‹ Le Devoir de l'Amérique en face de la guerre--Chapitre 10 sur 12 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

II y a plus de quarante ans, Charles Dickens écrivit ce qui suit sur les États-Unis : ce Au moment où j'écris, ils se font honorablement remarquer par l'énergie qu'ils déploient dans la protection de leurs nationaux, par la dignité et la décision dont ils font preuve, et qui devraient servir de modèle à l'Angleterre ». — Ulysse Grant était alors président des États- Unis. — Comme Washington, Lincoln et Andrew Jackson, Grant était un Américain qui n'était pas a trop fier pour combattre ». Ceux de mes compatriotes demeurés fidèles aux vieilles traditions américaines ne peuvent que ressentir une grande honte en voyant le contraste qui existe entre les tendances dont parle Charles Dickens et celles du moment présent.

La politique d'attente, politique populaire parmi les chefs gouvernementaux d'un certain

type depuis l'époque d'Ethelred l'Irrésolu, et même depuis des milliers d'années avant lui, a échoué comme elle échoue toujours, tout naturellement, en présence de sérieuses difficultés, et en face d'un adversaire résolu et sans pitié. Nous avons essayé de tous les expédients, sauf de l'emploi de la sagesse et delà résolution. On a soutenu que nous n'avions jamais connu la guerre, mais cette affirmation ne peut venir que de ceux qui jouent sur les mots. Naturellement, on trouve des gens pour prétendre que, lorsque nous prîmes Vera Cruz en perdant environ 120 hommes et en tuant ou blessant plusieurs centaines de Mexicains nous agissions dans l'intérêt de la paix et ne faisions pas la guerre. S'il en est ainsi, il n'y a pas à discuter et il n'y a qu'à laisser les gens capables de semblables raisonnements satisfaire leur conscience en se servant de mots qui dénaturent les faits. Par une conséquence naturelle de l'impression causée à l'étranger par notre conduite au Mexique, nous avons été forcés de prendre les armes à Haïti, et un certain nombre de nos soldats et de nos adversaires furent tués et blessés (sans doute nous « agis-

sions dans l'intérêt de la paix » à Haïti comme au Mexique). Au Mexique, le résultat de la guerre, ou de la paix, ou de ce que Ton voudra, fut que nous dûmes nous retirer sans avoir obtenu le bénéfice annoncé par notre Gouvernement lorsqu'il prit Vera Cruz.

Nous, citoyens des Etats-Unis, avions, en 1914, un double devoir : un devoir vis-à-vis de nous-mêmes, un autre vis-à-vis des autres. Nous avons échoué dans les deux cas. Tout d'abord, ces deux échecs sont dus aux efforts nuisibles des pacifistes professionnels, dont l'influence se fit sentir, il y a environ cinq ans, lorsque le gouvernement de Washington chercha à négocier plusieurs traités d'arbitrage d'après lesquels nous abandonnions notre droit de maintenir nos propres intérêts et notre honneur national. Nous avons été forcés, nous qui croyions à la paix et à une paix basée sur la justice, d'arriver à cette conclusion que les principaux leaders de la paix à tout prix, durant les dix dernières années, n'ont fait que des sottises et du mal. Ce résultat de l'agitation des pacifistes professionnels est dû, surtout, au fait qu'ils ont placé la paix au-dessus du bon droit

et refusé résolument de regarder les réalités en face, lorsqu'elles leur apparaissaient désagréables.

11 est aussi mauvais d'exalter la paix aux dépens de la moralité que d'exalter la guerre aux dépens de la moralité. Lincoln rendit à la cause de la paix permanente et à la grande cause de la justice et du bon droit un service immense lorsque, avec une fermeté inébranlable, il accepta quatre années de guerre écrasante plutôt que de céder aux pacifistes professionnels de son temps : les Copperheads. Le plus grand service rendu par Washington fut dîme nature analogue. La cause de la seule paix de quelque valeur pour les hommes d'honneur n'a jamais été servie plus utilement que par ces deux héros, qui surent ne point reculer devant une guerre juste.

