‹ Le Développement Du Langage Observé Chez Un Enfant BilingueChapitre 55 sur 115 · DEUX COLLECTIONS DE MOTS · texte numérisé non relu

DEUX COLLECTIONS DE MOTS

sa mère lui demandant « Was hat Papa im Mund ?: » il répond [fdipe] < Pfeife, et comme je renouvelle immédiatement la question en montrant ma pipe et en demandant « Qu'est-ce que c’est que ça ? » il répond [hip] ; il aurait pu donner plus souvent une double réponse analogue, et sans doute le faire plus tôt, mais nous avons toujours réduit au strict minimum toutes les expériences qui, à tort ou à raison, nous faisaient craindre la plus légère fatigue cérébrale chez un petit enfant. Vers le 20° mois Louis se rend nettement compte qu'il sait moins de fr. que d’ail. (v. S 3 ad finem).

Naturellement il ne s’agit là de rien qui ressemble à une traduction. Chez un enfant monoglotte il y a liaison entre la représentation visuelle d’un objet, la représentation mentale d’une qualité, d’une action, etc... et la représentation mentale d'un mot pour désigner cet objet, cette qualité, cette action, etc... Chez le nôtre il y a double liaison entre la représentation visuelle d’un objet, la représentation mentale d’une qualité, d’une action, etc... d’une part et la représentation mentale de deux mots d'autre part, et l’un ou l’autre élément de cette double liaison fonctionne suivant la personne à laquelle lenfant s’adresse p. ex. pour demander un objet qu’il désire, pour décrire une qualité qui le frappe, pour exprimer une action qu’il voit ou qu'il veut accomplir.

Il n’y a aucune traduction dans le cas suivant. Au début du 14° mois, je donne une croûte de pain à Louis en lui disant : « Dis papa ». Il répète [papé| correctement. « Dis merci ». Il dit [dde] comme quand on lui dit en all. : « Sag mal ? danke ». Un mois environ après, un autre € Dis merci » est suivi de [dänte] qui a remplacé l’ancien

1. &« Qu'est-ce que papa a dans la bouche ? » 2. « Dis voir ».

(243 DEUX COLLECTIONS; EMPRUNTS 97 [dd] Cv. (6 13, 16). L'émission de ce mot fait partie d'une sorte de rituel institué par la partie allemande de la famille, rituel que lenfant accomplit très volontiers, la chose l’amusant comme un jeu. Quand il désire un objet, il doit le nommer ou le montrer en faisant bite bitte, c'est-à-dire en frappant une de ses mains contre l’autre; il reçoit l’objet : il doit dire danke. L’indigence de son vocabulaire fait qu’il montre bien plus souvent qu’il ne nomme, de sorte que les deux premières phases du rituel se passent le plus souvent sans qu'il parle, et que l’ensemble n’éveille pas en lui l’idée nette de langage ; d’ailleurs je n’ai pas exactement suivi le rituel, je n'ai pas dit à Louis une phrase fr. qui corresponde à all. « Mach bitte bitte », et je lui ai demandé le mot papa, qui est du vocabulaire commun ; ayant reçu l’objet qu'il désirait et m'entendant lui demander un mot nouveau pour lui et qu'il ne sait pas articuler, il remplace ce mot par celui qu’il est habitué à émettre dans la même phase du rituel. Il n’est parvenu à articuler [met] qu'à la fin du 16° mois ; à partir de ce moment il ne m'a plus jamais dit [dénte|, et il n’a jamais dit [meti] à sa mère.

[ddnte] sur ma demande de dire merci est le premier emprunt de vocabulaire que j'aie noté. En voici un autre, pour lequel lenfant n'avait pas le secours extérieur d’un rituel où remplir un vide. Je Pai noté à deux reprises. Au 15° mois Louis est souvent assis dans une chaise munie d’une large tablette qui s’étend devant lui; sur les côtés de cette tablette courent deux tringles où sont enfilées des boules coloriées. Il a souvent entendu dire, en montrant les deux premières boules d’une rangée, fr. #7 deux et all. eins zwei ; il a souvent répété fr. [& dæ"], en propageant au second mot, à l’état d’appendice faiblement articulé, l’élément nasal du premier. Il possède [æ], et par conséquent il

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