Nijni-Novgorod 1892), on y comptait, en 1889, 341 et 119 feux, avec une population de 1 277 et 540 âmes. 253 et 103 de ces feux avaient des lots concédés, 284 et 91 exerçaient des métiers et dans ce nombre 257 et 32 ne s'occupant pas d'agriculture. Feux sans chevaux, 218 et 51. Feux donnant leurs lots en location, 237 et 53.

femmes) s'adonnent à l'industrie ; leur production s'élève à 1,5 million de roubles par an. L'industrie qui existe depuis 200 ans environ est aujourd'hui en décadence. Elle est organisée comme suit : tous travaillent pour 29 patrons, qui leur fournissent la matière première ; les ouvriers sont payés à la pièce et se trouvent « sous la dépendance absolue des patrons »; la journée est de 14 à 15 heures. D'après la statistique des zemstvos (1889), il y a 1 699 ouvriers mâles (plus 558 femmes et hommes qui ne sont pas en âge de travailler). Sur 1 648 ouvriers 197 seulement travaillent pour la vente, 1 340 pour un patron * et 111 comme ouvriers salariés dans les ateliers de 58 patrons. Sur 1 288 familles dotées d'un lot, 727 seulement, c'est-à-dire un peu plus de la moitié, le cultivent tout entier elles-mêmes. Sur 1 573 ouvriers pourvus d'un lot, 306 soit 23,2%, ne s'occupent pas du tout d'agriculture. Si nous nous demandons qui sont ces « patrons », il nous faudra passer déjà de l'industrie artisanale à celle des « fabriques et usines ». D'après la Liste pour 1894-1895 il y avait deux corderies occupant 231 ouvriers dans leurs ateliers et 1 155 travaillant au dehors, avec une production de 423 000 roubles. Les deux établissements ont déjà fait l'acquisition de moteurs mécaniques (qu'ils n'avaient ni en 1879, ni en 1890) ; preuve évidente que nous assistons ici au passage de la manufacture capitaliste à la grande industrie capitaliste, à la transformation des koustari, distributeurs de travail, et des revendeurs en de véritables fabricants.

Dans la province de Perm le recensement artisanal de 1894-1895 a enregistré 68 corderies et câbleries paysannes occupant 343 ouvriers (dont 143 salariés), avec une production de 115 000 roubles**. A la tête de ces petits établissements se trouvent de grandes manufactures comptées en-

* Cf. Recueil de Nijni-Novgorod, t. IV, article du prêtre Roslavlev.

** Esquisses sur l'état de l'industrie artisanale dans la province de

Perm, p. 158 ; le bilan du tableau comporte une erreur ou une coquille.

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semble : 6 patrons occupent 101 ouvriers (dont 91 salariés) avec une production de 81 000 roubles *. Le régime de production dans ces grandes entreprises peut être considéré comme un exemple frappant de la « manufacture sérielle » (d'après Marx)^'', c'est-à-dire de la manufacture où différents ouvriers exécutent les différentes opérations de la transformation successive de la matière première : Г écangage de la fibre de chanvre, 2° peignage, 3° filage, 4° bobinage, 5° goudronnage, 6° dévidage sur le touret, T passage des fils à travers les yeux des lames, 8° passage des fils à travers une filière en fonte, 9° toronnage, torsion des câbles et leur commettage **.

L'organisation de l'industrie chanvrière paraît être identique dans la province d'Orel : d'un grand nombre de petites entreprises paysannes se dégagent de grandes manufactures, principalement dans les villes ; elles sont classées parmi les « fabriques et usines » (d'après l'Index pour 1890 on comptait dans la province d'Orel, 100 corderies lavec 1 671 ouvriers et une production de 795 000 roubles). Les paysans travaillent dans l'industrie du chanvre «pour les marchands » (probablement pour ces mêmes manufacturiers) avec la matière première de ceux-ci et à la pièce. Le travail est divisé en spécialités : les « broyeurs » écanguent la fibre; les « fileurs » filent; d'autres enlèvent la chènevotte ; d'autres tournent le rouet. Le travail est bien difficile ; beaucoup attrapent la tuberculose et des hernies. La poussière est telle « que faute d'habitude on ne peut y

* Ibid., p. 40 et tableau 188. Ces mêmes établissements paraissent figurer dans la Liste, p. 152. Pour pouvoir comparer les grandes entreprises avec les petites, nous avons mis à part les cultivateurs-producteurs de marchandises; voir Etudes, p. 156. (Voir Œuvres, t. 2, pp 378-379. N.R.)

** Les petites industries de la province de Perni à l'Exposition de la Sibérie et de l'Oural, fasc. III, pp. 47 et suivantes.

tenir plus d'un quart d'heure ». On travaille du lever au coucher du soleil, de mai à septembre, dans de simples hangars *.

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