Le renoncement à nos devoirs vis-à-vis des autres s'aggrave par l'omission de notre devoir envers nous-mêmes ! Payer un tribut de 25 millions de dollars à la Colombie n'atténue pas notre refus timide de remplir nos obligations envers la Belgique. Gela l'aggrave plutôt. Bien plus, il faut se souvenir qu'en ces sortes de

choses, le faible ne peut être aidé par le faible, que le malfaiteur brutal ne peut être arrêté par le lâche ou par Thomme arrogant et mou qui ne se donne pas la peine d'appuyer ses paroles par des actes. Préparation veut dire : prévoyance, effort, travail. Aussi les hommes mous, égoïstes, indolents, ne vivant que pour gagner de Fargent, et avec eux la grande masse des gens bien intentionnés qui se dérobent lâchement à l'accomplissement de devoirs nouveaux créés par de nouveaux besoins, accueillent-ils avec enthousiasme le leader politique qui, par de pompeux discours, les console etles allège de leur honte secrète.

Un politicien adroit peut, incontestablement, gagner bien des votes s'il préconise la non préparation, s'il loue la paix et prêche la neutralité comme étant toutes deux morales, même dans le cas où la « paix » et la « neutralité » nous amènent à faillir à notre devoir envers les autres et envers nous-mêmes. Un semblable politicien peut, par son habileté à débiter des phrases sonores, gagner des votes et prendre place dans le Cabinet du Président, en se prêtant aux désirs de gens charmés de s'entendre

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dire que leur égoïsme, leur myopie et leur timidité sont des vertus. Mais, en agissant ainsi, il sape la vitalité morale du peuple qu'il trompe.

Il est déplorable que cette nation qui, pendant cinq ans, s'est posée en champion de la paix, a tenu des conférences contre la guerre, et remercie ses citoyens riches de fonder des ligues pacifistes, se soit contentée de ces activités futiles, n'ait pas osé frapper un grand coup, et ait eu peur même de dire un mot en faveur du bon droit, tandis que le mal triomphait temporairement pendant les dix-huit derniers mois. C'est une chose pire encore que, durant cette période, nous n'ayons rien fait pour sauver notre propre pays d'un désastre.

Pour nous, peuple des États-Unis, le moyen d'échapper au blâme n'est pas de rejeter tous les torts sur nos hommes politiques. Sans aucun doute, pendant les dix-huit mois passés, le Gouvernement a été coupable d'une indifférence criminelle pour l'honneur et l'intérêt de la nation. Mais s'il a commis cette faute, c'est qu'il pouvait compter sur l'approbation du peuple ; donc, en définitive, le blâme tombe sur le peuple. 11 est normal que les succès poli-

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tiques aillent aux politiciens qui font appel à ce qu'il y a d'égoïste et de timide dans le caractère du peuple. Un correspondant de Virginie, qui a toujours été mon adversaire politique, m'écrit : « Le trait le plus déprimant de la situation actuelle est que la grande majorité du peuple américain approuve la politique du président Wilson et des autres apôtres du Buchananisme. Chacun est si satisfait de gagner de l'argent, de se donner du luxe, d'aller aux expositions, de monter dans son automobile, qu'il a horreur de penser à la mort, aux besoins, à la faim et à la fatigue. On constate une disposition marquée à considérer l'héroïsme comme une immoralité, et tous les soldats comme pervers et mauvais. Le Gouvernement est terrorisé par les Allemands et les gens qui éprouvent la même crainte que lui sont pour la paix à n'importe quel prix ». Il est possible que cet état d'esprit soit celui du peuple américain en général, et si cela est, ceux qui le favorisent en profiteront, politiquement parlant. Mais pour obtenir un profit personnel, ils contribuent à avilir leurs compatriotes.

Lorsque la guerre mondiale éclata, il y a plus

de deux ans, nous fûmes tout simplement inexcusables de ne pas commencer aussitôt le travail de préparation. Si nous l'avions fait, nous serions maintenant capables d'élever la voix en vue d'obtenir une juste paix. Mais rien n'a été tenté en ce sens par ceux qui étaient au pouvoir. Au contraire, dans son message au Congrès de décembre 1914, le Président a développé ses arguments en faveur de la non préparation.

