‹ Le Développement Du Langage Observé Chez Un Enfant BilingueChapitre 28 sur 115 · POSITION DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

POSITION DE LA QUESTION

sensiblement équivalente à celle des adultes. En d’autres termes, la collection de phonèmes que Louis possède dans chaque langue est-elle moins étendue ou moins bien composée — c.-à-d. en quantité et en qualité moins semblable à une collection d'adulte — que celle dont disposent en général les monoglottes de son âge ?

Pour résoudre cette question il faudrait inventorier la collection de Louis à différentes époques et la comparer avec des collections de monoglottes. Mais d’une part les publications relatives à des monoglottes que j'ai lues — je n'ai certainement pas épuisé la bibliographie de la matière — ne mont fourni en général que des comparaisons incomplètes, les observations dont j'ai pu avoir connaissance étant presque toutes assez sommaires ou peu précises, et quelques-unes suspectes ; d'autre part la comparaison, pour ètre concluante, ne devrait porter que sur des enfants auxquels on a toujours parlé franc, comme au mien, et dont on a assez fréquemment corrigé la prononciation, comme on a fait pour le mien : or les auteurs d’observations ne mentionnent pas toujours ces particularités avec toute la netteté désirable.

J'entends par parlé franc le langage naturel des adultes, sans mièvrerie, ton trainard, plaintif ou chantonnant, négligences voulues par imitation du langage enfantin, etc. Au point de vue de larticulation, on a toujours parlé à Louis comme à une grande personne. J'ai toujours fait de même au point de vue du vocabulaire et de la grammaire, n’adressant, bien entendu, à l’enfant que des phrases À sa portée, mais toujours correctes dans la langue courante ou dans le langage familier ; du côté allemand même chose, sauf — sans excès — un certain vocabulaire d’Armmensprache, ce qui n’a en soi aucune importance, les mots tels que [wauwdu] «chien », [add] « parti, loin », etc... étant toujours prononcés franc.

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$23. -- Je dirai d'abord quelques mots du Krähen', pendant lequel peuvent apparaître tous les sons que peuvent donner tous les organes vocaux dans toutes les positions et toutes les variétés de mode et de point d’articulation 1mavinables, notamment des sons qui ne réapparaissent plus jamais au cours de la vie du sujet à partir du moment où il cherche à reproduire ce qu'il entend dire aux grandes personnes. « Certains sons que l’enfant pouvait déjà émettre doivent être réappris à nouveau quand il acquiert le langage par imitation, et cela au prix de difficultés plus ou moins grandes » (Meringer, p. 146). Les enfants de M. Meringer, qui n’entendaient parler autour d’eux que l'allemand, ont produit dans leur K7ähen beaucoup plus de phonèmes que n’en possède cette langue, « une abondante variété de sifflantes, comme en ont les langues slaves, des sons mouillés et nasaux comme ceux qui caractérisent les langues romanes. Ainsi l’hérédité n’est pas restreinte à certains phonèmes particuliers ; elle s’étend à la faculté d'émettre des sons en général, et le petit enfant peut par le simple jeu de ses muscles produire des phonèmes complètement étrangers à la langue de ses parents » (ibid)

«Il semble que dans les débuts il n'y a pas de communication effective entre le centre acoustique et le centre

1. C'est le mot qu’emploient les mères allemandes pour désigner les exercices spontanés par lesquels les petits enfants agitent leurs organes vocaux sous l’empire du mème instinct qui leur fait remuer les membres à peu près sans arrêt pendant l’état de veille. Je ne lui connais pas d’équivalent fr. satisfaisant. Il a sur ZLallen, mot plus littéraire, adopté comme terme scientifique par beaucoup d’auteurs allemands, l'avantage d'évoquer par son groupe de consonnes initial des sons que les petits enfants émettent en général avec une particulière fréquence. La distinction entre le Krähen et les débuts de limitation de langage des adultes a échappé à plusieurs auteurs qui se sont occupés du langage et généralement du développement intellectuel des enfants.

