‹ Le Développement Du Langage Observé Chez Un Enfant BilingueChapitre 11 sur 115 · ACQUISITION DE DEUX SYSTÈMES ARTICULATOIRES DISTINCTS · texte numérisé non relu

ACQUISITION DE DEUX SYSTÈMES ARTICULATOIRES DISTINCTS

(6. — Les débuts du langage articulé conscient remontent pour Louis au 8° mois suivant sa mère : elle croit qu'alors en disant [#29m4] il veut l'appeler. J'ai constaté qu'au r1° il comprend des appels comme Morch! (il se tient immobile et écoute), Plumm Sack ! (il s'assied brusquement sur un coussin). Vers la fin de ce mois, quand on lui demande Wo ist Papa ? il me montre ; quand ou lui dit Sag mal Ticktack, il répète | { 4]; quand la pendule sonne, il la regarde et chante:

TT] Dan

Ce chant devient au 13° mois un mot [sa] prononcé sans arrêt du souffle et sans intervalle musical régulier, avec les deux voyelles d’intensité à peu près égale ; au commencement du 14° Louis dit [H#{| pour désigner uve pendule ou une montre ou pour signaler le fonctionnement d’une sonnerie électrique. Au commencement du 12° moisil dit [papd]; il se livre à des exercices articulatoires très variés et fait les plus grands efforts pour parler ; à la fin de ce mois ildispose déjà d’un vocabulaire all. assez étendu ; un vocabulaire fr. de quelque importance n’est guère acquis qu'au 15° mois.

12 PRONONC. IDIOMATIQ. DANS LES DEUX L. N 7

$ 7. — Le détail de ces débuts ne présenterait aucun intérêt particulier ; les faits relatifs aux premiers mots ou groupes de mots prononcés par les adultes que l'enfant comprend, ou plutôt aux réactions de l’enfant en entendant ces mots ou groupes de mots, et aux premiers mots que lui-même articule en y attachant un sens, concordent pour l'essentiel avec ceux qui sont relevés dans Stern, p. 17- 19, 83, 86, 157. Le trait important à noter est que dès l’origine les deux systèmes d’articulation ont été distincts. Cela peut au premier abord ne pas sembler évident, le vocabulaire fr. des premiers débuts étant trop pauvre pour se prêter à une comparaison étendue. Mais ce qui importe ici, ce n’est pas le nombre des faits constatés, c’est leur qualité, leur signification.

L'enfant n’acquiert pis les phonèmes isolément; il les acquiert groupés dans les mots qu’il répète : la phonétique s’acquiert indirectement en acquérant le vocabulaire. Or, sous réserve de l'extension respective de ses vocabulaires all. et fr., Louis répète indifféremment un mot all. ou un mot fr., soit tel qu’il l’a entendu, soit altéré (quand le mot donné contient des phonèmes qu’il ne sait pas reproduire exactement) ; mais dans ce dernier cas l’altération est un -phénomène intérieur à chaque langue, qui peut être dans une large mesure, comme on le verra aux (Q 13-16, 25, 26, commun aux deux langues en ce sens qu’il affecte simultanément des phonèmes semblables en tout ou partie dans les deux langues ; ce n’est point une altération par transport d'habitude articulatoire d’une langue dans une autre comme par ex. quand un Allemand qui apprend le français confond des consonnes sourdes et des consonnes sonores, ou quand un Français qui apprend l’allemand accentue des mots à faux.

La prononciation de Louis est dans les deux langues

SNS PRONONCIATION DES OCCL. 13

celle d’un enfant indigène, et je n'ai jamais relevé un échange de phonèmes de langue à langue qui soit authentique ét durable. Je vais maintenant examiner certains faits qui pourraient au premier abord sembler des emprunts phonétiques; cela me permettra de préciser davantage le résultat de mes observations.

Ÿ 8. — Que papa, un des premiers mots acquis par Louis, aitété fréquemment articulé dans les débuts avec des sourdes douces même en s'adressant à moi, cela n’a rien qui doive étonner : ce mot, donné surtout en all., a été prononcé tel quel, comme un nom propre. Mais pain a toujours été prononcé avec p fr., d’abord] pa], puis au 20° mois [pe], et d’une manière générale je n’ai ni dans mes notes ni dans ma mémoire trace de sourdes douces substituées, sauf pendant le temps d’essai dont il sera question plus loin, à des sourdes ou à des sonores dans des mots exclusivement fr.

Depuis le 14° mois papa est presque toujours articulé, tant en all. qu’en fr., avec des sourdes fortes non aspirées, ou munies d’une aspiration tellement faible que mon oreille ne la perçoit pas. Je ne saisis une aspiration dans les occl. all. qu’à partir du 21° mois ; je crois pouvoir afhrmer qu’au moins beaucoup d’enfants allemands monoglottes dont les parents ont des sourdes aspirées n'émettent d'aspiration nettement perceptible à l'oreille qu’assez longtemps après les débuts du langage articulé conscient ; en tout cas une influence fr. paraîtra tout à fait invraisemblable à quiconque voudra se rappeler la situation respective des deux langues CS 3).

Depuis le 21° mois papa est en général articulé idiomatiquement dans les deux langues. Cependant au 29° j'entends encore parfois deux p aspirés dans ce mot en phrase fr., et au moins à la fin de la deuxième année et àu commence-

1 4 __ OCCL.;-ACCENT D'INTENSITÉ $ 8, 9

ment de la troisième les mots récemment acquis ont parfois pendant un certain temps d'essai des aspirées au lieu de sourdes non aspirées ou des sourdes douces au lieu de sourdes ou de sonores en fr., des sourdes non aspirées au lieu de sourdes aspirées en all. (ce dernier fait est très rare). Je répète que papa et généralement les noms propres ou les mots qui ont à peu près la même physionomie dans les deux langues constituent un cas à part. Pour les mots exclusivement fr. ou exclusivement all., le temps d’essai ne dépasse pas quelques semaines au plus. Louis a deux jeux d'articulation. Un mot nouveau peut donner lieu à une hésitation momentanée, être d’abord prononcé alternativement avec l’un ou l’autre des systèmes articulatoires ; ceci ne s'applique d’ailleurs, d’après mes notes et mes souvenirs, qu'aux qualités différentes des occlusives, trait phonétique à la fois essentiel et délicat. Au bout de quelque temps, quand l’emploi réitéré du mot a bien déterminé s’il va dans le casier maman où dans le casier papa, l'articulation est fixée, le mot a pris place dans le casier voulu et n’en sort

plus.

(9. — Les polysyllabes fr. sont répétés avec un accent d'intensité correctsur la syllabe finale. L’all. a dès les débuts des disyllabes oxytons et paroxytons, ex. [ PaP4]|, danke > : [dde], Soldaten => {dàTe]. Un peu plus tard (je n’ai pas d’ex. avant le 15° mois) entrent dans le vocabulaire des composés à second terme lourd (voy. longue et fermée, ou dipht., ou voy. brève et ouverte suivie de plusieurs cons. dans la prononciation donnée). Ils sont répétés avec intensité au second terme ; si le premier est polysyllabique, il peut recevoir un accent secondaire. Je crois pôuvoir affirmer que le même phénomène se présente chez des enfants allemands monoglottes. Au 16° mois je note [ambdm| << Arm-

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