L'attitude de la presse germano-américaine à propos des notes postérieures du président Wilson à l'Allemagne est caractéristique. Les journaux germano-américains ont montré que tout leur dévouement allait à cette partie du mot composé qui précède le trait d'union, et que pour eux le mot : germano- américain signifiait qu'ils étaient des Allemands profitant de leur situation en Amérique pour forcer les États-Unis à sacrifier leur honneur et les intérêts de l'humanité au bénéfice du Gouvernement allemand. Les Germano-Américains professionnels, de connivence avec le Gouvernement américain, et sur l'instigation directe du gouvernement allemand, ont délibérément fait une campagne contre les États-Unis, ils ont

triomphé lors des atrocités allemandes, et ouvertement annoncé que Tappui des votes germano-américains était subordonné à Tattitude du Gouvernement à Fégard de l'Allemagne. Ils ont annoncé que l'Allemagne permettrait au président Wilson de jouer un rôle dans les négociations de la paix à condition qu'il prêterait à l'Allemagne un concours actif et passif pendant la guerre. Les Germano-Américains se sont montrés, pour le Président, des maîtres exigeants ; ils ont tellement exaspéré les véritables Américains que ces derniers l'ont forcé à une action tardive, et accomplie de mauvais gré. Après dix-huit mois, il a commencé timidement à parler d'une préparation imparfaite. Après une conversation de sept mois avec l'Allemagne au sujet du Lusitcmia, il s'est en définitive fâché avec l'Autriche à propos de VAncona, car TAutriche est plus faible que l'Allemagne et l'on peut, à moindre risque, se brouiller avec elle. Par la suite, M. Wilson ne bougea pas lorsque d'autres navires furent coulés, et le peuple ne parut pas s'en émouvoir.

On ne saurait sérieusement blâmer les gens coupables de n'avoir pas vu ou prévu ce qui est

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caché à tous les yeux sauf à des regards presque prophétiques. Depuis Tépoque de Washington, les Américains les plus clairvoyants se sont toujours trouvés en avance sur le sentiment populaire, aux États-Unis, chaque fois que la préparation pour la guerre était en jeu ; mais, d'un autre côté, nombre de leaders ont été en retard sur le peuple qu'ils dirigeaient. Sous un Gouvernement droit, le peuple s'est toujours attaché aux faits franchement exposés. 11 a refusé de suivre un Gouvernement dont la conduite officielle était mauvaise.

Vingt ans après la guerre civile, nous avions laissé notre armée et notre marine descendre au-dessous de l'armée et de la marine d'une puissance européenne de troisième ordre. La marine est particulièrement importante pour nous, et graduellement notre peuple est arrivé à l'apprécier. En 1898, eut lieu la guerre contre l'Espagne. Dans cette affaire, nous ne fûmes pas sans reproche, mais la conduite des Espagnols fut pire. Comme Ta dit le profond philosophe qui signe M. Dooley : « Nous étions comme dans un rêve, mais les Espagnols étaient en léthargie ». Toutefois, à la suite de

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ces événements, nous augmentâmes notre flotte, qui prit la quatrième ou la cinquième place parmi les grandes puissances, tandis que notre armée atteignait à peine le chiffre de 100.000 hommes. Mais, aussitôt la guerre terminée, le Congrès, probablement — je regrette de le dire — influencé par le peuple, laissa notre force militaire se dissoudre \

En 1901, sous la direction de certains membres du Comité naval au Sénat, le Congrès

* Certains partisans du Gouvernement qui cherchent à le défendre d'une façon déloyale ont dit que, lorsque j'étais Président, je n'ai point assez fait pour l'amélioration de l'armée et de la marine. Naturellement ces individus savent parfaitement bien que les critiques dirigées contre moi à cette époque venaient de ce qu'on me trouvait trop militariste, et ceux qui les firent m'en voulurent toujours parce que je tâchais de pousser les Congrès plus loin qu'ils ne le voulaient dans l'amélioration de l'armée et de la marine. Pendant ma présidence, la marine tripla sa force et l'armée doubla en puissance. Je ne négligeai rien pour que les Congrès fissent mieux encore. Je suis allé aussi loin que je le pouvais, j'ai demandé tout ce que je pouvais demander. Dès mon premier message au Congrès du 3 décembre 1901, et dans tous ceux des années suivantes, je soutins la thèse de « la préparation •», de la reconstitution de nos forces navales et militaires. J'ai répété ces arguments dans une douzaine de discours prononcés dans tous les coins de l'Union. Ces messages aux Congrès et ces discours où j'ai si souvent et si longuement prêché la préparation, tous ceux qui fréquentent les bibliothèques publiques pourront les lire.

