Industries de traitement des produits minéraux
Dans les industries céramiques un exemple de la manufacture capitaliste nous est fourni par la région de Gjel (embrassant 25 villages, des districts de Bronnitsy et de Bogorodsk de la province de Moscou). Les données statistiques qui s'y rapportent figurent dans notre tableau des petites industries (annexe I au chapitre V, industries n" 15, 28 et 37). On voit par là que, malgré les distinctions énormes qui existent entre les trois industries de Gjel : poterie, porcelainerie et peinture, la transition entre les divers groupes d'établissements dans chaque industrie aplanit ces distinctions, et nous avons ainsi toute une série d'ateliers de dimensions régulièrement croissantes. Voici la moyenne des ouvriers par établissements dans les différents groupes de ces trois industries : 2,4 — 4,3 — 8,4 — 4,4 — 7,9 — 13,5 — 18 — 69 — 226,4. Cela veut dire que la série commence à l'atelier infime pour en arriver au plus grand. L'appartenance des grandes entreprises à la manufacture capitaliste (en tant qu'elles n'ont pas introduit la machine et ne se sont pas devenues des fabriques) est hors de doute. Mais ce
qui importe surtout, c'est que les petits établissements sont rattachés aux grands ; que nous voyons ici une seule et même structure industrielle, et non des ateliers isolés relevant tantôt d'un type d'organisation économique, tantôt d'un autre. « Gjel forme un tout économique » (Issaïev, 1. c, p. 138) et les grands ateliers de la région sont nés des petits d'une façon lente et par degrés (ibid., p. 121). La fabrication est manuelle *, avec application considérable de la division du travail : chez les potiers nous voyons des tourneurs (spécialisés selon les variétés de poterie), des ouvriers qui cuisent le produit, etc., parfois même un ouvrier qui prépare spécialement les couleurs. Chez les porcelainiers, la division du travail est poussée très loin : broyeurs, tourneurs, enfourneurs, chauffeurs, peintres, etc. Les tourneurs se spécialisent même selon les variétés de poteries (cf. Issaïev, /. c, p. 140 : dans un cas, la division du travail a auginenté le rendement de 25%). Les ateliers de peinture qui travaillent pour les porcelainiers ne sont donc que des succursales de leur manufacture exécutant telle opération de détail. Ce qui est caractéristique de la manufacture capitaliste déjà constituée, c'est que la force physique elle aussi y devient une spécialité. Ainsi, dans certains villages de Gjel presque tous les habitants sont occupés à extraire la terre glaise ; pour les travaux pénibles qui ne demandent pas d'habileté particulière (travail du broyeur), on embauche presque exclusivement des ouvriers venus des provinces de Toula et
* Notons que dans celte industrie comme dans les industries textiles ci-dessus décrites, la manufacture capitaliste est, à proprement parler, le régime économique d'hier. L'époque d'après l'abolition du serv:ge se caractérise par la transformation de cette manufacture en grande industrie mécanique. Le nombre des usines de Gjel qui emploient des machines à vapeur était de I en 1866, 2 en 1879, 3 en 1890 (d'après l'Annuaire du Ministère des Finances, fasc. l. et Vindex pour 1879 et 1890).
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de Riazan, plus forts et plus résistants que les habitants chétifs de Gjel. Le paiement en marchandises est très répandu. L'agriculture est en mauvais état. « Les habitants de Gjel sont une race en dégénérescence» (Issaïev, p. 168) ; épaules étroites, faibles de poitrine, peu robustes ; les peintres perdent la vue de bonne heure, etc. La division capitaliste du travail casse l'homme et le mutile. La journée de travail est de 12 à 13 heures.
