ÉTUDE DU SOUS-BOIS
Une allée du grand parc du chateau d’Eu. Reprcsentalion d’un phototype négatif do l’auteur.
L’IMPRESSION
système du Congrès , soit par 16 si l’on adopte le système de la Photographie Society of Great Britain (U. S. N).
24. — Voici d’ailleurs les numéros des diaphragmes représentant, pour différents systèmes, le coefficient de clarté :
Série décimale du Congrès.
Numéro
Ouverture utile .
5 7,07 8 8,66 ÏÔ
Numéro
Ouverture utile..
Série de la Grande-Bretagne (U. S. N.)
Numéro
Ouverture utile..
FFF F F
Série Zeiss.
Numéro
Ouverture utile.
On remarquera que dans la série Zeiss la graduation est l’inverse de l’échelle ordinaire ; par conséquent le numéro indique directement la clarté et non le coefficient de clarté.
Série S'.olze et Dallmeyer.
Numéro 3
Ouverture utile. — — 5,48
Le coefficient de clarté nous est donc en somme très suffisamment connu.
25. — 4° Coefficient de sensibilité. — Il est déterminé par l’opacité que produit sur la plaque une certaine quantité de lumière. On se sert pour cette détermination d’appareils spéciaux désignés sous le nom de sensitomètres. Le sensitomôtre le plus généralement employé est celui de Warnerke. Beaucoup de fabricants marquent sur la boîte qui contient leurs plaques le numéro obtenu par elles au sensito mètre Warnerke. Je me hâte d’ajouter que ce numéro est généralement un peu majoré.
D'après le sensitomètre Warnerke, les coefficients de sensibilité sont les suivants :
Numéro.
Coefficient.
Numéro.
Coefficient.
Numéro.
Coefficient.
Inutile d’aller en dessous du n° 10. On n’a plus, avec le gélatino-bromure, de plaques aussi peu sensibles.
D’après ce tableau, le n° 25 correspond à l’unité. Comme renseignement, je dirai que les plaques Lumière étiquette bleue, qui ne portent pas de numéro de sensibilité sur leurs boîtes, marquent d’une façon quasi constante entre les nos 23 et 24 du sensitomètre Warnerke.
26. — 5° Coefficient de distance. — Le coefficient de distance est représenté par la formule :
dans laquelle D représente la distance de l’objet à l’objectif et F la distance focale principale de cet objectif. Plus grand sera D, plus le coefficient de distance se rapprochera de l’unité. Aussi ce coefficient, dans certains cas, le paysage par exemple, peut être négligé. 11 en va autrement lorsqu’on fait un agrandissement, D se trouvant relativement petit. S’il s’agit d’une reproduction en grandeur naturelle, on sait d’après les lois de l’optique, que D = 2F. Par conséquent, le coefficient de distance devenant égal à 4 doit être pris en très grande considération.
27. — L’impression de la surface sensible, faite pendant une durée de temps représentée par le produit des cinq facteurs ci-dessus, constitue ce que l'on est convenu d’appeler l’impression normale, c’est-à-dire celle susceptible de donner, en même temps qu’une image très harmonieuse, une image parfaitement détaillée dans toutes ses parties.
L’IMPRESSION
La durée de temps nécessaire à l’impression normale peut ne pas être atteinte ou dépassée dans certains cas.
28. — Elle n’est pas atteinte lorsqu’il s’agit d’impressionner sur la surface sensible des sujets en mouvement. La durée d’exposition doit être nécessairement en rapport avec la vitesse du mouvement et l’angle sous lequel il se présente devant l’objectif. C’est le cas de la photographie dite instantanée. Suivant que l’impression se trouve plus ou moins éloignée de l’impression normale, l’harmonie se perd ou diminue, la netteté et le nombre des détails aussi.
C’est l’harmonie qui disparaît en premier lieu. On peut néanmoins obtenir, par une impression relativement assez éloignée de la normale, une image utilisable sans être parfaite.
29. — Elle est dépassée lorsqu’il s’agit d’impressionner sur la surface sensible des sujets à grandes oppositions d’ombres, de lumières et de couleurs. La durée d’exposition doit être nécessairement en rapport de ces oppositions, surtout pour les couleurs impressionnant très différemment la surface sensible, bien qu’elle soit orthochromatisée. Nous avons vu, en effet, que l’orthochromatisation modifiait extrêmement peu la sensibilité au bleu, en créant un autre maximum d’action pour l’une des couleurs du spectre. Si l’on considère ces deux maxima, l’on peut voir qu’il existe une très grande différence entre eux et que le maximum du bleu reste toujours considérablement supérieur au maximum de la couleur pour laquelle la surface sensible a été orthochromatisée. Donc, dans le désir de diminuer cette différence entre les maxima et d’atteindre à une réalisation plus exacte des valeurs, on peut chercher à dépasser l’impression normale. On fait ainsi de la surexposition. L’harmonie augmente, la netteté et la visibilité des détails restant sensiblement les mêmes.
