LE « REVENDEUR » ET LE « FABRICANT
Des données rapportées plus haut il ressort qu'à côté des grands ateliers capitalistes on rencontre toujours dans cette phase de développement du capitalisme un nombre assez important de petites entreprises qui, numériquement, ont même la prédominance ; elles jouent cependant un rôle subordonné dans l'ensemble de la production. Cette conservation (et même le développement, comme nous l'avons vu
plus haut) des petites entreprises sous le régime de la manufacture est un phénomène bien naturel. Dans la production manuelle les grands établissements n'ont pas l'avantage décisif sur les petits ; la division du travail, en créant des opérations de détail très simples, favorise l'apparition des petits ateliers. C'est pourquoi l'existence d'un petit nombre d'établissements relativement grands à côté d'un grand nombre de petits, est caractéristique de la manufacture capitaliste. Y a-t-il un lien quelconque entre les uns et les autres ? Les données ci-dessus analysées ne laissent subsister aucun doute à ce sujet : ce lien est des plus étroits ; les grands établissements naissent précisément des petits ; les petits ne sont parfois que des sections extérieures de la manufacture ; dans l'immense majorité des cas le capital commercial appartenant aux grands propriétaires et qui se soumet les petits, sert de liaison entre les uns et les autres. Le patron d'un grand atelier doit faire en grand l'achat de la matière première et la vente des produits ; plus son chiffre d'affaires est grand, et moindres sont (par unité de produit) les frais d'achat et de vente de la marchandise, frais de triage, d'entrepôt, etc., etc. C'est alors qu'apparaissent la revente en détail de la matière première aux petits patrons et l'achat en bloc de leurs produits, que le manufacturier revend comme les siens propres*. Si, comme cela
* Ajoutons un exemple de plus à ceux qui précèdent. Dans l'industrie du meuble de la province de Moscou (renseignements de 1876, empruntés au livre de M. Issaïev) les gros industriels sont les Zénine, qui ont introduit la fabrication du meuble de luxe et « éduqué des générations d'habiles artisans ». En 1845 ils ont monté une scierie (en 1894-1895, 12 000 roubles, 14 ouvriers, 1 machine à vapeur). Notons que cette industrie totalisait, estimait-on, 708 établissements, 1 979 ouvriers, dont 846 = 42,7% salariés et.une production de 459 000 roubles. Dès après 1860, les Zénine commencent à acheter la matière première en gros, à K4jni-Novgorod. Ils achètent les planches par v.-agons à raison de 13 roubles le cent et les revendent aux petits producteurs autonomes à raison de 8 à 20 roubles. Dans 7 villages (comptant 116
arrive souvent, l'asservissement et l'usure viennent s'ajouter à ces opérations de vente de la matière première et d'achat de produits ; si le petit patron prend des matériaux à crédit et livre son produit en paiement de la dette, le grand manufacturier tire de son capital un haut profit tel qu'il n'aurait jamais tiré d'ouvriers salariés. La division du travail donne une nouvelle impulsion au développement de ces rapports de dépendance des petits propriétaires vis-à-vis des grands : ces derniers distribuent la matière première pour être traitée à domicile (ou pour lui faire subir certaines opérations de détail), ou bien achètent aux koustari des pièces détachées, certaines qualités du produit, etc. Bref, la liaison la plus intime et la plus indissoluble entre le capital commercial et le capital industriel est une des caractérisitiques les plus nettes de la manufacture. Le « revendeur » presque toujours se confond avec le manufacturier (ou avec le « fabricant », suivant l'expression courante, d'ailleurs inexacte, qui voit dans tout atelier plus ou moins important une «fabrique»). C'est pourquoi, dans l'immense majorité des cas, les chiffres sur l'étendue de la production des grands établissements ne donnent encore aucune idée de leur rôle véritable dans nos « petites industries »=*= ; en effet,
travailleurs), la plupart vendent leurs meubles à Zénine qui possède à Moscou un dépôt de meubles et de feuilles de placage (fondé en 1874), faisant pour 40 000 roubles. Environ 20 producteurs isolés travaillent pour les Zénine.