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arrêta toute amélioration dans la construction des navires de guerre. Pendant les huit années suivantes, cependant, le travail interrompu fut repris. La marine s'accrut en nombre et plus encore en puissance ; pour la première fois, les manœuvres furent exécutées comme elles auraient dû l'être déjà. Le résultat fut qu'en 1909, notre flotte était la deuxième du monde et capable de nous défendre en cas d'attaque de la part d'une puissance étrangère. Tel était notre premier devoir, et il a été accompli. En même temps la puissance de l'armée avait été augmentée dans de fortes proportions. On vit bien le résultat obtenu en comparant l'expédition de Cuba sous le général Barry, avec celle qui avait eu lieu sous le commandement du général Shafter, six ou huit ans auparavant.

Alors arriva Fafîreux cataclysme de la guerre européenne actuelle. Pendant les années 1913 et 1914, notre marine déclina rapidement. Cette déchéance était due en partie aux méthodes qui présidaient à son administration, méthodes dans le genre de celles suivies dans notre guerre au Mexique. Il n'y eut plus de manœuvres, ni d'exercices de tir pendant ces deux

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années, et, en conséquence, notre flotte est redescendue au cinquième rang. Elle serait incapable, pour rinstant, de nous défendre contre une attaque sérieuse.

Les événements de Tannée 1914 ont démontré l'erreur absolue de ceux qui s'imaginent que l'opinion de Thumanilé civilisée suffît pour prévenir, de la part des nations guerrières, les attentats les plus criminels. Ce qui est arrivé en 1914 prouve qu'en matière de morale internationale le monde n'a fait aucun progrès, si petit soit-il, depuis la fin des guerres de Napoléon. Cet insuccès est dû autant à l'erreur initiale des pacifistes qu'à celle des militaristes. L'administration, toute craintive, du Gouvernement américain pendant l'année dernière a puissamment favorisé l'administration de sang et de fer en vigueur de l'autre côté de l'Océan. Le premier système n'est peut-être pas aussi mauvais, mais est beaucoup plus méprisable. Les États-Unis ont, d'une façon flagrante, négligé de tenir les promesses faites à la Convention de La Haye, et ils se sont abstenus de servir la cause de la justice. Ils ont cru trouver un refuge dans une neutralité vieille comme le

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monde, mais toujours dégradante pour celui qui la pratique. La neutralité entre le bien et le mal, comme on Ta dit avec juste raison, une telle neutralité est l'acte le plus ignoble qui se puisse imaginer.

Avant la guerre, les Américains en général étaient assez excusables de ne pas comprendre le danger qui les menaçait. Mais, à présent, il n'y a plus d'excuse. Etant donnée, en effet, Findifférence dont nous avons fait preuve à l'égard de nos devoirs, nous sommes assurés que, si une nation puissante nous attaque, quelque innocents et pacifiques que nous soyons, nous n'avons absolument rien à attendre des autres pays. Plus que certainement, la neutralité que nous avons maintenue entre le bien et le mal, lorsque la Belgique était foulée aux pieds, nous sera rendue lorsque notre tour viendra. Comment blâmer les nations qui, en ce moment, citent en ricanant nos proclamations en faveur de la neutralité, et déclarent qu'à leur tour elles ont rintention de demeurer neutres non seulement en actes, mais même en pensée, si une puissance quelconque, européenne ou asiatique, décide de nous enlever le canal de Panama, ou

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Hawaï, ou Porto-Rico, ou encore de prendre et de rançonner New- York ou San Francisco ? De plus, cette guerre a prouvé que des armées composées de centaines de mille hommes pouvaient être transportées non seulement au delà des mers étroites, mais aussi à travers de vastes océans. La puissante marine anglaise a su faire de rOcéan une barrière pour les ennemis de l'Angleterre et une grande route pour ellemême. C'est à sa flotte uniquement que l'Angleterre doit son salut.