30. — C’est M. Janssen qui, je crois, a indiqué le premier (1) les phénomènes de la surexposition. Sur des photographies solaires, prises à son observatoire de Meudon, il avait constaté que, sur une plaque au gélatino-bromure d’argent, l’action de la lumière demeure susceptible de pro-
(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 26 juillet 1880.
duire, soit par l’augmentation de son intensité, soit par sa prolongation, une succession d’effets nettement définis, se résumant en cinq états particuliers :
1° État normal , dans lequel l’image se présente avec la valeur renversée du sujet, constituant le 'phototype négatif ;
2° Premier état neutre , dans lequel toute trace d’image disparaît pour faire place à un voile gris uniforme plus ou moins foncé ;
3° État inverse , dans lequel l’image se présente avec les valeurs directes du sujet, constituant ainsi un 'phototype positif ;
4° Deuxième état neutre , dans lequel toute trace d’image disparaît à nouveau pour faire place à un voile gris plus ou moins foncé, mais généralement cependant plus foncé que dans le premier état neutre ;
5° Deuxième état normal dans lequel nous retrouvons l’image en phototype négatif.
31. — On comprend donc qu’en faisant un usage raisonné et rationnel de la surexposition on puisse modifier d’une façon très efficace la valeur de l’image imprimée sur la surface sensible. Prenons par exemple deux couleurs franches qui, optiquement, ne paraissent pas extrêmement dissemblables à notre œil, mais qui, actiniquement, le sont beaucoup : le bleu clair et l’orangé. Prenons en outre, comme étalon, des plaques Lumière : étiquette bleue, orthochromatique série A, panchromatique. Avec une impression normale, à très peu près, le bleu aura la valeur du blanc et l’orangé la valeur du noir. Dans mes diverses expériences à ce sujet, il m’a même semblé qu’avec la plaque ordinaire le bleu donnait un peu plus blanc que le blanc et l’orangé un peu plus noir que le noir. Or, optiquement il existe pour notre œil une très grande différence entre le bleu et le noir, alors qu’il en perçoit une considérablement moins grande entre le bleu clair et l’orangé. L’image reçue sur la surface sensible ne correspondra donc pas du tout avec l’image que nous voyons sur la nature. La relation des valeurs sera faussée, et cela malgré l’orthochromatisation préalable do la matière sensible.
32. — De cette remarque, il résulte que si l’exposition normale a été suffisante pour nous donner le bleu clair dans
L’IMPRESSION
toute son intensité, elle est demeurée insuffisante pour nous fournir l’orangé avec sa vraie valeur. Employons alors le phénomène de la surexposition. Qu’arrivera-t-il? L’impression, normale pour le bleu clair, sera dépassée. L’intensité du noir, qui représente cette couleur à l’état normal, s’affaiblira pour tendre vers le gris du premier état neutre. Mais au fur et à mesure que nous dépasserons l’impression normale pour le bleu clair, nous monterons vers l’impression normale pour l’orangé, les rayons émanant de cette couleur étant beaucoup moins actiniques que les rayons émanant du bleu clair. L’opacité de la teinte qui représentait l’orangé augmentera. Or il demeure de toute évidence qu’il arrivera un moment où la diminution d’opacité de l’un et l’augmentation d’opacité de l’autre se trouATeront dans une relation telle, qu’en imprimant ces deux valeurs modifiées sur papier, pour en obtenir une image positive, c’est-à-dire donnant les relations directes, nous obtiendrons, nous récupérerons l’effet que les deux couleurs choisies produisent sur notre rétine.
La valeur et la justesse de l’impression peuvent donc se trouver considérablement modifiées dans le sens de la vérité par la surexposition, alors qu’elles sont modifiées aussi, dans le sens inverse, par une impression instantanée, par la sous-exposition.
33. — M. R. Colson a cherché d’autres moyens d’obtenir une bonne correction des valeurs à l’impression. Pour l’effet que l’on demande à la surexposition, il préconise l’emploi d’un voile préalable.