* Voici un exemple pour illustrer ce qui est dit dans le texte. Il existe dans le bourg de Néguino du district de Troubtchevsk, province d'Orel, une huilerie avec 8 ouvriers et une production de 2 000 roubles (Index pour 1890). Cette petite usine paraîtrait indiquer que le rôle du capital dans l'industrie locale des huiles est très restreint. Mais faible développement du capital industriel veut dire seulement développement intense du capital commercial et usuraire. Le Recueil de la statistique des zemstvos nous apprend que sur les 186 feux de ce village 160 sont complètement asservis par l'usinier de l'endroit qui acquitte même pour eux tous les impôts, leur prête tout le nécessaire (et cela depuis de longues années) et prend en remboursement le chan-
les propriétaires de ces établissements exploitent non seulement le travail des ouvriers dans leurs ateliers, mais lûussi celui d'une masse d'ouvriers à domicile et même (de jacto) celui d'une masse de petits patrons prétendument indépendants, à l'égard desquels ils font figure de « revendeurs »*. Les données sur la manufacture russe font donc ressortir de façon saisissante la loi établie par l'auteur du Capital, d'après laquelle le degré de développement du capital commercial est en raison inverse du degré de développement du capital industriel. En effet, nous pouvons caractériser toutes les petites industries décrites au paragraphe II comme suit : moins on y voit de grands ateliers, et plus la « revente » y prospère, et inversement ; ce qui change, c'est seulement la forme du capital qui domine dans un cas comme dans l'autre, et qui met le koustar « indépendant » dans une situation souvent infiniment pire que celle de l'ouvrier salarié.
L'erreur fondamentale de l'économie populiste est qu'elle ignore volontairement ou déguise les rapports entre les grands et les petits établissements d'une part, entre le capital commercial et le capital industriel, de l'autre. « Le fabricant de Pavlovo n'est autre chose qu'une variété un peu plus compliquée du revendeur », dit M. Grigoriev (/ c, p. 119). Cette vérité est valable non pour le seul bourg de Pavlovo, mais pour la plupart des industries organisées sur le type de la manufacture capitaliste ; l'inverse est tout
vre à prix réduit. La masse des paysans de la province d'Orel se trouve dans le même état d'asservissement. Peut-on dans ces conditions se réjouir du faible développement du capital industriel ?
* On peut imaginer le tableau de l'organisation économique de ces « petites industries », qui s'obtient en mettant de côté les grands manufacturiers (quand il s'agit d'eux, ce n'est plus l'industrie artisanale, mais la fabrique et l'usine!), et en représentant les «revendeurs » comme un phénomène « au fond tout à fait superflu et dû uniquement à la mauvaise organisation de l'écoulement des produits » (M. V. V. Esquisses de l'industrie artisanale, p. 150) !
