Autres industries de traitement des produits animaux
La fameuse industrie de la chaussure de Kimry, district de Kortcheva, province de Tver, et des environs offre un exemple piarticulièrement remarquable de manufacture capitaliste*. C'est une industrie ancienne, remontant au XVI^
* Voir Annales statistiques de l'Emprire russe, \. II, fasc. III., St-Pétersbourg 1872. Matériaux pour l'étude de l'industrie artisanale et du travail manuel en Russie, rédigés par L. Maïkov. Article de V. Pletnev. Ce travail est le meilleur par la clarté avec laquelle est décrite toute l'organisation de l'industrie. Les travaux plus récents fournissent de précieuses données statistiques et ethnographiques, mais elles expliquent moins bien le régime économique de cette industrie complexe. Voir aussi les Travaux de la Comm. artisanale, fasc. VIII, article de M. Pokrovski. — Comptes rendus et recherches, t. I.
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siècle. Après l'abolition du servage, elle continue de progresser. Pletnev comptait, vers 1870, quatre cantons dans le rayon de cette industrie, et en 1888 on en comptait déjà 9. La base de l'organisation de l'industrie est la suivante. En tête sont les patrons des grands ateliers employant des ouvriers salariés, et distribuant le cuir coupé à coudre à domicile. M. Pletnev en comptait 20 avec 124 ouvriers, et 60 jeunes garçons produisant pour 818 000 roubles; quant 'aux ouvriers occupés à domicile par ces capitalistes, l'auteur en évalue à peu près le nombre à 1 769 et celui des jeunes garçons à 1 833. Viennent ensuite les petits patrons avec
I à 5 ouvriers salariés et 1 à 3 garçons. Ces petits patrons écoulent leur marchandise principalement aux marchés du bourg de Kimry ; leur nombre est de 224, avec 460 ouvriers et 301 garçons ; leur production se chiffre à 187 000 roubles.
II y a donc -en tout 244 patrons, 2 353 ouvriers adultes (dont 1 769 à domicile) et 2 194 jeunes garçons (dont 1 833 à domicile), produisaht pour une somme de 1 005 000 roubles. Il existe encore des ateliers qui exécutent toutes sortes d'opérations de détail : le raclage de cuir, le collage des déchets provenant du raclage ; il y a des camionneurs spéciaux (4 patrons avec 16 ouvriers et environ 50 chevaux) ; des menuisiers (pour fabrication des caisses), etc.* M. Pletnev estime la production de toute la région à 4,7 millions de roubles. En 1881, on dénombrait 10 638 petits producteurs autonomes et, avec ceux qui venaient chercher
* Cf. Comptes rendus et recherches ; 7 groupes d'industriels : 1° marchands d'articles de cuir ; 2° revendeurs de chaussures ; 3° propriétaires de grands ateliers (5 à 6 ouvr.) faisant l'empeigne et la donnant à coudre à domicile ; 4° patrons de petits ateliers avec ouvriers salariés, distribuant également du travail à domicile ; 5° ouvriers isolés travaillant seuls pour le marché ou pour les patrons (sub 3 et 4) , 6° ouvriers salariés (maîtres, compagnons, apprentis) ; 7° « fermiers, faiseurs d'entailles, ainsi que patrons et ouvriers des ateliers de raclage, de graissage et de collage» (p. 227, 1. c). Le recensement de 1897 dénombre à Kimry 7 017 habitants.
un gain d'appoint, 26 000 ; la somme totale de leur production était de 3,7 millions de roubles. Quant aux conditions de travail, il faut noter une journée de travail excessivement longue (14 à 15 heures), des conditions de travail extrêmement antihygiéniques, le salaire payé en marchandises, etc. Le bourg de Kimry, centre de la production, « ressemble plutôt à une petite ville » {Comptes rendus et recherches, t. I, p. 224) . Les habitants sont Je mauvais cultivateurs et s'occupent d'industrie pend^ant toute Tannée ; seuls les koustari quittent le métier pour la fenaison. Les maisons à Kimry sont de type urbain, et les habitants ont les habitudes du citadin (par exemple, par des prétentions à l'élégance). Jusqu'à ces derniers temps cette industrie ne figurait pas dans la « statistique des fabriques et usines » probablement parce que les patrons «se disent volontiers petits producteurs autonomes » {ibid., p. 228) . C'est la Liste qui a mentionné pour la première fois 6 ateliers de chaussures dans le rayon de Kimry, avec 15 à 40 ouvriers en atelier et sans travailleurs au dehors. Sans doute, y a-t-il là une foule de lacunes.