8. Industrie des traitements des métaux. Les industries de Pavlovo
Les célèbres ateliers de serrurerie sur acier de Pavlovo intéressent tout un rayon du district de Gorbatov, province de Nijni-Novgorod, et du district de Mourom, province de Vladimir. L'origine de ces industries est très ancienne : Smirnov indique qu'en 1621 il y avait à Pavlovo (d'après les anciens livres de cens) onze forges. Vers le milieu du XIXe siècle ces industries formaient déjà un réseau très étendu de rapports capitalistes parfaitement établis. Après l'abolition du servage, elles continuèrent à se développer en étendue et en profondeur. Le recensement du zemstvo de 1889 établit que dans 13 cantons et 119 villages du district de Gorbatov elles groupaient 5 953 feux avec 6 570 ouvriers mâles (soit 54% du nombre total des ouvriers de ces villages) et 2 741 vieillards, -adolescents et femmes, au total 9 311 personnes. Dans le district de Mourom M. Grigoriev comptait, en 1881, 6 cantons industriels, 66 villages, 1 545 feux et 2 205 ouvriers mâles (39% du nombre total des ouvriers de ces villages). Non seulement il s'est formé de grands villages industriels ne s'adonnant pas à l'agriculture (Pavlovo, Vorsma), mais les paysans des environs étaient eux aussi amenés à délaisser la culture du sol : en dehors de Pavlovo et de Vorsma 4 492 ouvriers s'occupaient d'industrie dans le district de Gorbatov ; 2 357 d'entre eux,
soit plus de la moitié, ne s'occupaient pas d'agriculture. La vie de centres comme Pavlovo est celle d'une vraie ville, les besoins des habitants sont infiniment plus étendus, les conditions d'existence, vêtements, genre de vie, etc., — plus cultivés que chez les paysans « incultes » des environs *.
Passant à l'organisation économique des industries de Pavlovo, il nous faut constater tout d'abord ce fait indiscutable qu'en tête des petits producteurs autonomes se trouvent les manufactures capitalistes les plus typiques. Par exemple, dans l'établissement des Zavialov (qui dès 1860 occupait dans ses ateliers plus de 100 ouvriers et qui maintenant a installé une machine à vapeur), un canif passe par 8 ou 9 mains : le forgeur, l'affûteur, le faiseur de manches (d'ordinaire, à domicile), le trempeur, la polisseuse, le finisseur, le repasseur, le poinçonneur. C'est la coopération' capitaliste très large, fondée sur la division du travail, et dans laquelle une grande partie des ouvriers de détail ne travaille pas dans l'atelier du capitaliste, mais à domicile. Voici les données de M, Labzine (1866) sur les plus gros établissements de Pavlovo, Vorsma et Vatcha pour toutes les branches d'industrie de cette région : 15 patrons employaient 500 ouvriers en atelier et 1 134 au dehors, au total 1 634 ouvriers pour une production de 351 700 roubles. Jusqu'à quel point une telle caractéristique des relations économiques est applicable actuellement à toute la région, c'est ce qui ressort des chiffres suivants ** :
* Voir plus haut sur le degré d'instruction plus élevé des habitants de Pavlovo et de Vorsma et sur l'émigration des paysans vers ces centres.
** Chiffres des Matériaux de la statistique des zemstvos et du Compte rendu de M. Annenski, ainsi que de l'enquête de A. Potressov (citée plus haut). Les chiffres pour la région de Mourom sont approximatifs. Le nombre des habitants, d'après le recensement de 1897, est de 4 674 à Vorsma, 12 431 à Pavlovo.
Localités
Nombre
de personnes exerçant une industrie et travaillant
Production approximative
en millions de
roubles
pour le marché
pour un patron
comme salariés
pour un
patron et
comme
salariés
Pavlovo
Sélitba Mourom
3lc2
Total
Ainsi, nous voyons que l'organisation de l'industrie que nous avons esquissée a la prédominance dans toutes les régions. Dans l'ensemble, les trois cinquièmes environ des ouvriers se livrent à des occupations de type capitaliste. Donc, ici de même, nous constatons que la manufacture tient, dans la structure générale de l'industrie, une place prépondérante * et se soumet la masse des ouvriers sans toutefois être à même de déraciner entièrement la petite production. La vitalité relative de cette dernière s'explique amplement, d'abord, par le fait que la production mécanique n'a point encore pénétré dans certaines branches de l'industrie de Pavlovo (par exemple, la serrurerie) ; en second lieu, par le fait que le petit producteur emploie, pour se préserver de sa déchéance, des moyens qui le font déchoir encore
* Les chiffres cités sont loin d'exprimer pleinement cette prédominance : la suite du texte montre que les petits producteurs indépendants qui travaillent pour le marché, sont soumis au capital bien plus que ceux qui travaillent pour le compte des patrons, et ceux-là à leur tour le sont encore plus que les ouvriers salariés. Les industries de Pavlovo montrent d'une façon particulièrement frappante la liaison indissoluble qui existe entre capital commercial et capital industriel, liaison propre en général à la manufacture capitaliste dans ses rapports avec les petits producteurs.