aussi vrai : le revendeur dans la manufacture est une variété plus compliquée de «fabricant»; c'est là au reste, l'un des traits essentiels qui permet de distinguer entre le revendeur dans la manufacture et celui dans les petites industries paysannes. Mais voir dans cette connexion entre le « revendeur » et le « fabricant », on ne sait quel argument en faveur de la petite industrie (comme le pensent M. Grigoriev et nombre d'autres populistes), c'est faire. une déduction absolument arbitraire et violenter les faits pour l'amour d'une idée préconçue. Une série de données témoignent, comme nous l'avons vu, que joindre le capital commercial au capital industriel aggrave notablement la situation du producteur immédiat, relativement à celle de l'ouvrier salarié, allonge sa journée de travail, diminue son gain et retarde son développement économique et culturel,
VII. LE TRAVAIL A DOMICILE POUR LE CAPITALISTE COMME APPOINT DE LA MANUFACTURE
Le travail à domicile pour le capitaliste, c'est-à-dire le traitement domestique, payable à la pièce, de la matière première fournie par l'entrepreneur, se rencontre aussi, comme il a été indiqué au chapitre précédent, dans les petites industries paysannes. Nous verrons plus loin qu'il se rencontre de même (sur une grande échelle) à côté de la fabrique, c'est-à-dire de la grande industrie mécanique. Ainsi le travail à domicile pour le capitaliste se retrouve à toutes les phases du développement du capitalisme dans l'industrie, mais il est surtout caractéristique de la manufacture. Les petites industries paysannes, aussi bien que la grande industrie mécanique, se dispensent aisément du travail à domicile. Quant à la période manufacturière du capitalisme avec — chose qui lui est propre, — la conservation de l'attachement du travailleur à la terre, et l'abondance des petits établissements autour des grands, il est
difficile, voire impossible de se la représenter sans distribution de travail à domicile*. Et en effet, les données russes témoignent, ainsi qu'on l'a vu, que dans les industries organisées sur le type de la manufacture capitaliste, la distribution de travail à domicile est largement pratiquée. Nous croyons donc très juste d'analyser dans ce chapitre, ei non ailleurs, les caractéristiques du travail à domicile pour le capitaliste, encore que certains des exemples que nous rapportons plus loin ne puissent s'appliquer spécialement à la manufacture.
Notons tout d'abord l'abondance des intermédiaires entre le capitaliste et le travailleur à domicile. Le gros entrepreneur ne peut distribuer lui-même la matière première à des centaines et des milliers d'ouvriers dispersés parfois dans différentes localités ; il apparaît nécessairement des intermédiaires (dans certains cas même une hiérarchie d'intermédiaires) qui prennent la matière première en gros et la distribuent en détail. Il en résulte un véritable sweating System, système à faire suer sang et eau, système d'exploitation très intense : le « maître-artisan » placé tout près du travailleur (ou Г« ouvrier en chambre » ou la « marchande » dans l'industrie de la dentelle, etc., etc.) sait mettre à profit jusqu'au moindre moment de gêne de l'ouvrier et découvre des procédés d'exploitation qui seraient impossibles dans un grand établissement et qui échappent absolument à tout contrôle, à toute surveillance**.
* On sait qu'en Occident aussi la période manufacturière du capitalisme s'est distinguée par un large développement du travail à domicile, par ex., dans le tissage. Il est intéressant de noter que Marx, en décrivant la fabrication des montres, comme un exemple classique de la manufacture, indique que le cadran, le ressort et le boîtier sont rarement fabriqués dans la manufacture même et que, d'une façon générale, l'ouvrier de détail travaille souvent à domicile {Das Kapital, I, 2-te Aufl., pp. 353-354)32.
*♦ C'est une des raisons pour laquelle, entre autres, la fabrique lutte contre ces intermédiaires, par exemple, contre les « tâcherons »,
A côté du sweatîng System, et comme une de ses formes si l'on veut, il convient de mentionner le truck-system ou le payement en vivres, système proscrit à la fabrique, mais qui continue à régner dans les industries artisanales, notamment quand le travail est distribué à domicile. Ci-dessus, en décrivant les diverses industries, nous avons cité des exemples de cette pratique très répandue.
Poursuivons. Le travail à domicile pour le capitaliste entraîne des conditions de travail extrêmement antihygiéniques. La misère absolue de l'ouvrier, l'impossibilité complète de réglementer de quelque manière les conditions de travail, le même local servant d'atelier et d'habitation : telles sont les conditions qui transforment le logis des ouvriers à domicile en foyers d'abomimations sanitaires et de maladies professionnelles. Dans les grandes entreprises la lutte est encore possible contre cet état de choses. Le travail à domicile, lui, est à cet égard la forme la plus « libérale» de l'exploitation capitaliste.
La longueur démesurée de la journée de travail est aussi un des traits caractéristiques du travail à domicile pour le capitaliste et des petites industries en général. Nous avons rapporté plus haut quelques exemples de la longueur comparée de la journée de travail dans les « fabriques » et chez les petits producteurs autonomes.