« Pour impressionner le gélatino-bromure, il faut une intensité lumineuse supérieure à une certaine valeur qui dépend de la couleur de la radiation, ainsi que de l’état de la couche sensible; si celle-ci a déjà reçu une impression lumineuse faible, la limite s’abaisse et il suffi t alors d’une intensité beaucoup plus faible qu’auparavant pour donner une image appréciable. Autrement dit, une plaque d’abord insensible à certaines couleurs y devient sensible après avoir reçu un voile préalable. On a donc ainsi un moyen de pousser vers l’isochromatisme les plaques ordinaires au gélatino-bromure, à la condition de faire disparaître ensuite le voile; on peut y arriver au moyen d’une application
d’encre, ou de bichlorure de mercure à sec. Il sûffit de donner un léger voile à la plaque avant la pose, par exemple en démasquant l’objectif devant une feuille de papier blanc et de la soumettre au contact de l’encre pendant une nuit ou du bichlorure pendant un quart d’heure avant le développement. J’ai constaté quel’effét relatif des couleurs peu actives va en augmentant au fur et à mesure que le voile est de plus en plus accentué, au-dessous d’une certaine limite bien entendu; d’autre part, l’affaiblissement s’exerce inégalement et est plus prononcé sur les parties les plus impressionnées ; ces deux causes contribuent à égaliser les effets produits par les différentes couleurs (1). »
34. — Pour détruire l’effet produit par la sous-exposition, qui est, je le rappelle, de ne pas donner l’harmonie nécessaire à l’image et même d’entraver la venue de ses détails, le même auteur a préconisé l’emploi d’une surface blanche formant réflecteur. Dans une communication faite à la Société française de photographie (2), il a démontré qu’une feuille de papier blanc pouvait jouer ce rôle de rétlecteur, et était suffisante pour que l’image sous-exposée se présentât comme si elle avait subi une notable augmentation d’exposition. Toutefois, pour arriver à ce but, il faut que la feuille de papier soit en contact intime avec la surface sensible. La plaque doit être mise dans le châssis en sens inverse, c’est-à-dire le côté verre en dehors, alors que le côté gélatine, étant en dedans, s’appliquera contre la feuille de papier blanc.
Il va sans dire qu’en effectuant la mise au point à la chambre noire, on devra tenir compte de cette inversion, soit en retournant la glace dépolie si elle est de même épaisseur que le verre de la plaque, soit en faisant varier, de l’épaisseur de ce verre, la mise au point effectuée sur la glace dépolie normalement placée. En outre, on remarquera que l’image prise dans ces conditions sera comme vue dans un miroir, c’est-à-dire en sens inverse de ce quelle est ordinairement. Il n’y a pas lieu de s’en préoccuper outre mesure, attendu que la surface sensible peut être
(1) R. Colson, la Plaque photographique. Paris, 1897, in-8 (G. Carré et C. Naud).
(2) Bulletin de la Société française de photographie 1897.
L’IMPRESSION
enlevée de son support et retournée par un procédé assez simple dit pelliculage et dont nous aurons à nous entretenir dans la suite.
35. — Quoique bonne en soi, quoique amenant théoriquement à une impression donnant une relation absolument correcte entre les différents rayons colorés dont la lumière solaire est composée, la surexposition ne laisse pas d’être très délicate dans la pratique, surtout si l’on désire approcher au plus près de cette relation correcte. Il en est de même de la méthode du voile préalable. On a donc cherché à atteindre à cette correction par des moyens plus maniables. Delà, emploi des écrans translucides colorés qui accentuent, précisent les effets communiqués aux émulsions orthochromatisées par les matières tinctoriales et produisent sur l’image des opacités proportionnelles aux éclats visuels des couleurs.
Quelle couleur doivent présenter ces écrans? Question simple, mais d’une résolution complexe dans l’état actuel des choses, les plaques du commerce ne donnant point, en effet, et même les panchromatiques, l’orthochromatisme complet. Eiles le présentent seulement pour certaines radiations. Très incomplètement encore, puisque nous avons vu qu’il existait deux maxima dans la courbe de sensibilité de la surface sensible orthochromatisée, et que le maximum pour le bleu restait toujours très notablement supérieur au maximum de l’autre couleur pour laquelle ladite surface présentait la plus grande sensibilité. Il paraît donc évident que la méthode rationnelle consisterait à faire usage d’un écran translucide formé de zones vertes, jaunes et rouges, que l’on ferait passer devant l’objectif en maintenant chaque zone immobile pendant une durée qu’il faudrait proportionner à la sensibilité que la plaque employée montrerait pour chacune des trois radiations principales.