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moteur, que cette communication n'entre en activité, grâce au développement progressif de la perception, que dans la période d'imitation, — ce que vient confirmer la difficulté des premières imitations d'éléments linguistiques entendus » (Meringer, p. 211). Spécialement — observation obligcamment communiquée par M. Grammont — dès que l’enfant a remarqué qu’il peut émettre autre chose que de simples cris, il exerce en général ses organes vocaux de préférence en produisant des sons qui lui donnent à la fois une sensation auditive et une sensation tactile (de même que p. ex. il regarde volontiers ses mains qu’il remue, cumulant ainsi les sensations tactile et visuelle), soit des phohèmes sonores articulés vers l'arrière, ce qui en même temps s'entend et « gratte, râcle », ainsi par excellence [or]; plus tard, au contraire, quand il cherche à répéter ce qu’il entend, il commence par répéter de préférence et le mieux les phonèmes pour limitation desquels il peut être guidé non seulement par laudition, mais en même temps par l'observation visuelle des mouvements articulatoires, soit par excellence [p, b], articulés tout à l'avant, avec un mouvement bien visible des lèvres ; ainsi — et ç'a été le cas pour Louis — [s]| fréquemment émis en Krähen disparaîtra dans la période d’imitation et sa réacquisition pourra demander un temps assez long (cf. Tappolet, p. 402). M. Meumann (p. 18-21) avait déjà remarqué dans le Xrähen la fréquence de consonnes laryngales qui disparaissent totalement par la suite. Cf. 32.

Les faits semblent être les mêmes chez les animaux supérieurs. « On n’a jamais convenablement essayé de lâcher dans un enclos couvert d’un filet un couple d'oiseaux pour voir quel nid peut produire ses efforts inexpérimentés; l'expérience a été tentée pour le chant des oiseaux, qui est censé également instinctif, et Pon trouve que de jeunes

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oiseaux n’ont jamais le chant particulier à leur espèce s'ils ne l'ont entendu auparavant, tandis qu'ils apprennent facilement le chant de tout autre oiseau avec lequel ils sont associés ». Il ya un Xrähen comme chez les petits enfants, puis « le chant effectif, et même les notes d'appel, sont appris de parents réels ou nourriciers..……. Les jeunes mâles continuent à s’y exercer ou, comme disent les éleveurs, à étudier pendant dix ou onze mois... Les couvées qui ont appris le chant d’une espèce différente, comme les canaris qu’on élève dans le Tirol, enseignent et transmettent leur nouveau chant à leurs propres descendants » (Darwin cité par Pérez, p. 2825283; cf«Stern, p. 268).

$ 24. — Suivant M. Meringer (p. 215, 216), pendant les trois premiers mois l’enfant n’émettrait que des cris. Je crois la‘ proposition trop absolue. À coup sûr Louis a commencé à krähen au moins à la fin du second mois de sa vie (ce qui paraît un terme assez commun, v. Stern, p. 145), et précisément les premiers sons que je note consistent dans le groupe [kr], avec une [r] extrêmement prolongée. Les exercices sont très actifs dès le commencement du 3° mois. Le premier groupe de deux syllabes que je note est [baba], vers la fin du 7° mois; vers la même époque je note le premier groupe 2 cons. + voy., [bwa], et vers la fin du 8° mois le premier groupe cons. + voy. + cons., [hab]. On verra plus loin que [7] et [+] ont disparu dès les débuts de la période d'imitation, pour n'être réacquis défnitivement, [7] que vers le 30° mois, [4] qu’au 41°.

Vers la fin du 8° mois j'ai entendu — une seule fois, et jamais depuis — [ebv], où je note par bv une mi-occlusive sonore dont les deux éléments, b occlusif et v spirant, sont labiodentaux ; la sourde correspondante pf n’a été obtenue qu'à partir du 21° mois. Au commencement du 11° mois,

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