‹ Le développement du capitalisme en RussieChapitre 84 sur 138 · DE L'INDUSTRIE · texte numérisé non relu

DE L'INDUSTRIE

Comme il a déjà été dit, il y a un rapport étroit entre la division du travail en général et la division territoriale du travail, la spécialisation de régions déterminées dans la confection d'un produit, parfois d'une variété de produit ou même d'une certaine partie de produit. La prédominance de la production manuelle, l'existence d'une masse de petits établissements, la conservation des attaches de l'ouvrier avec la terre, la fixation de l'artisan à une spécialité: tout cela conduit infailliblement à l'isolement de telles ou telles zones industrielles de la manufacture ; parfois cet isolement local les sépare complètement du reste du monde*, auquel seuls les patrons-marchands ont alors affaire.

M. Kharisoménov, dans la tirade ci-dessous, n'apprécie pas à sa valeur la division territoriale du travail : « Les vastes étendues de l'Empire se caractérisent par des conditions naturelles très diverses : telle contrée est plus riche en forêts et en chasses, telle autre en bétail, une troisième en argile ou en mines de fer. Ces propriétés naturelles ont déterminé le caractère de l'industrie. Les grandes distances et les mauvaises communications rendaient impossible ou extrêmement onéreux le transport des matières premières. Aussi, par la force des choses, l'industrie devait-elle se loger là où la matière première était sous la main en abondance. De là le trait caractéristique de notre industrie : la spécialisation de la production des marchandises à l'intérieur de vastes régions d'un seul tenant» {louriditcheski Vestnik, 1. c, p. 440).

La division territoriale du travail est un trait caractéristique non pas de notre industrie, mais de la manufacture

* L'industrie des petits-gris dans le district de Kargopol, celle des cuillers dans le district de Sémionov.

(en Russie et ailleurs) ; les petites industries n'ont pas créé de régions aussi étendues, la fabrique a troublé leur isolement et facilité le transfert des établissements et des masses ouvrières sur d'autres points. La manufacture ne crée pas seulement des régions d'un seul tenant, mais elle introduit aussi la spécialisation à l'intérieur de ces régions (la division du travai,! par marchandises). L'existence de la matière première dans une localité donnée n'est nullement obligatoire pour la manufacture ni même une règle pour elle, puisque la manufacture suppose des relations commerciales assez étendues*.

Les traits déjà signalés de la manufacture sont en corrélation avec le fait qu'à ce stade de l'évolution capitaliste correspond une forme particulière de séparation de l'agriculture et de l'industrie. L'industriel le plus typique n'est plus désormais le paysan, mais l'ouvrier spécialisé ne s'occupiant pas d'agriculture (à l'autre pôle, le marchand et le propriétaire d'atelier). Dans la plupart des cas (comme nous l'avons vu plus haut) les métiers organisés sur le type de la m.anufacture ont des centres non agricoles : soit des villes, soit (bien plus souvent) des bourgs dont les habitants ne s'occupent presque pas d'agriculture, et qui doivent être rangés parmi les localités à caractère commercial ou industriel. La séparation de l'industrie et de l'agriculture a ici des raisons profondes, qui prennent leurs racines à la fois dans la technique de la manufacture, dans son régime économique et dans les particularités du genre de vie (ou de la culture). La technique attache l'ouvrier à une spécialité et le rend, par suite, d'un côté, inapte à l'agriculture (manque de forces, etc.) ; d'un autre côté, elle deman-

* Les matières premières importées (c'est-à-dire non locales) sont traitées par les tissages, par les industries du cuir de Pavlovo, de Gjel, de Perm, etc. (Cf. Etudes, pp. 122-124). (Voir Œuvres, t. 2, pp. 340- 342. N.R.)