Les femmes et les enfants dès le plus jeune âge sont presque toujours appelés à concourir à la production domes-
ouvriers qui emploient à leur compte des ouvriers auxiliaires. Cf. Kobéliatski : Mémento des fabricants, etc. St-Ptb 1897, pp. 24 et suivantes. Toutes les publications relatives aux petites industries abondent en faits témoignant de l'exploitation sans nom des koustari par les intermédiaires lors de la distribution du travail à domicile. A titre d'exemple, signalons l'opinion de M. Korsak, /. c, p. 258, les descriptions du tissage artisanal (citées plus haut), celles d industries féminines dans la province de Moscou (Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VI et VII) et beaucoup d'autres.
tique. Voici à titre d'illustration quelques chiffres tirés de la description des industries féminines dans la province de Moscou. 10 004 femmes sont employées au dévidage du fil de coton. Les enfants commencent à travailler à 5-6 ans (!), gain journalier 10 kopecks, gain annuel 17 roubles. La journée dans les industries féminines atteint en général 18 heures. Dans le tricotage on commence à travailler à 6 ans, gain journalier 10 kopecks, annuel 22 roubles. Au total, pour les métiers féminins: 37 514 ouvrières; elles commencent à travailler à 5-6 ans (dans 6 industries sur 19, ces 6 industries donnent 32 400 ouvrières) ; gain journalier moyen 13 kopecks, annuel 26 roubles 20 kopecks*.
Un des aspects les plus nuisibles du travail à domicile pour le capitaliste est qu'il entraîne l'abaissement du niveau des besoins du travailleur. L'entrepreneur se voit à même de recruter des ouvriers dans des coins perdus où le niveau de vie de la population est particulièrement bas et où l'attachement à la terre permet de travailler à vil prix. Ainsi, le propriétaire d'une entreprise rurale fabriquant des bas, explique qu'à Moscou le loyer est cher et qu'il faut « donner- aux ouvrières du pain blanc. . . Tandis que chez nous elles travaillent dans leurs isbas et mangent du pain noir. . . Comment Moscou pourrait-elle se mesurer avec nous ? »** Dans l'industrie du dévidage du fil de coton le salaire excessivement bas s'explique par le fait que pour les femmes des paysans, pour leurs filles, etc., ce n'est là qu'un gain accessoire. «Ainsi le système actuel de cette production réduit à un chiffre impossible le salaire de ceux qui en vivent exclusivement ; il abaisse le salaire de ceux
* Mme Gorbounova, qui a décrit les industries féminines, évalue à tort à 18 kopecks et 37 roubles 77 ; elle opère avec les seules données moyennes pour chaque industrie sans tenir compte du nombre des ouvrières, qui varie d'une industrie à l'autre ^^.
** Recueil des renseignements statistiques sur la province d^ Moscou, t. VII, fasc. II, p. 104.
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qui vivent exclusivement de leur travail à la fabrique, audessous du minimum des besoins ou du moins empêche ces besoins de grandir. L'un et l'autre de ces résultats créent des conditions vraiment anorm^ales »*. « La fabrique cherche un tisserand à bon marché, dit M. Kharisoménov, et elle le trouve dans son village natal, loin des centres industriels. . . La diminution des salaires à mesure qu'on s'éloigne des centres de l'industrie vers la périphérie, est un fait certain »**. Les entrepreneurs savent donc profiter parfaitement des conditions qui retiennent artificiellement la population dans les campagnes.
La dispersion des ouvriers à domicile est un aspect non moins nuisible de ce système. En voici une caractéristique frappiante, donnée par les revendeurs eux-mêmes: «Les opérations des uns et des autres [c'est-à-dire des petits et des gros revendeurs de clous fabriqués par les forgerons de Tver] reposent sur le même principe : en achetant les clous, on paiera partie en argent partie en fer, et l'on tiendra toujours des forgerons à domicile pour les rendre plus accommodants**'^ ». Ces quelques mots permettent de deviner l'énigme simpliste de la « vitalité » de notre industrie artisanale !