plus que l'ouvrier salarié. Ces moyens sont : la prolongation de la journée de travail, l'abaissement du niveau de vie et la diminution des besoins. « Le groupe de petits producteurs indépendants qui travaillent pour les patrons, subit de moindres oscillations de gain» (Grigoriev, 1. c, p. 65). Chez Zavialov, par ex., le faiseur de manches gagne le moins : « travaillant à domicile, il se contente d'un moindre gain » (p. 68). Les koustari qui travaillent «pour les fabricants» « peuvent gagner un peu plus que la moyenne du rendement de l'artisan qui porte son produit sur le marché. L'augmentation du gain est surtout appréciable chez les ouvriers qui logent dans la fabrique même » (p. 70) *. La journée de travail dans les «fabriques » dure 14,5-15 heures, avec un maximum de 16 heures. « Chez les koustari travaillant à domicile, elle n'est jamais inférieure à 17 heures et atteint parfois 18 et même 19 heures par jour» [ibld.). Il n'y aurait rien d'étonnant si la loi du 2 juin 1897 ^^ amenait ici une augmentation du travail à domicile ; il y a longtemps que ces koustari-là devraient consacrer tous leurs efforts pour obtenir des patrons l'ouverture de fabriques. Que le lecteur se rappelle aussi les fameuses « avances », Г« échange », la « mise en gage des femmes » et toutes autres formes d'asservissement et d'humiliation personnelle existant à Pavlovo et dont le poids écrase le petit producteur soit-disant indépendant'^*. Heureusement, la grande industrie mécanique en développement rapide ne s'accommod'e
* Le lien avec la terre joue, lui aussi, un rôle important dans la diminution du gain. Les koustari « gagnent en moyenne moins que les serruriers de Pavlovo» (Annenski. Rapport, p. 61). On doit tenir compte, il est vrai, que les premiers ont toujours leur pain ; néanmoins « on ne saurait reconnaître que la situation du simple koustar soit meilleure que celle d'un serrurier moyen de Pavlovo» (p. 61).
** Il arrive pendant les crises que l'on travaille littéralement pour rien, on échange « le blanc contre le noir », c'est-à-dire le produit fini contre la matière première, et cela arrive «assez souvent » (Grigoriev. ibid., p. 93).
pas aussi facilement que la manufacture de ces pires formes d'exploitation. En anticipant, nous reproduisons les données relatives au progrès de la production mécanique dans cette région*.
Années
Д— tr
Nombre d'ouvriers
о В lU
Nombre d'établissements avec machines à vapeur
•a eu 5
en usine
à domicile
total
environ 1 905
environ lll'j 2 197
lîGl
Ainsi, nous voyons qu'un nombre toujours plus grand d'ouvriers s'accumule dans les grandes entreprises qui passent à l'emploi des machines**.
* Chiffres de VIndex et de la Liste pour l'ensemble de la localité, y compris Sélitba et Vatcha, avec leurs environs. L'Index pour 1890 a sans doute inclu les ouvriers à domicile dans le total des ouvriers de fabriques et usines ; nous avons établi le nombre des ouvriers à domicile approximativement, en nous bornant à faire la correction d'après les deux plus grands établissements (les Zavialov et F. Varypaïev). Pour pouvoir comparer le nombre des «fabriques et usines» figurant dans la Liste et dans les Index, il ne faut prendre en considération que les entreprises avec 15 ouvriers et plus. (Voir là-dessus le détail dans nos Etudes, article : « Contribution à notre statistique des usines et fabriques ».) (Voir Œuvres, t. 4. N.R-)
** Dans une des branches de l'industrie de Pavlovo, à savoir la fabrication des serrures, on observe au contraire une diminution du nombre des ateliers avec ouvriers salariés. A. Potressov (/. c), qui a constaté ce fait avec force détails, en a indiqué aussi la raison : la concurrence de la fabrique de serrures dans la province de Kovno (fabrique des frères Schmidt, 500 ouvriers et production de 500 000 roubles en 1890, et 625 ouvriers, une production de 730 000 roubles en 1894-1895).