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de la pratique prolongée et ininterrompue de son métier. Le régime économique de la manufacture se caractérise par une décomposition infiniment plus profonde des ouvriers que dans les petites industries ; or, nous avons vu que dans ces dernières, parallèlement à la décomposition dans l'industrie, se poursuit la décomposition dans l'agriculture. Etant donné la paupérisation complète de la masse des producteurs, condition et conséquence de la manufacture, son personnel ouvrier ne peut pas se recruter parmi les agriculteurs plus ou moins aisés. Aux particularités culturelles de la manufacture appartiennent: 1. la très longue (parfois séculaire) existence du métier qui laisse une empreinte particulière sur la population ; 2. le niveau de vie plus élevé de la population*. Nous allons parler plus en détail de cette dernière particularité, mais d'abord notons que la manufacture ne sépare pas complètement l'industrie de l'agriculture. Avec la technique manuelle, les grands établissements ne peuvent refouler définitivement les petits, surtout quand les petits producteurs lallongent leur journée de travail et abaissent le niveau de leurs besoins : dans ces conditions, la manufacture, comme nous l'avons vu, déve-

* M. V. V. assure dans ses Esquisses de l'industrie artisanale que « chez nous . . . existent très peu do coins peuplés de l<oustari ayant complètement abandonné l'agriculture» (p. 36), — nous avons montré plus haut qu'il en existe au contraire un très grand nombre, — et que « les faibles traces de division du travail que nous observons dans notre patrie doivent être attribuées moins à l'énergie du progrès industriel qu'à la fixité des proportions de la propriété terrienne des paysans.. .» (40). M. V. V. ne remarque pas que ces «coins de koustari » se distinguent par un régime spécifique de la technique, de l'économie et de la culture, qu'ils caractérisent une phase particulière du développement du capitalisme. Ce qui importe, c'est que les «bourgs industriels » ont pour la plupart reçu le «lot minimum » (p. 39) — (en 1861, quand leur vie industrielle datait déjà de dizaines et parfois de centaines d'années !) — et, bien entendu, n'était cette faute des autorités, il n'y aurait pas eu de capitalisme.

loppe même les petites industries. Il est donc naturel de voir se former dans la plupart des cas, autour d'un centre de manufacture non agricole, toute une périphérie d'agglomérations agricoles dont les habitants exercent aussi des industries. Là aussi apparaît donc clairement le caractère transitoire de la manufacture entre la petite production manuelle et la fabrique. Si même en Occident la période manufacturière du capitalisme n'a pu amener la séparation complète des ouvriers industriels de l'agriculture*, cette séparation devait forcément tarder en Russie, où de nombreuses institutions subsistent qui ont pour fonction d'attacher les paysans à la terre. C'est pourquoi, nous le répétons, le type le plus fréquent de la manufacture capitaliste russe est un centre non agricole, qui attire à lui les habitants des villages environnants, mi-agricoles, mi-industriels, et domine ces villages.

Fait particulièrement intéressant, c'est le niveau de culture plus élevé de la population de ces centres non agricoles. Une proportion moins grande d'illettrés, un niveau beaucoup plus élevé de besoins et de vie, le désir de se distinguer nettement de la masse « inculte » des « culs-terreux » ; tels sont d'ordinaire les traits distinclifs des habitants de pareils centres**. On conçoit l'importance énorme

* Bas Kapital, F, pp. 779-780^».

** L'importance de ce fait nous oblige à compléter les données du paragraphe II. Le bourg de Boutourlinovka (district de Bobrov, province de Voronèje) est un des centres de l'industrie du cuir. Il compte 3 681 feux, dont 2 383 ne s'occupent pas d'agriculture, et plus de 21 000 habitants. Les feux où les gens savent lire et écrire se chiffrent par 53% contre 38% dans le district (Recueil de la statistique des zemsivos sur le district de Bobrov). Le bourg de Pokrovskaïa et le village de Balakovo (province de Samara) ont chacun plus de 15 000 habitants, dont beaucoup sont venus d'ailleurs. Le nombre de paysans sans exploitation est de 50% et 42%. Le nombre des personnes sachant lire et écrire dépasse la moyenne. La statistique établit que les localités commerciales et industrielles se distinguent en général par une

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de ce fait qui témoigne nettement du rôle historique progressif du capitalisme et, qui plus est, d'un capitalisme purement « populaire », que même le plus ardent populiste n'aurait sûrement pas le courage de déclarer « artificiel », l'immense majorité de ces centres étant rangée habituellement dans l'industrie artisanale ! Le caractère transitoire de la m.anufacture se manifeste ici de même, car elle ne fait que commencer la transformation morale de la population, et c'est la grande industrie mécanique qui l'achève.

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