V. LE REGIME ECONOMIQUE DE LA MANUFACTURE
Dans toutes les industries que nous avons passées en revue et qui sont organisées sur le type de la manufacture, la grande masse des ouvriers n'est pas indépendante, elle est soumise au capital et touche seulement un salaire, ne possédant ni matière première, ni produit fini. Au fond, l'immense majorité des ouvriers de ces « industries » sont des ouvriers salariés, quoique cet état de fait n'arrive jamais, dans la manufacture, aux formes pures et achevées
moindre proportion d'illettrés et par « l'apparition en masse de feux sans exploitation » (Recueil de la statistique des zemstvos sur les districts de NoYoouzensk et de Nikolaïev). Pour le niveau culturel plus élevé des artisans, cf. encore Travaux de la Commission artisanale, t. III, p. 42; t. VII, p. 914; Smirnov, /. c, p. 59; Grigoriev, /. c, pp. 106 et suiv. ; Anneski, / c, p. 61: Recueil de Nijni-Novgorod, t. II, pp. 223-239; Comptes rendus et recherches, t. II, p. 243; III, p. 151. Ensuite, les Petites industries de la province de Vladimir, III, p. 109, oLi l'auteur M. Kharisoménov reproduit en termes vivants la conversation qu'il eut avec son postillon, tisserand de soie. Celui-ci critiquait durement et sans pitié la sombre existence du paysan, le bas niveau de ses besoins, son inculture, etc., et finit par cette exclamation : «Ah, mon Dieu, quand on pense au mal qu'on se donne pour vivre !» On a remarqué depuis longtemps que le paysan russe est surtout pauvre par la conscience de sa pauvreté. Quant à l'ouvrier de 1? manufacture capitaliste (sans parler de la fabrique), force est de dire que sous ce rapport, c'est un homme relativement riche.
qui sont propres à la fabrique. Dans la manufacture, le capital commercial s'entrelace de la façon la plus variée avec le capital industriel et la dépendance de l'ouvrier par rapport au capitaliste prend une infinité des formes et de nuances, depuis le travail salarié dans l'atelier, en passant par le travail à domicile pour le «patron», jusqu'à la dépendance dans l'achat de la matière première ou la vente du produit. A côté de la masse des ouvriers dépendants subsiste près de la manufacture un nombre plus ou moins important de producteurs /75^W(io-indépendants. Mais toutes ces formes disparates de la dépendance ne font que déguiser ce trait fondamental de la manufacture qui fait que la division entre représentants du travail et du capital s'y manifeste désormais dans toute sa vigueur. Vers l'époque de l'émancipation des paysans, cette division avait déjà été scellée dans les gros centres de notre manufacture par la tradition successive de plusieurs générations. Dans toutes les « industries » considérées plus haut, nous voyons la masse de la population dénuée de tout moyen de subsistance autre que le travail dans la dépendance de la classe possédante, et, de l'autre côté, une petite minorité d'industriels aisés détenant (sous telle ou telle forme) la production presque entière de la région. C'est ce fait essentiel qui imprime à notre manufacture un caractère capitaliste fortement accusé, contrairement à la phase précédente. Là aussi il y avait dépendance envers le capital et le travail salarié, mais ils ne prenaient encore aucune forme définitive, ils n'embrassaient pas encore la masse des industriels et la masse de la population, ils n'entraînaient pas la division entre les différents groupes de participants à la production. La production elle-même conserve encore dans la phase précédente des proportions réduites, la différence entre patrons et ouvriers est relativement peu importante ; on ne voit presque pas de grands capitalistes (qui sont toujours à la tête de la manufacture), non plus que d'ouvriers de détail
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attachés à une seule opération et, par suite, attachés au capital qui réunit ces opérations de détail en un seul mécanisme de production.
Le témoignage suivant d'un auteur ancien confirme avec éloquence cette interprétation des données que nous avons relatées plus haut : «A Kimry, comme d'ailleurs dans les autres bourgs réputés riches de Russie, par exemple à Pavlovo, la moitié de la population est composée de miséreux réduits à la mendicité. . . L'ouvrier qui tombe malade, et à plus forte raison s'il n'a personne, risque de rester la semaine suivante sans un morceau de pain »*.