Profitons de l'héroïque exemple que la Belgique donne en ce moment, et du sort terrible qu'elle doit à son manque de prévoyance et de préparation ! A présent, en dépit des affreux désastres de Tannée 1914, et bien qu'il ne lui reste qu'une toute petite partie de son territoire, l'armée belge est plus forte et plus puissante que jamais. Elle compte environ 120.000 hommes, plus de 400 canons et une grande quantité de mitrailleuses, sans parler des services d'aviation, des fabriques de munitions et des centres de ravitaillement. Il y a 14 centres d'instruction pour les recrues belges, et d'excellentes écoles pour les officiers. Le moral de

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l'armée est extraordinaire, je ne connais rien de plus beau dans toute l'histoire que la façon dont cette armée a été le\ée et maintenue par la nation belge au milieu d'un cataclysme presque unique dans l'histoire des nations. Mais ce cataclysme, ce désastre affreux et écrasant pour la Belgique, ils viennent justement de ce qu'aucun effort n'avait été fait antérieurement. Le splendide héroïsme d'aujourd'hui ne peut réparer qu'en faible partie l'horrible dommage dû à la non-préparation dans le passé. La Belgique a souffert jusqu'aux dernières extrémités de la douleur ; tandis qu'elle serait restée à peu près sauve si, avant la guerre, elle avait préparé son armée d'une façon aussi complète, relativement à sa force d'alors, que sa présente armée l'est relativement à sa faiblesse actuelle.

L'Angleterre a été, pendant la première année de la guerre, un exemple lamentable de la punition qui ne peut manquer de frapper la nation qui manque à remplir sérieusement ses devoirs, et à se préparer pour le service obligatoire en vue de jours mauvais. Sa marine fut admirable dès le début, grâce à des hommes

comme Lord Fisher, qui la développa, et le prince Louis de Battemberg qui la mobilisa à temps avec une sûreté comparable à celle de la mobilisation allemande. Les soldats anglais sur le front se conduisirent admirablement, mais, dans l'ensemble, les Anglais ne se sont pas montrés sous un jour avantageux lorsqu'on les a comparés aux Français, pendant la première année de la guerre. Cela est vrai de leurs capitalistes, cela Test encore plus pour leurs ouvriers (surtout en comparaison des ouvriers français qui travaillèrent jour et nuit, et échangèrent des souhaits fraternels avec les généraux sur le front). Ce fut vrai pour les membres du Parlement et pour les journalistes qui combattirent le service obligatoire. Plus d'une année s'écoula avant que les Anglais commençassent à produire des armes et des munitions avec la même énergie que la France et l'Allemagne. Les volontaires se sont engagés en très grand nombre, mais ceux qui désiraient échapper à leur devoir furent autorisés à le faire, et ce fut une chose regrettable. Maintenant, deux années après la déclaration de la guerre, le peuple anglais travaille avec une énergie et un patrio-

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tisme extraordinaires/mais il ne lui est pas possible de réparer entièrement le mal causé par le manque de préparation antérieure.

S'il n'y avait pas là une leçon pour nous, je ne m'arrêterais certainement pas à ces faits. Ce que nous devons surtout retenir, c'est que, si l'Angleterre n'a pas fait tout ce qu'elle aurait dû, elle a fait infiniment mieux que nous n'aurions fait. Elle a compris la leçon, elle la met en pratique, tandis que nous, nous n'avons rien appris ; et nos leaders exécutifs, législatifs, et autres, aussi bien M. Wilson et M. Bryan que des membres du Congrès tels que MM. Kitchin et Hay, agissent d'une façon déshonorante pour le nom américain, et cela, à l'heure oii l'avenir de la nation est menacé par de graves périls. Des livres de grande valeur ont été inspirés chez nous par la guerre; mais le meilleur, au point de vue des enseignements pratiques, est celui d'Oliver : V Epreuve par la bataille. Je souhaiterais que tous les Américains le lisent, et se persuadent que tout ce que Oliver dit à propos des faiblesses et des besoins de l'Angleterre se rapporte avec plus de justesse encore au peuple américain. Le colonel Arthur Lee,

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membre du Parlement, dans un discours à ses électeurs, a clairement montré au peuple anglais les nécessités et les devoirs de l'heure présente. Nos politiciens, nos humanitaires bien stylés et nos amoureux de la paix devraient lire ce discours avec attention et en faire leur profit.

