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LA DIVISION DU TRAVAIL ET SON IMPORTANCE

Tirons maintenant les conclusions des faits exposés et voyons s'ils caractérisent vraiment une phase particulière du développement du capitalisme dans notre industrie.

Un trait commun à toutes les industries que nous avons examinées, c'est le maintien de la production manuelle et une division systématique du travail, pratiquée sur une grande échelle. Le processus de la production comporte plusieurs opérations de détail exécutées par divers ouvriers spécialisés. La formation de tels spécialistes est assez longue. Aussi la manufacture a pour compagnon obligé l'apprentissage. On sait que dans le cadre général de l'économie marchande et du capitalisme, ce phénomène aboutit aux pires formes de dépendance personnelle et d'exploitation *. La disparition de l'apprentissage dépend d'un plus

d'accordéons et 34 ateliers d'accordéons (voir le Mémento de la province de Toula pour 1895, Toula 1895).

* Bornons-nous à un exemple. Il existe dans le bourg de Borissovka (district de Graïvoron, province de Koursk) une industrie de peinture d'icônes qui occupe environ 500 personnes. Les artisans se passent le plus souvent d'ouvriers salaires, mais ils ont des apprentis qui travaillent de 14 à 15 heures par jour. S'ils se sont montrés hostiles au projet d'organiser une école de dessin dans le bourg, c'est par crainte de perdre la main-d'œuvre gratuite des apprentis {Comptes rendus et recherches t. I, p. 333). La situation des enfants travaillant

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haut développement de la manufacture et de la création d'une grande industrie mécanique : alors que les machines réduisent au minimum la période d'apprentissage ou que les opérations de détail deviennent si simples qu'elles peuvent être exécutées par des enfants (voir plus haut l'exem.ple du Zagarié).

Le maintien de la production manuelle comme base de la manufacture explique son immobilité relative, qui saute surtout aux yeux quand on la compare à la fabrique. La division du travail gagne très lentement en étendue et en profondeur, de sorte que la manufacture conserve pendant des dizaines (et même des centaines) d'années la forme une fois acquise : nous avons pu constater qu'un très grand nombre des industries examinées sont d'origine très ancienne, et cependant, dans la plupart d'entre elles, on n'a observé jusqu'à ces derniers temps aucune révolution importante dans les procédés de fabrication.

Quant à к division du travail, nous n'^allons pas reprendre ici les thèses universellement connues de l'économie théorique sur son rôle dans le développement des forces productives du travail. Dans la production basée sur le travail manuel, le progrès technique n'était possible que sous la forme de division du travail*. Notons deux circonstances seulement, les plus importantes, qui montrent la nécessité de la division du travail en tant que phase préparatoire de la grande industrie mécanique. Premièrement, la division du processus de production en une série d'opérations purement mécaniques et très simples permet

à domicile dans la manufacture capitaliste ne vaut pas mieux que celle des apprentis, car l'ouvrier à domicile doit augmenter sa journée de travail nec plus ultra et faire peiner toute sa famille.

* « La forme domestique de la grosse production et la manufacture sont une issue nécessaire et même jusqu'à un certain point désirable pour la petite industrie indépendante quand elle intéresse une vaste région» (Kharisoméhov, dans louriditcheski Vestnik, 1883, n" 11, p. 435).

seule d'introduire des macliines, qu'on emploie d'abord pour les opérations les plus simples et qu'on n'adapte que peu à peu aux opérations plus complexes. Ainsi, dans le tissage, le métier mécanique s'est depuis longtemps emparé de la fabrication des tissus simples, tandis que le tissage de la soie continue à se faire surtout à la main. Dans la serrurerie, la machine est employée avant tout à une des opérations les plus simples, le polissage, etc. Mais ce morcellement de la fabrication en opérations très simples, tout en étant un stade préparatoire à l'introduction de la grande production mécanique, conduit en même temps à la multiplication des petites industries. La possibilité s'offre aux habitants des alentours d'exécuter ces opérations de détail à domicile, soit sur la commande des manufacturiers et avec la matière de ces derniers (montage des crins dans la brosserie, confection des peaux de mouton, pelisses, moufles, chaussures, etc., dans l'industrie des cuirs et peaux, finissage des peignes dans l'industrie du peigne, ajustage des samovars, etc.), soit même en achetant «pour son compte» des matières premières, en faisant des pièces détachées et en les vendant aux manufacturiers (chapellerie, carrosserie, accordéons, etc.). Voilà bien un paradoxe: le développement des petites industries (parfois même « indépendantes »), comme expression du développement de la manufacture capitaliste. Et cependant, c'est un fait. « L'indépendance » de tels « koustari » est toute fictive. En dehors des autres travaux de détail, des autres parcelles du produit, leur travail ne pourrait avoir lieu, leur produit n'aurait parfois même aucune valeur d'usage. Or, la liaison ne pouvait être établie'^^ et ne l'a été effectivement que par le