Cette complication est d’une mise en pratique peu commode. Toutefois, on arrive assez bien à rétablir la gamme des tonalités par l’interposition d’un seul écran, un écran jaune, qui diminue les radiations violettes, bleues et vertes, exalte la radiation jaune et augmente les radiations orangé et rouge. Malheureusement, il est assez difficile de s’entendre sur la teinte jaune de cet écran.
36. — Les teintes des écrans de verre vendus dans le commerce n’ont qu’un effet sélectif insignifiant. Leur effet le plus immédiat consiste à augmenter la durée du temps de pose. La sélection ne se fait guère que pour le bleu avec des teintes très foncées, multipliant la pose par 10 ou 15. Encore n’a-t-on, en réalité, qu un retard du bleu sur le blanc Les écrans de gélatine teinte par des couleurs d’aniline semblent plus efficaces, les couleurs d’aniline se prêtant assez bien à la sélection. Néanmoins, les résultats les plus nets sont dus à des solutions de bichromate de potassium que l’on enferme dans de petites cuves à lames de verre rigoureusement parallèles et que l’on adapte à l’avant du parasoleil de l’objectif. On trouve maintenant dans le commerce ce dispositif. Quant à la solution de bichromate de potassium, on obtient avec elle trois teintes bien tranchées : la première de ces teintes est due à une solution à saturation, la seconde à la même solution coupée d’un tiers d’eau, la troisième à la solution à saturation coupée de moitié d’eau.
Telles sont les différentes façons dont se fait l’impression de l’image sur la surface sensible. Mais quelle est la nature de cette image et quelle a été, pour la produire, l’action de la lumière?
Ilï
IMAGE LATENTE
37. État latent de l’image. —38. Théorie de l’action chimique. — 39. Théorie des photo-sels. — 40. Théorie de l’action dynamique. — 41. EU'ets de la pression. — 42. Théorie des cellules de gélatine. — 43. Maximum et minimum de lumière agissante. — 44. Solarisation. — 45. Nécessité d’employer des agents spéciaux pour rendre l’image latente perceptible. — 46. Action de:; révélateurs physiques. — 47. Action des révélateurs chimiques.
37. — Dans le laboratoire obscur, éclairé par une lumière inactinique, rouge ou verte, si nous regardons notre surface sensible, après qu’elle a reçu, à la chambre noire, l’impression de la lumière, nous ne constatons aucun changement d’aspect, aucune altération visible dans l’halogène d’argent. Pourtant cet halogène est très sensible à la lumière et nous avons voulu que, pendant une durée prise à notre gré, il vît la lumière. Il doit donc y avoir trace de l’action de la lumière, et il y a certainement trace, puisque, si nous mettons notre surface sensible en contact avec certains réactifs, nous verrons apparaître, en noir, toutes les parties de cette surface qui ont reçu de la lumière. Cette trace parfaitement invisible pour notre œil constitue X image latente.
La lumière a donc agi a une certaine façon, pour produire cette image dont la caractéristique est justement l’état lalent. Pour expliquer cette action de la lumière, plusieurs théories restent en présence. Elles peuvent être groupées autour de deux actions : action chimique, action mécanique.
38. — L’admission de l’action chimique nous conduit à conclure que toutes les parties de la matière sensible, frappées par la lumière, se sont décomposées, qu’il y a eu formation d’une nouvelle matière différente de la première, donc modifiée. Cette décomposition est-elle totale ou partielle? En d’autres termes, la séparation des éléments constituant lasur-
face sensible fournit-elle de l’argent métallique ou donnet-elle naissance à un sous-sel ?
Décomposition totale ? Il ne semble guère que cela soit, puisque l’image reste invisible, ce qui ne saurait se produire si l’image était complètement composée d’argent métallique. Peut-être y a-t-il de l’argent métallique dans l’image latente, mais alors en molécules trop peu nombreuses pour donner une image perceptible.
Décomposition partielle? C’est possible. Alors, dans ce cas, le bromure d’argent se serait transformé en un bromure d’argent modifié, possédant des propriétés autres. Young, à ce sujet, a fait une expérience sur une surface sensible préparée à l’iodure d’argent. Après l’impression à la lumière, l’image latente a pu apparaître sous l’action des révélateurs, même après que la surface sensible avait été soumise à l’action dissolvante de l’hyposulfite de sodium. Cette expérience paraît donner gain de cause à la théorie chimique. Cependant, il pourrait très bien se faire que le bromure d’argent modifié ne possédât pas pour cela une composition chimique différente du bromure d’argent ordinaire. Dans les deux bromures la composition chimique, en d’autres termes, pourrait rester la même, mais le bromure modifié se trouverait simplement dans un état moléculaire différent de l’état moléculaire du bromure ordinaire, lequel état lui permettrait de résister à l’action dissolvante de l’hyposulfite de sodium. La chimie fournit des exemples de solubilité ou d’insolubilité d’un même corps suivant son état moléculaire.