Ainsi donc, dès après 1860, on a vu se manifester ce trait économique essentiel de notre manufacture : l'opposition entre la « richesse » de toute une série de « bourgs » «renommés» et la prolétarisation intégrale de l'immense majorité des koustari. En même temps — et les deux faits sont directement liés — les ouvriers les plus typiques de la manufacture (c'est-à-dire ceux qui ont rompu entièrement ou presque avec la terre) gravitent déjà vers le stade suivant et non plus vers le stade précédent du capitalisme, se rapprochent davantage de l'ouvrier de la grande industrie mécanique que du paysan. Les chiffres cités sur le niveau culturel des koustari en témoignent avec éloquence. Cependant on ne saurait étendre cette appréciation à l'ensemble du personnel ouvrier de la manufacture. La conservation d'une masse de petits établissements et de petits patrons, la conservation d'attaches avec la terre et le développement très étendu du travail à domicile : tout cela aboutit au fait qu'un très grand nombre de kousbari de la manufacture penchent encore du côté de la paysannerie, de la transforma-
* N. Ovsiannikov. «La Haute-Volga et la foire de Nijni-Novgorod >\ Article du Recueil de Nijni-Novgorod, t. Il (N.-N. 1869) L'auteur s'appuie sur des chiffres de 1865 relatifs à Kimry. Dans son étude de la foire, cet auteur définit le régime économique et social des industries qui y sont représentées.
Hon en petits patrons, du côté du passé et non de i'avenir''\ se leurrent encore de toutes sortes d'illusions sur la possibilité (grâce à un travail intense, à l'épargne et à leur adresse) de devenir patrons indépendants**. Voici une appréciation remarquablement juste de ces illusions petitesbourgeoises, faite par l'investigateur des petites industries de la province de Vladimir :
« La victoire définitive de la grsnde industrie sur la petite, la concentration dans les murs d'une même fabrique de soie des ouvriers disséminés entre de nombreux ateliers familiaux n'est qu'une question de temps, et plus tôt cette victoire viendra, mieux cela vaudra pour les tisserands.
L'organisation actuelle de l'industrie de la soie se caractérise par l'instabilité et l'indétermination des catégories économiques, par la lutte de la grande production contre la petite et contre l'agriculture. Cette lutte entraîne le petit patron et le tisserand dans les flots de l'agitation sans rien leur donner, mais en les détachant de l'agriculture, les accablant de dettes et en pesant sur eux de tout son poids en période de stagnation. La concentration de la production ne diminuera pas le salaire du tisserand, mais elle rendra inutiles les promesses, les soûleries, les avances hors de proportion avec leurs gains annuels, par quoi on cherchait à se les attirer. A mesure que leur concurrence mutuelle s'affaiblira, les fabricants perdront tout intérêt à dépenser des sommes importantes pour empêtrer le tisserand de dettes. De plus, la grande production oppose si nettement les intérêts du fabricant et ceux des ouvriers, la richesse de l'un et la misère des autres, que jamais l'idée ne viendra au tisserand de se faire lui-même fabricant. La petite production ne donne pas au tisserand plus que la grande, mais elle n'a pas le caractère stable de cette dernière et, par suite, elle le corrompt bien davantage. De fausses perspectives d'avenir s'offrent au tisseur, il attend le moment qui lui permettra de faire battre son méfier à lui. Pour atteindre cet idéal il fait tous ses efforts, s'endette, vole, ment, ses camarades ne sont plus pour lui
* Exactement comme leurs idéologues populistes. ** Pour tels héros solitaires du travail isolé (dans le genre des Doujkine des Esquisses de Pavlovo de V. Korolenko) une pareille métamorphose en période manufacturière est encore possible, mais elle ne l'est certainement pas pour la masse des ouvriers de détail ne possédant rien.
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des compagnons d'infortune, mais des ennemis, des concurrents dans ia conquête de ce même misérable métier qu'il rêve d'avoir dans un lointain avenir. Le petit patron ne se rend pas compte de sa nullité économique, il cherche à se faire bien venir des revendeurs et des fabricants, cache aux camarades les lieux et les conditions d'achat de la matière première et de vente du produit. Et s'imaginant être un patron indépendant, il devient un misérable instrument volontaire, un jouet entre les mains des gros marchands. A peine sorti de la boue, propriétaire de 3 ou 4 métiers à tisser, il parle déjà de la dure situation du patron, de la paresse et de l'ivrognerie des tisserands, de la nécessité d'assurer le fabricant contre le non-remboursement des avances. Le petit patron, c'est le principe am.bulant de la servilité indus-' trielle, comme au bon vieux temps le majordome et le porte-clefs étaient la servilité féodale en personne. Quand les instruments de production ne sont pas complètement détachés du producteur et qu'à ce dernier s'offre la possibilité de devenir patron indépendant ; quand l'abîme économique entre le revendeur et le tisserand est comblé par les fabricants, petits patrons et koulaks qui contrôlent et exploitent les catégories économiques inférieures, exploités eux-mêmes par les catégories supérieures, la conscience sociale des travailleurs s'obscurcit, et leur imagination est corrompue par des fictions. Là où il devrait y avoir solidarité, c'est la concurrence qui intervient et l'on voit se coaliser les intérêts de groupes économiques proprement hostiles les uns aux autres. Sans se contenter de la seule exploitation écono-s mique, l'organisation moderne de l'industrie de la soie trouve ses agents parmi les exploités qu'elle charge du soin d'obscurcir la conscience et de corrompre le cœur des travailleurs » {Les petites industries de la province de Vladimir, fasc. III, pp. 124-126).