La dispersion des ouvriers à domicile et l'abondance des intermédiaires conduit naturellement à faire prospérer la servitude et toutes les formes de dépendance personnelle, qui accompagnent d'ordinaire les rapports «piatriarcaux » dans les villages reculés. L'endettement des ouvriers envers les patrons est une chose très répandue dans les petites industries en général et dans le travail à domicile en parti-
* Ibid., p. 285.
** Les petites industries de la province de Vladimir, t. III, p. 63. Cf. ibid., p. 250.
*** Comptes rendus et recherches, t. I, p. 218. Cf. ibid., p. 280: témoignage du fabricant Irodov, affirmant qu'il a plus d'avantage à rlis'ribuer le travail aux tisserands manuels à domicile.
culier*. L'ouvrier est d'ordinaire, non seulement un Lohnsklave**, mais aussi un Schuldsklave*'^*. Nous avons cité plus haut quelques exemples de la situation dans laquelle le « caractère patriarcal » des rapports à la campagne place l'ouvrier****.
Passant de la caractéristique du travail à domicile pour le capitaliste aux conditions de son expansion, il convient de noter avant tout le lien qui existe entre ce système et l'attachement des paysans à leur lot. L'absence de liberté de déplacement, l'obligation de subir parfois des pertes d'argent pour se débarrasser de la terre (surtout quand les versements fonciers excèdent le revenu du sol, de sorte que celui qui cède son lot à bail est encore obligé de payer à celui qui le prend), l'isolement de caste de la communauté paysanne, tout cela élargit artificiellement le domaine d'application du travail à domicile pour le capitaliste et attache artificiellement le paysan à ces pires formes d'exploitation. Des institutions surannées et un régime agraire tout pénétré d'esprit de caste, exercent de la sorte l'influence la plus pernicieuse dans l'agriculture comme dans l'industrie, en maintenant les formes de production techniquement
* On trouvera des exemples de cet endettement des ouvriers envers les patrons dans la brosserie de la province de Moscou (Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VI, fasc. 1., p. 32). dans la fabrication des peignes {ibid., p. 261), dans le jouet (t. VI, fasc. II, p. 44), dans les pierres, etc. Dans la soierie le tisserand est complètement endetté vis-à-vis du fabricant qui paye pour lui les impôts et «loue le tisserand comme on loue la terre», etc. [Les petites industries de la province de Vladimir, t. III, pp. 51-55). ** Esclave du salaire. (N.R.) *** Esclave de sa dette. (N.R) **** « Sans doute, lisons-nous à propos des forgerons de la province de Nijni-Novgorod, ici de même le patron exploite le travail de l'ouvrier, mais dans des proport^ns moindres (?), et de plus la chose se fait de façon patriarcale, avec l'assentiment général (!), sans malentendu d'aucune sorte». {Travaux de la Commission artisanale, t. IV, p. 199.)
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périmées et qui comportent le maximum de servitude et de dépendance personnelle, les conditions les plus dures et les plus désespérées pour les travailleurs*.
D'autre part, il est hors de doute qu'il y a un rapport entre le travail à domicile pour les capitalistes et la décomposition de la paysannerie. Une large extension du travail à domicile implique deux conditions : Г l'existence d'un nombreux prolétariat rural contraint de vendre sa force de travail et, qui plus est, de la vendre à bas prix ; 2° l'existence de paysans aisés bien informés des conditions locales et qui pourraient assumer le rôle d'agents dans la distribution du travail. Un commis envoyé par le marchand ne pourra pas toujours s'acquitter de ce rôle (surtout dans les industries plus ou moins compliquées), et il est fort douteux qu'il puisse toujours le faire aussi « artistement » qu'un paysan de l'endroit, « un des siens »**. Les grands entrepreneurs ne pourraient sans doute pas réaliser au moins la moitié de leurs distributions de travail à domicile, s'ils ne disposaient pas de toute une armée de petits entrepreneurs auxquels оП peut donner la marchandise à crédit ou en commission et qui saisissent avidement toute occasion pour étendre leurs petites opérations commerciales.