Au surplus, l’expérience de Young ne peut être faite qu’en employant l’albumine comme véhicule de l’halogène d’argent. Il y a donc lieu d’admettre que le véhicule joue un rôle dans le phénomène constaté, que l’image n’est pas réellement ou uniquement formée par de l’iodure d’argent modifié, mais vraisemblablement, en partie au moins, par de l'albuminate d’argent.
Tout récemment on vient d’essayer, avec un succès relatif, mais qui ne laisse pas de promettre, de développer une plaque au gélatino-bromure d’argent après fixage. Peutêtre se trouve-t-on aussi en présence d’une image secondaire formée par du gélatinate d’argent?
IMAGE LATENTE
D’autre part, si l’halogène d’argent a été décomposé par la lumière, l’image latente formée d’un corps d’une composition chimique différente doit se conserver indéfiniment à l’abri de la lumière. Il n’en est rien cependant. La conservation de l’image latente, si longue qu’elle puisse être, ne se montre pas indéfinie. Suivant l’halogène d’argent qui lui a donné naissance, la durée de cette conservation est plus ou moins longue, mais il arrive toujours un moment où les réactifs que l’on emploie pour faire apparaître l’image latente demeurent impuissants. Il est certain que si cette durée de conservation était de quelques semaines pour le procédé Daguerre, de quelques mois pour le procédé au collodion humide, elle est de quelques années pour le procédé au gélatino-bromure. Il est non moins certain qu’elle cesse dans les trois cas. Cette disparition de l’image latente infirme donc à priori la théorie chimique de sa formation.
Les partisans de cette théorie combattent cependant cette objection avec un certain succès. Dans le procédé Daguerre, ils déclarent que l’iode, dégagé par la décomposition de l’iodure d’argent, s’est combiné avec la plaque d’argent, formant support de la matière sensible, pour se reporter petit à petit sur le sous-iodure et reformer avec lui, dans l’obscurité, un nouvel iodure. Dans le procédé au collodion humide, ils soutiennent que le temps décompose l’iodate d’argent, formé par l’action de la lumière, et cède son iode au sousiodure d’argent pour le ramener à son état primitif d’iodure d’argent. Cette réaction leur paraît d’autant plus certaine, qu’en débarrassant, aussitôt après l’impression, par un lavage abondant, la plaque de l’iodate d’argent et de l’acide azotique qu’elle contient, on augmente de beaucoup la durée de conservation de l’image latente. Dans le procédé au gélatino-bromure, ils expliquent ainsi l’action oxydante de l’air ou de l’ozone sur la matière organique : il y aréhalogénisation du sous-bromure, donc reconstitution du bromure d’argent.
39. — Tout en admettant le principe de la théorie chimique, M. Carey-Lea veut voir dans l’image latente le résultat de l’union, en proportions variables, du sous-bromure au bromure non modifié. Il se formerait donc un composé analogue aux laques. On sait qu’on donne naissance aux laques en précipitant de l’alun dans un liquide tenant des
matières colorantes en suspension. L’alun entraîne ces matières, s’allie avec elles, non cependant en mélange simple, mais en composé stable, car si le produit obtenu reste soluble dans l'eau, il est impossible de séparer ses constituants par des lavages prolongés. Le composé admis par Al. Carey-Lea serait un photo-bromure, comme il serait dans la formation de l’image visible, sur papier, un photochlorure. La chimie photographique devrait donc compter, dans sa nomenclature, des photo-sels. De fait, Al. Carey-Lea a obtenu une assez grande variété de photo-sels en réduisant partiellement les différents halogènes d’argent par le sulfate ferreux, le sucre de lait, l’hyposulfite de sodium, etc. En outre,. il a démontré qu’on pouvait, en toutes circonstances, remplacer par l’action des rayons lumineux, et réciproquement, l’action d’un des réactifs donnant des photo-sels (1 ). Cette identité entre les effets semble donner crédit à la théorie chimique en nous laissant supposer que l’image latente est bien réellement formée par des photo-sels d’argent.