* Pourquoi seul le capital pouvait-il établir cette liaison ? Parce que la production marchande amène, comme nous l'avons vu, la dispersion des petits producteurs et leur complète décomposition ; parce que les petites industries ont laissé en héritage à la manufacture les ateliers capitalistes et le capital commercial.

grand capital, qui a su dominer de toute façon la masse des ouvriers de détail. Une des erreurs fondamentales de l'économie populiste est qu'elle ignore volontairement ou déguise ce fait que le producteur parcellaire est partie intégrante de la manufacture capitaliste.

En second lieu, ce qu'il importe de souligner particulièrement, c'est la formation par la manufacture d'ouvriers habiles. La grande industrie mécanique n'aurait pas pu se développer avec une telle rapidité, après l'abolition du servage, si elle n'avait eu derrière elle une longue époque de formation des ouvriers par la manufacture. Ainsi les enquêteurs du tissage artisanal du district de Pokrov, province de Vladimir, signalent « l'habileté de métier et l'expérience » remarquables des tisserands du canton de Koudykino (c'est dans ce canton que se trouve le bourg d'Orékhovo et les fameuses fabriques Morozov) : « Nulle part. . . nous ne rencontrons une intensité pareille. . . dans le travail. . . une division du travail rigoureuse est toujours pratiquée ici entre le tisserand et le bobineur. . . Le travail antérieur. . . a appris aux gens de Koudykino. . . des procédés techniques perfectionnés. . . l'aptitude à s'orienter au milieu des difficultés diverses »*. « On ne peut construire des fabriques dans n'importe quel village en n'importe quelle quantité », lisons-nous à propos du tissage de la soie : « la fabrique doit suivre le tisserand dans les villages cij s'est formé grâce à l'émigration industrielle » (ou, ajouterons-nous, grâce au travail à domicile) « un contingent d'ouvriers connaissant le métier »**. Des établissements comme la fabrique de chaussures de Pétersbourg^'*** n'auraient pu se développer aussi vite, si dans la région de Kimry, par exemple.

* Industries de la province de Vladimir, t. IV, p. 22. ** Ibid., t. III., p. 63. *** En 1890, 514 ouvriers, montant de la production 600 000 roubles ; en 1894-1895, 845 ouvriers, production 1288 000 roubles.

des ouvriers habiles ne s'étaient pas formés au cours des siècles, qui maintenant sont en mal d'émigration, etc. C'est pourquoi, du reste, une très grande importance s'attache à la création par la manufacture de toute une série de vastes régions spécialisées dans une fabrication déterminée et qui ont formé des masses d'ouvriers habiles*.

La division du travail dans la manufacture capitaliste entraîne la déformation et la mutilation de l'ouvrier et aussi du producteur parcellaire. On voit apparaître des virtuoses et des invalides de la division du travail ; les premiers, comme exemplaires rares, qui forcent l'admiration des enquêteurs** ; les seconds formant la masse des koustari, faibles de poitrine, aux bras démesurés, à « gibbosité unilatérale»***, etc., etc.

* Le terme « métiers de gros » caractérise fort bien ce phénomène. « Depuis le XVII« siècle, lisons-nous chez Korsak, l'industrie rurale a commencé à se développer de façon appréciable : des villages entiers, situés notamment autour de Moscou, sur les grandes routes, se sont mis à pratiquer un métier déterminé ; les habitants se sont faits ici corroyeurs, là tisserands, ailleurs teinturiers, carrossiers, forgerons, etc. . . A la fin du siècle dernier ces métiers de gros, comme on les appelle quelquefois, se sont beaucoup répandus en Russie » (/. c, pp 119-121).

** Bornons-nous à deux exemples : le fameux Khvorov, serrurier de Pavlovo, faisait 24 serrures par zolotnik ; tels détails avaient à peine la grosseur d'une tête d'épingle (Labzine, Le, p. 44). Un fabricant de jouets de la province de Moscou, après avoir passé presque toute sa vie à la finition des chevaux d'altelage, était arrivé à en livrer 400 par jour. {Rec. de renseign. stat. sur la province de Moscou, t. VI, fasc. II, pp. 38-39.)

*** Voici comment M. Grigoriev caractérise les koustari de Pavlovo. « J'ai rencontré un de ces ouvriers, qui travaille depuis six ans devant le même étau et dont le pied gauche nu avait laissé dans le plancher un creux plus profond que la demi-épaisseur de la planche ; il se plaignait avec ironie amère que son patron allait le mettre à la perte quand il aurait complètement troué la planche » (ouvrage cité, pp. 108-109).

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