Assurément, nous devons repousser avec horreur la brutalité, l'inhumanité et l'indifférence cynique vis-à-vis du droit international dont le Gouvernement allemand a fait preuve durant ces deux années ; nous devons éviter comme nous éviterions la peste qu'il se forme dans notre pays une psychologie populaire analogue à celle qui empoisonne l'opinion publique allemande en l'amenant à soutenir les actes de son Gouvernement en Belgique, et à se réjouir, dans des chansons, du meurtre de femmes et d'enfants. Mais si nous tenons à rhéritage que nous a légué Washington et que nous a conservé Lincoln, nous entreprendrons immédiatement l'effort nécessaire pour rivaliser avec la puissance allemande, puissance qui n'est pas seulement militaire, mais aussi sociale et industrielle.

Nous, Américains, nous prétendons qu'une démocratie peut être, pour sa défense, aussi forte qu'une autocratie dans son despotisme. 11 est inutile d'émettre cette prétention, inutile de faire parade d'une éloquence merveilleuse dans les discours du 4 juillet et de parler constamment, dans notre enseignement public, de notre grandeur, de notre attachement aux principes démocratiques, de la mission que nous avons de faire le bien sur la terre, si nous ne sommes pas capables d'appuyer nos paroles par des actes. L'Allemagne est l'antithèse de la démocratie. Aussi exulte-t-elle à la pensée que la démocratie anglaise est brisée. Elle exulte en voyant qu'en Amérique la démocratie s'est montrée si faible qu'elle n'a pas osé protester contre le mal fait aux autres, qu'elle s'est bornée à des paroles lorsqu'elle a été lésée ellemême. Elle se réjouit ouvertement, et compte que les Germano-Américains professionnels se montreront traîtres envers les États-Unis. Elle se sert des politiciens qui ont peur des votes germano-américains.

En Amérique tout pacifiste professionnel, tout représentant de l'avidité commerciale, tout

apôtre de la timidité, tout gredin qui trahit son pays, travaille en ce moment contre la démocratie. Si l'idéal démocratique échoue, si la démocratie s'affaiblit, à eux tout d'abord en reviendra le blâme. Car la démocratie tombera assurément, si l'on prouve un jour qu'elle est incompatible avec la sécurité nationale. La loi de la préservation personnelle est la première loi des nations aussi bien que des individus. Qu'un pays ne puisse se protéger sous un gouvernement démocratique, et ce pays disparaîtra ou il inaugurera une nouvelle forme de gouvernement.

Je pense que notre peuple comprendra tout cela. J'espère qu'il contribuera à la victoire de la démocratie. Il ne peut y parvenir qu'en montrant, par ses actes, qu'il a conscience des responsabilités qui incombent à une démocratie. La première et la plus importante est celle de la défense nationale. Nous devons être prêts à défendre un pays gouverné d'après l'idéal démocratique, ou alors nous nous rendons coupables de trahison envers cet idéal. Pour défendre le pays, il est nécessaire de l'organiser lorsqu'il est en paix ; on ne peut le faire lors-

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qu'il est en guerre. Un individualisme sans restriction en temps de paix veut dire incapacité de résistance et impossibilité d'accomplir un grand effort national pour une fin commune en temps de guerre. On ne devrait permettre ni à Thomme d'affaires, ni à l'homme de peine, de rien faire de préjudiciable pour la communauté. La cohésion sociale est nécessaire. Nous devons inaugurer des méthodes grâce auxquelles, sous notre gouvernement démocratique, nous assurerons la socialisation de l'industrie à l'exemple de l'Allemagne, de façon à ce que le travail soit encouragé et contrôlé dans rintérêt public.