40. — La théorie dynamique se refuse à voir, dans l’image latente, le résultat d’une décomposition plus ou moins grande du bromure d’argent, soit par formation pure et simple d’un sous-bromure, soit par formation d’un photobromure. Pour elle, l’altération éprouvée par la matière sensible, sous l’action de la lumière, n’est qu’un état moléculaire nouveau, communiquant au bromure d’argent la propriété d’être facilement réduit par les révélateurs. Ou bien encore le bromure d’argent, frappé par la lumière, garde même composition et même forme que le bromure d’argent, mais il a acquis un surcroît d’énergie qui, conservée après l’action des rayons lumineux, permet aux révélateurs d’agir.
Eu admettant la première hypothèse, celle d’une transformation moléculaire, ce seraient les molécules modifiées que les révélateurs décomposeraient.
En admettant la seconde hypothèse, celle du surcroît d’énergie, c’est-à-dire l’accélération des mouvements moléculaires de la matière sensible, les révélateurs réduiraient d’autant plus facilement la matière sensible que l’accélération serait plus grande
(1) Bulletin de la Société française de photographie, septembre 1889.
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Somme toute, la théorie dynamique explique bien tous les phénomènes de l’image latente que relève et explique la théorie chimique, et elle a en plus, sur cette dernière, l’avantage de nous permettre d’interpréter d’une façon rationnelle certains faits nouveaux s’accommodant très mal avec la théorie chimique.
La non-conservation indéfinie de l’image latente peut aussi bien avoir lieu par un phénomène physique que par un phénomène chimique. L’amplitude du mouvement vibratoire des molécules étant simplement exaltée par l’action de la lumière, cette amplitude ira en diminuant après l’action lumineuse, jusqu’à se rapprochèr et à atteindre l’amplitude normale dont sont animées les molécules non impressionnées. Toutefois, en ce qui concerne le procédé au gélatino-bromure d’argent, la conservation de l’image peut se mesurer par des années, et il paraît difficile d’admettre que les molécules, qui n’ont subi souvent que pendant un temps extrêmement court Faction de la lumière, conservent si longtemps l’accélération vibratoire communiquée par cette courte action lumineuse.Cette objection, cependant, se trouve détruite si nous supposons, non pas une simple excitation des mouvements moléculaires sous l’action de la lumière, mais bien un bouleversement des molécules pouvant être aussi complet que possible sans amener néanmoins la séparation des atomes. Il y a, dans ce cas, orientation différente des molécules, nouveau groupement de ces mêmes molécules, groupement stable correspondant à un nouvel état moléculaire de la matière sensible.
On a dit aussi qué la théorie dynamique ne saurait être la bonne, 'attendu que, sans la présence, dans la couche sensible, ai’un absorbant de l’halogène, qui se formerait par décomposition réelle de la matière sensible, il devient impossible d’obtenir une image. Resle à savoir si cet absorbant de l’halogène demeure nécessaire el indispensable à la formation de l’image latente, ou se montre seulement nécessaire et indispensable à son développement. Comme nous le verrons ultérieurement, le révélateur n’agit pas directement sur la matière sensible, mais bien indirectement, par l’intermédiaire d’un absorbant de l’halogène. Cet intermédiaire est généralement l’hydrogène naissant dégagé de l’eau et vraisemblablement aussi de la gélatine.
On le voit, les diverses théories, jusqu’à présent, expliquent suffisamment bien lesmêmes phénomènes. Mais il est d’autres phénomènes qui plaident en faveur de la théorie dynamique, par cela même qu’ils semblent impropres à provoquer une réaction chimique.
41. — La pression est de ce nombre. En effet, si l’on exerce une pression sur la surface sensible, on constate que les parties comprimées peuvent être réduites par un révélateur, exactement comme si ces parties avaient subi l’action de la lumière?
Il m’est arrivé quelquefois, et cela a dû arriver à d’aucuns d’entre vous, de remarquer, sur un phototype négatif, une partie présentant un voile et limitée par un angle droit. Où en était la cause? Probablement dans la pression. Au moment de l’emballage, la plaque incriminée se sera trouvée à l’extrémité inférieure d’une pile de plaques et inexactement placée sous la pile. Les parties voilées ont été comprimées par le poids de la pile. Mettez sur la surface sensible une feuille de papier, pour éviter tout phénomène de fluorescence, et promenez une baguette de verre sur ce papier en appuyant légèrement. Sous l’action d’un révélateur, tous les traits indiquant le passage de la baguette sur le papier se dessineront en noir. Il y a donc eu formation d’image latente par simple pression.
On a démontré encore qu’une plaque sensible exposée à la lumière donne plus facilement une image latente dans l’air comprimé que dans l’air libre.