C'est encore à la manufacture que se rapporte l'industrie du bouton des districts de Bronnitsy et de Bogorodsk, province de Moscou. Les boutons sont faits avec les sabots et les cornes de mouton. Cette industrie emploie 487 ouvriers dans 52 établissements ; la somme de la production est de 264 000 roubles. Il y a 16 entreprises occupant moins de 5 ouvriers, 26, de 5 à 10 ouvriers et 10 ayant 10 ouvriers et plus. 10 patrons seulement n'ont pas d'ouvriers salariés : ils travaillent pour de grands entrepreneurs avec la matière première de ces derniers. Seuls les grands entrepreneurs sont tout à fait indépendants (comme il ressort des chiffres cités, ils occupent de 17 à 21 ouvriers par établissement). Ce sont eux qui figurent sans doute dans l'Index en qualité de «fabricants» (voir p. 291 : 2 établissements avec 73 ouvriers et une production de 4 000 roubles). C'est la « manufacture sérielle ». On soumet d'abord les cornes à
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l'action de la vapeur dans une isba à fourneau appelée « forge » ; on les envoie ensuite à У atelier où elles sont sciées, puis on y porte le dessin à l'estampeuse. Enfin, elles sont montées et polies à la machine. On emploie des apprentis dans cette industrie. La journée de travail est de 14 heures. Le paiement se fait généralement en marchandises. Les relations entre patrons et ouvriers sont patriarcales : le patron appelle ses ouvriers « mes enfants », et le livret de paie porte le nom de « livre des enfants » ; au moment de la paie, le patron fait la morale aux ouvriers et ne satisfait jamais entièrement leur «demande» d'argent.
L'industrie de la corne qui figure dans notre tableau des petites industries (annexe I au chapitre V, industries n"' 31 et 33) est du même type. Les koustari employant des dizaines de salariés figurent aussi dans VIndex comme « fabricants» (p. 291). On pratique dans cette industrie la division du travail, de même que la distribution du travail à domicile (aux polisseurs de peignes). Le centre de la production du district de Bogorodsk est dans le bourg Khotéïtchi, où l'agriculture passe déjà au second plan (2 494 habitants en 1897). La publication du zemstvo de Moscou Les industries artisanales du district de Bogorodsk, province de Moscou, en 1890, note avec raison que ce bourg « n'est qu'une vaste manufacture de peignes» (p. 24, souligné par nous). En 1890 on comptait dans ce bourg plus de 500 personnes occupées à l'industrie et produisant de 3,5 à 5,5 millions de peignes. « Le plus souvent le marchand de cornes est à la fois revendeur d'objets fabriqués et souvent gros fabricant de peignes. » Particulièrement pénible est la situation des patrons obligés de prendre la corne « aux pièces » : « elle est même pire que celle des ouvriers salariés des grandes entreprises». Le besoin les oblige à exploiter à fond toute la famille et à prolonger la journée de travail, à faire travailler les enfants. « En hiver, le travail à iKhotéïtchi commence à 1 heure du matin, et il est difficile de dire au juste quand il finit dans
l'isba du petit producteur « indépendant » travaillant « aux pièces ». Le paiement en marchandises est très répandu. « Ce système qu'on a eu tant de peine à déraciner des fabriques, est encore florissant dans les petites entreprises artisanales » (p. 27) . L'organisation est sans doute la même pour l'industrie de la corne dans le district de Kadnikov (province de Vologda) dans le rayon du bourg d'Oustié (appelé « Oustianchtchina ») avec ses 58 villages. M. V. Borissov {Travaux de la Commission artisanale, fasc. IX) compte ici 388 koustari avec une production de 45 000 roubles ; tous les koustari travaillent pour les capitalistes qui achètent la corne à Saint-Pétersbourg et l'écaillé de tortue à l'étranger.
En tête de la brosserie, dans la province de Moscou (voir annexe I au chapitre V, industrie n° 20) nous voyons de grands établissements avec un grand nombre d'ouvriers salariés, avec division du travail systématiquement appliquée*. Il est intéressant de noter ici le changement qui s'est opéré dans l'organisation de cette industrie de 1879 à 1895 (voir la publication du zemstvo de Moscou : Industrie des brosses d'après l'enquête de 1895). Quelques entrepreneurs aisés se sont installés à Moscou pour y exploiter cette industrie. Le nombre des industriels a augmenté de 70%, surtout celui des femmes ( + 170%) et des jeunes filles ( + 159%). Le nombre des grands ateliers employant des ouvriers salariés a diminué de 62% à 39%. La raison en est que les piatrons ont adopté le système de distribution du travail à domicile. L'usage généralisé de la perceuse (qui fait les trous dans les montures) a accéléré et facilité une des principales opérations de la fabrication des brosses. Les « monteurs » (ouvriers qui « plantent » le
* Le « scieur » découpe à la scie les montures de brosses ; le « perceur » y perce des trous ; « l'apprêteur » lessive les crins ; le « monteur » fixe ks crins; le « plaqueur » colle le placage {Recueil de rens. stat. sur la province de Moscou, t. VI, fasc. 1., p. 18).
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crin dans la monture) ont été de plus en plus demandés, et cette opération, se spécialisant de plus en plus, échoit maintenant aux femmes, main-d'œuvre meilleur marché. Les femmes fixent le crin à domicile, à tant la pièce. Ainsi, l'intensification du travail à domicile est due ici au progrès technique (tour à vrille ), au progrès de la division du travail (les femmes ne font que fixer les crins), au progrès de l'exploitation capitaliste (le travail des femmes et des jeunes filles revient à meilleur compte). Cet exemple illustre fort bien que le travail à domicile n'exclut nullement la notion: de manufacture capitaliste ; au contraire, il est parfois même un signe de son développement ultérieur.