Mettons-nous donc dans l'esprit qu'il faut nous préparer, et qu'il faut tout faire pour cela! Nous avons le canal de Panama. La plupart des membres de nos Congrès se sont, dans le passé, opposés continuellement à la reconstitution de la marine et à la fortification du canal de Panama; ils croyaient bien agir îïkûs ils ont indignement trahi le devoir national, ils se sont montrés les plus dangereux ennemis de la ft<?publique. Si le peuple américain veut soutenir de tels politiciens, qu'il abandonne alors le canal

et le rende à Panama ou le donne au Japon, à rAllemagne. à FAngleterre ou à n'imporle quelle nation qui a pour dirigeants des hommes et non des eunuques I Qu'il abandonne aussi la doctrine de Monroë, et ne prétende plus protéger la vie et la propriété au Mexique ! En résumé devenons la Chine de l'Occident et attendons, dans la faiblesse et l'impuissance, le jour où notre territoire sera partagé entre des peuples plus énergiques !

Mais si nous avons l'intention de jouer notre rôle de grande nation, d'être prêts à défendre nos propres intérêts et à être utiles aux autres, sachons ce que nous voulons faire et préparonsnous à le faire î Au sud de l'Equateur, sur la ligne approchant de chaque côté le canal de Panama, nous n'avons plus à nous occuper de la doctrine de Monroë. Le Brésil, le Chili et l'Argentine sont capables de défendre cette doctrine pour toute TiVmérique du Sud, excepté dans la partie de l'extrême Nord. Considérez, par exemple, le cas de l'Argentine. Comme en Suisse le service militaire y est obligatoire, ce qui, industriellement et socialement, lui a été d'un très grand secours. Cela lui a aussi donné une

armée de presque un demi-million d'hommes, bien que la population ne soit pas un neuvième de celle des Etats-Unis. L'Argentine est beaucoup plus prête que les Etats-Unis à défendre son territoire en cas de soudaine attaque d'un ennemi puissant. Nous ferions bien de nous mettre à son école, et d'apprendre la leçon qu'elle nous donne.

Donc, nous ne devons nous inquiéter de la doctrine de Monroë que lorsqu^il s'agit des approches du canal de Panama, c'est-à-dire les territoires entre notre frontière sud et l'Equateur. Nous n'avons pas à nous préoccuper de cette doctrine à propos du Canada, car, l'an dernier, le Canada s'est montré infinimentplus fort que nous.

Le Gouvernement actuel fut élu sur sa promesse de rendre la liberté aux îles Philippines. Nous devons tenir cette promesse. Durant les cent dernières années aucun peuple n'a rendu à un autre peuple un service plus important que celui que nous avons rendu aux Philippines, et ensuite à Cuba. En février 1909, lorsque notre flotte revenait de son voyage autour du monde, les Etats-Unis étaient, au point de vue militaire,

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et surtout au point de vue naval, assez forts pour qu'aucune puissance n osât s'aventurer à nous léser. Dans de telles circonstances, nous pouvions garder les îles Philippines, et continuer notre œuvre. Mais depuis nous avons, relativement aux autres puissances, reculé incalculablement au point de vue militaire, nous sommes beaucoup moins capables de nous défendre. J'ajouterai que nous avons promis l'indépendance aux Philippines dans un avenir immédiat, et que nous avons continué jusqu'ici à les maintenir sous une autorité, d'ailleurs très débile.

Une telle indécision dans notre conduite internationale montre que notre peuple ne devrait pas se charger du gouvernement d'une colonie éloignée, d'abord pour des raisons militaires et aussi à cause de la nécessité de tenir les promesses qui ont été faites. Quittons donc les îles Philippines ! Comme elles souhaitent notre départ, nous sommes quittes de toute obligation morale vis-à-vis d'elles, et nous ne serons jamais obligés, en quelque circonstance que ce soit, de les défendre contre les autres nations.

Restent l'Alaska, Hawaï, nos propres côtes,

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le canal de Panama et ses environs : ce sont les seules données du problème militaire avec lequel nous sommes aux prises.