J’ai dit que la pression semblait impropre à déterminer une réaction chimique. Il résulte cependant des expériences de M. Spring (de Liège) qu’une pression tend à produire une réaction chimique chaque fois que le volume des corps, résultant de cette réaction chimique, est moindre que le volume des corps primitifs. Or, si l’on prouvait que le volume du bromure d’argent modifié est inférieur au volume du bromure d’argent normal, on démontrerait du môme coup que l’image latente, formée par pression, découle de la théorie chimique, et la théorie dynamique n’aurait plus à se prévaloir de la pression pour établir son bien fondé.
Celte prévalance peut d’ailleurs être encore combattue, dans une certaine mesure, par celte constatation : si faible
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que soit la pression, elle se fait sentir jusqu’aux parties intérieures de la matière sensible, alors qu’une faible action de la lumière se localise sur la surface de cette matière. Le capitaine Abney et M. Bothamley ont démontré le fait, en traçant des traits, par pression, sur une surface sensible, et en l’exposant à une faible action de la lumière. Le capitaine Abney a dissous les couches supérieures de la surface et a montré qu’au développement les traits seuls restaient ; M. Bothamley a fait agir sur la plaque, pendant un temps très court, une solution de bichromate de potassium, et a prouvé qu’au développement les traits seuls restaient encore.
On voit donc qu’en réalité les deux grandes théories ont des valeurs égales et restent, par conséquent, également admissibles ; mais nous n’en sommes, pas mieux fixés sur la nature de l’action produite par les rayons lumineux sur les composés halogènes de l’argent.
42. — En face de ces théories, une dernière tend à s’élever : c’est la théorie des cellules de gélatine.
Lorsqu’on mélange des solutions aqueuses d’azotate d’argent et d’un bromure alcalin, on obtient du bromure d’argent, qui a la propriété d’être réduit avec la plus grande facilité par les révélateurs, sans avoir préalablement subi l’action de la .lumière. 11 en va tout autrement dans le cas de l’émulsion formant la surface sensible. Nous avons vu que cette émulsion était formée par le mélange des corps que je viens de citer, mais effectué en présence de la gélatine, de telle sorte que le bromure d’argent est et reste précipité au sein de la matière colloïde. Ce bromure n’est plus du tout réduit par les révélateurs, s’il n’a pas reçu une action préalable de la lumière. En considérant ce phénomène, nous sommes, semble-t-il, en droit d’admettre que le véhicule de l’halogène d’argent, jouant un rôle dans la réductibilité, en joue un aussi dans la formation de l’image latente.
M. Starness a étudié la question. Il estime que l’action réductrice des révélateurs ne peut se faire sur le composé halogène d’argent non soumis à la lumière, parce que chaque molécule de bromure d’argent se trouve entourée de gélatine et que celle-ci lui constitue une enveloppe protectrice. Lorsque le compose sensible est soumis à une action lumineuse, le bromure d’argent, sous le choc des vibrations de la lumièie,
reçoit un mouvement vibratoire qui écarte et brise la gaine de gélatine dont il est entouré. Toutes les molécules dé bromure, ainsi mises à nu, se retrouveront dans les conditions du bromure d’argent obtenu par le simple mélange des solutions aqueuses d’azotate d’argent et de bromure alcalin, c’est-à-dire qu’elles pourront être décomposées par les révélateurs. Il en résulterait dès lors que plus mince serait l’enveloppe de gélatine, plus sensible serait l’émulsion.
Nous avons vu que, dans la pratique, on augmentait la sensibilité d’une émulsion en la faisant mûrir sous l’action de la chaleur. Or, afin de prouver que cette augmentation de sensibilité n’est pas absolument due à la chaleur, mais bien à un amincissement de la gaine de gélatine produit par la chaleur, M.Starness a fait chauffer isolément du bromure d’argent et l’a mélangé avec de la gélatine. Le produit ainsi obtenu demeure beaucoup moins sensible à la lumière qu’une émulsion chauffée à la même température. En admettant cette théorie, on en arrive à conclure qu’une émulsion ayant subi l’action de la lumière peut récupérer toute sa sensibilité première par la refonte. Si M. Starness demeure de cet avis, quelques chimistes refusent de s’y ranger, déclarant que le phénomène pourra avoir lieu tant qu’une partie seulement de l’émulsion aura été impressionnée, mais que, si toute l’émulsion a subi l’action lumineuse, il devient impossible de lui rendre, par la refonte, ses propriétés primitives.
Il n’en est pas moins vrai cependant que cette théorie des cellules de gélatine nous ouvre des horizons nouveaux, en nous offrant cet intérêt, très particulier, de faire intervenir le véhicule de l’halogène d’argent, alors qu’on ne semblait le prendre en aucune considération. Pour ma part, il me paraît inadmissible que la gélatine n’ait pas, peu ou prou, un rôle dans la formation de l’image latente. Nous verrons d’ailleurs, en parlant du développement, qu’elle doit avoir, peu ou prou, un rôle dans la révélation de cette même image latente.