* Sans doute, le prolétariat rural qui consent à exécuter le travail à domicile aux pires conditions, existera toujours dans toute société capitaliste ; mais les institutions surannées agrandissent le champ d'application du travail à domicile et rendent plus difficile la lutte contre ce travail. Déjà en 1861 Korsak indiquait le rapport existant entre l'énorme extension qu'a prise chez nous le travail à domicile et notre régime agraire {Le, pp. 305-307).
** Nous avons vu déjà que les gros industriels, les revendeurs, les ouvriers en chambre, les maîtres-artisans sont en même temps des agriculteurs aisés. « Le maître-artisan, lisons-nous, par ex., dans la description de la passementerie de la province de Moscou {Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VI, fasc. Il, p. 147), n'est pas moins paysan que son tisserand ; il possède seulement de plus que lui une isba, un cheval, une vache et peut-être le moyen de prendre le thé avec toute sa famille deux fois par jour. »
Enfin, il importe éminemment d'indiquer le rôle que le travail à domicile pour le capitaliste joue dans la théorie de la surpopulation créée par le capitalisme. Nul n'a autant disserté sur « l'émancipation » des ouvriers par le capitalisme russe que MM. V.V., N. — on et autres populistes, et aucun d'entre eux ne s'est pourtant donné la peine d'analyser les formes concrètes de « l'armée de réserve » du travail, formes qui se sont créées et continuent à se créer en Russie depuis l'abolition du servage. Aucun populiste n'a même remarqué ce petit détail que les ouvriers à domicile forment, à peu de chose près, le gros de notre « armée de réserve » du capitalisme*. En distribuant le travail à domicile les entrepreneurs ont la possibilité de porter immédiatement leur production aux dimensions voulues sans dépenser de fonds importants ni beaucoup de temps à construire des ateliers, etc. Or, cette extension immédiate de la production est très souvent imposée par les conditions du marché quand la forte demande est due à une reprise d'activité de quelque branche importante de l'industrie (comme la construction d'un chemin de fer) ou à une conjoncture telle que la guerre, etc.**. Aussi le développement
* Cette erreur des populistes est d'autant plus grave que la plupart d'entre eux veulent rester fidèles à la théorie de Marx qui souligne, dans les termes les plus catégoriques, le caractère capitaliste « du travail à domicile moderne », et a spécialement indiqué que les ouvriers à domicile représentent une des formes de surpeuplement relatif propre au capitalisme » {Das Kapital, P, pp. 503 et suiv. ; 668 et suiv. ; chap. 23, notamment le § IV'^*).
** Un petit exemple. La confection est très répandue dans la province de Moscou (après 1875 la statistique des zemstvos dénombrait dans la province 1 123 tailleurs locaux et 4 291 venus d'ailleurs), la plupart des tailleurs travaillent pour les marchands de confection de Moscou. Cette industrie a pour centre le canton de Perkhouchkovo, district de Zvénigorod (voir les chiffres à ce sujet à l'annexe I au chapitre V, Industrie n° 36). Les affaires ont surtout été bonnes pendant la guerre de 1877, on confectionnait des tentes militaires sur commande d'entrepreneurs spéciaux, et les maîtres-artisans avaient
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énorme qu'a pris depuis l'abolition du servage le travail à domicile pour le capitaliste représente-t-il un second aspect du processus que nous avons défini au chapitre II comme la formation de millions de prolétaires agricoles. «Qu'est donc devenue la main-d'œuvre libérée de l'économie domestique ou naturelle au sens strict du mot qui n'avait en vue que la famille du travailleur et les peu nombreux consommateurs du miarché voisin ? Les fabriques, bondées d'ouvriers, V extension rapide de la grande production à domicile donnent une réponse bien claire » {Les petites industries de la province de Vladimir, t. III, p. 20. Souligné par nous). Les chiffres que nous rapportons au paragraphe suivant montrent combien doit être élevé actuellement en Russie le nombre des ouvriers occupés à domicile par les entrepreneurs industriels.