Des démocrates ne devraient jamais consentir à payer quelqu'un pour se battre à leur place. L'homme qui revendique le droit de vote doit être capable et désireux de se battre pour le pays auquel il donne son vote. Je crois à la démocratie en temps de paix, et j'y crois aussi en temps de guerre. Je crois au service obligatoire. 11 représente le véritable idéal démocratique. Nul, riche ou pauvre, ne devrait y échapper. En temps de guerre, tout citoyen de la République devrait être absolument tenu de servir la République, si la République avait besoin de lui. Le pacifiste et l'Américain à trait d'union devraient être sévèrement requis pour combattre , servir dans l'armée , e t partager le travail et le danger des citoyens les plus braves et les plus patriotes. Le moindre manquement au devoir, de leur part, devrait être puni avec la plus grande rigueur. Celui qui n'est pas capable de se battre pour son pays n'a aucun droit au vote. Quant à la femme qui approuve que l'on chante : « Je n'ai pas élevé mon fils pour en

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faire un soldat )), sa place est en Chine, ou plutôt dans un harem, et non aux Etats-Unis. Mais elle a le droit de chanter : « Je n'ai pas élevé mon fils pour qu'il soit le seul soldat ». Toute mère qui ne fait pas ainsi, rend plus lourde la charge de celles qui ont une âme de patriote. Le système tant vanté des « volontaires » ne sert qu'à encourager les braves à courir double risque et à faire double devoir afin que les lâches, et ceux qui gagnent de l'argent restent tranquillement chez eux, dans une sécurité achetée par la vie des meilleurs d'entre les citoyens.

Les Etats-Unis n'ont et ne méritent d'avoir qu'un ami au monde : les Etats-Unis. Nous avons nous-mêmes traité la Convention de La Haye comme un chiffon de papier, et nous ne pouvons espérer que d'autres montrent pour les traités un respect que nous n'avons pas su montrer. Notre sécurité et, par conséquent, nos institutions démocratiques reposent sur notre propre force, et uniquement sur elle. Si nous sommes une véritable démocratie, si nous croyons réellement en un Gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, si nous

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croyons en une justice sociale et industrielle assurée par le peuple, si nous croyons au droit qu'a le peuple de réclamer les services de tout le monde, formons une armée qui soit l'armée de tout le peuple I

Ce sera servir Fidéal démocratique. La politique conseillée, pour la Grande-Bretagne, par Lord Roberts était réellement le complément nécessaire de celle proposée par Lloyd George. Dans une démocratie, le service militaire devrait être exigé de tous, en paix comme en guerre ; il faut garantir à chacun ses droits et exiger de chacun Taccomplissement de ses devoirs. Il se peut qu'à la fin nous constations qu'il vaut la peine d'insister pour que tous nos jeunes gens, à leur entrée dans Tadolescence, accomplissent un an de service industriel, dans les champs, dans les stations sanitaires, sur les routes, partout enfin. Ce serait rendre service aussi bien au fils du millionnaire qu'à l'enfant qui grandit dans les quartiers populeux de nos grandes villes, ou au loin dans les fermes solitaires.

Voilà pour l'avenir. Quant au présent il est certain que six mois de service militaire seraient une chose excellente pour tous ces jeunes gens.

ainsi que pour la nation. Nous arriverions ainsi à la cohésion sociale. Nous y gagnerions une armée véritable et un type meilleur de citoyens. Nos jeunes gens, au début de leur vie, seraient entraînés non pas uniquement au tir ou aux manœuvres, mais aussi à Tendurance corporelle et à Ténergie morale. Ils apprendraient à commander et à obéir, à prendre de l'initiative, à comprendre et à exécuter promptement les ordres, à se respecter et à respecter les autres, à se rendre compte qu'ils servent leur pays non seulement en paroles, mais en actes. Dans de telles conditions, en arrivant à la virilité, le jeune Américain aurait gagné une plus grande noblesse de caractère, l'habitude de la discipline, laconfiance en lui-même, etla possibilité de travailler avec les autres, ce qui est l'élément le plus important du succès pour une démocratie grande, fière, et moderne.

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