43. — Au cours du chapitre précédent, nous avons vu que l’impression de l’image latente pouvait se faire, en dehors d’une durée de temps dite normale, soit par sous-
IMAGE LATENTE
exposition, soit par surexposition. En d’autres termes, il existe un minimum de lumière pouvant agir sur la surface sensible, et aussi un maximum, puisque, ce maximum dépassé, l’image disparaît et la plaque sensible arrive à un premier état neutre, dans lequel aucune trace d’image n’apparaît sous l’action des révélateurs.
Dans le cas de la sous-exposition, l’image latente a-t-elle la même valeur si l’on a atteint au minimum d'effet de la lumière par expositions successives ou par exposition continue ?
Les avis sont partagés.
MM. Lumière frères admettent la même valeur d’image pour une exposition continue et des expositions successives. Le capitaine Abney, et d’autres avec lui, prétend que des expositions successives donnent à l’image une valeur moindre que l’exposition continue.
Pour prouver leur opinion, MM. Lumière frères ont percé d’une ouverture radiale un disque tournant très rapidement au-devant d’une plaque sensible et en arrière d’une lumière artificielle. Le mouvement giratoire, dont le disque se trouvait animé, était tel qu’à chaque tour la surface sensible subissait l’action de la lumière pendant 0SCC, 00025. Bien que cette action paraisse de très courte durée, la plaque recevait néanmoins, pendant cette exposition, 200 billions de vibrations lumineuses. Malgré cela, l’exposition est trop courte et la plaque soumise aux révélateurs ne laisse percevoir aucune trace d’image. Si donc l’impression est réellement nulle, il semblerait, à priori , que la somme d’actions lumineuses semblables doit fournir une expression également nulle. Il n’en est rien cependant. Après 24 000 actions semblables, correspondant en totalité à six secondes d’exposition, l’image latente est suffisamment imprimée pour apparaître au développement. Exposant alors une plaque dans les mêmes conditions, mais pendant une durée continue de six secondes, MM. Lumière frères ont trouvé que l’image obtenue était la même que précédemment. Il en résulterait donc que l’image latente aurait même valeur, l’exposition ayant lieu pendant six secondes de suite ou pendant six secondes avec 24 000 intermittences (1).
Il) Bulletin de la Société française d : photographie, février 1887.
Malgré la créance que l'on doit avoir dans la sincérité de MM. Lumière frères et dans leurs expériences, généralement très bien conduites, ce résultat paraît difficile à admettre. En effet, après chaque exposition, il y a suspension dans l’accélération du mouvement vibratoire des molécules. L’exposition suivante, si elle trouve le mouvement un peu trop exalté, ce qui peut fortifier son action, perd un peu de cette action même dans une mise en train nouvelle, et il n’est pas supposable qu’après six secondes avec 24 000 interruptions, l’amplitude du mouvement vibratoire des molécules soit la même qu’après une action continue de six secondes. Pour qu’il y eût égalité, il faudrait qu’à chaque exposition la perte produite par la mise en train fût égale au gain dû à l’exaltation de l’action précédente.
Cet équilibre a-t-il vraiment lieu? Le capitaine Abney penche pour la négative.
Reprenant l’expérience de MM. Lumière frères, il a exposé une surface sensible pendant 1 sec, 176 à une lumière artificielle avec 39 200 alternations. Soit, par conséquent, une durée de 0sec, 00003 pour chaque exposition. Dans ces conditions, la valeur de l’image latente obtenue correspondait à une exposition continue de 0sec,6 sous la même source de lumière. D’où il résulte que l’action discontinue n’est arrivée à produire qu’un elfet plus de moitié moindre que l’action continue (1).'
On remarquera que la pose initiale donnée à la surface sensible par le capitaine Abney a été de 0sec, 00003, tandis que celle donnée par MM. Lumière frères était de 0‘ec, 00025, ce qui tendrait à faire conclure, en présence des deux affirmations, que l’action discontinue ne produit pas le même effet que l’action continue, si l’on atteint dans la pose initiale le minimum de lumière pouvant agir sur la préparation photographique, mais que ces deux actions produisent un effet semblable dès que la pose initiale devient supérieure, même légèrement, à ce minimum. Toute vraisemblable que paraisse cette conclusion, elle n’en reste pas moins prise sous toutes réserves.