CHAPITRE VI
Les six premiers versets du XXXIII* chapitre du grand prophète Ezéchiel sont les suivants :
1" Le Seigneur me parla encore, disant :
2^ Fils de l'homme, parle aux enfants de ton peuple et tu leur diras : Lorsque j'aurai amené Tépée sur une terre, et que le peuple de cette terre, prenant un des derniers d'entre eux, l'aura établi pour lui servir de sentinelle ;
3° Et que cet homme, voyant venir Tépée sur cette terre, aura sonné de la trompette et averti le peuple ;
4"* Si, celui qui a entendu le sonde la trompette ne se garde pas, et que l'épée vienne, l'emporte et le tue, quel que soit cet homme, son sang retombera sur sa tête ;
o° Il a entendu le son de la trompette et il ne
s'est pas gardé : son sang retombera sur lui ; mais s'il se garde, il sauvera sa propre vie.
6" Mais si la sentinelle voyant venir le glaive ne sonne pas de la trompette et que le peuple ne se garde point, que le glaive vienne et qu'à l'un d'eux il ôte la vie, celui-ci sera surpris dans son iniquité, mais je redemanderai son sang à la sentinelle.
Je recommande chaudement ces versets aux pieuses réflexions de tous ceux qui font partie des grands cabinets politiques, qu'ils soient Présidents, Secrétaires d'États, ou Leaders du Sénat et de la Chambre de Washington ; je les recommande à tous les directeurs et directrices de collèges, aux clergymen, aux éditeurs, aux publicistes à tendances pacifiques, et surtout aux âmes parfois bien pensantes qui fréquentent assidûment les meetings pour la paix universelle et le désarmement.
Cinq ans ont passé depuis que le Mexique, qui ne s'était pas préparé à une guerre étrangère,. fut jeté dans une violente guerre civile, accompagnée de circonstances telles que le devoir d'agir s'imposait à nous, devoir que d'ailleurs depuis cinq ans, nous aussi, nous avons assi-
dûment négligé de remplir d'une façon efficace. Dix-huit mois ont passé depuis que la guerre mondiale, qui a son centre en Europe, éclata, avec, comme premier résultat, la hideuse destruction de la Belgique, coupable seulement de ne s'être pas préparée à la guerre comme la Suisse Tavait fait. Les États-Unis, conformément au traité de la Haye, avaient assumé certaines obligations envers la Belgique et envers les autres nations, soit neutres soit belligérantes. Avec une timidité criminelle, nous avons omis de remplir ces devoirs. Nous avons négligé également de maintenir, d'une façon efficace, les droits de notre propre peuple alors même que nos hommes, nos femmes, et nos enfants étaient massacrés sur l'Océan. Notre conduite au cours de la grande guerre mondiale, et notre apathie au Mexique, nous ont valu, et à juste titre, le mépris de toutes les nations. Mais, chose encore plus grave, même après la leçon de Tannée dernière, leçon écrite en lettres de sang et de feu devant nos yeux : nous n'avons rien fait pour nous protéger nous-mêmes de telles horreurs.
Le peuple américain est responsable du sen-
timent public qui a permis l'attitude indigne de nos représentants gouvernementaux. La propagande pour la paix durant les dix dernières années est devenue de plus en plus bruyante. Elle a pris une extension énorme il y a cinq ans, au moment de la négociation des traités de paix à n'importe quel prix ou des traités d'arbitrage, et l'année dernière, lors delà ratification de ces stupides traités conclus parla commission pour la paix à n'importe quel prix. Cet élan pacifiste a influé sur notre politique gouvernementale nationale. A la lettre, il estvrai de direquela propagande pour la paix à n'importe quel prix a très probablement, au total, fait plus de tort aux États-Unis que toutes les sottises accumulées dans les affaires et en politique pendant la même période. C'est une preuve nouvelle et toute positive de la dégradation du caractère américain. Des millions d'Américains qui n'ont pas eu l'occasion de connaître les faits ou d'y réfléchir ont été tristement trompés. Ils ne sont pas à blâmer, mais les leaders et les organisateurs du mouvement pacifiste, ses avocats et ses apologistes dans les réunions, en chaire, et dans la presse, voilà les grands cou-
pables ! Des clergymen foncièrement bons et de sentiments nobles, capables de prévoir l'avenir et assez courageux pour s'exposer à être mal compris, ont combattu énergiquement l'odieuse croyance qui place la paix avant le bon droit. Mais tous les démagogues se sont ralliés au cri de la paix à tout prix.
Parmi ceux qui ont soutenu la cause des pacifistes professionnels, il est en qui sont animés de bons sentiments. On peut en dire autant de quelques-uns des Tories, dans notre grande Révolution et des Copperheads dans la guerre de Sécession. Mais il n'en est pas moins certain que dans le cas présent, aussi bien que dans le cas des Copperheads et des Tories, la somme de ces activités mal employées était purement désastreuse et nuisait à l'Amérique, ainsi qu'à la cause de la justice et du droit international. Wilkes Booth était un honnête homme. Lorsqu'il assassina Lincoln, il était sans aucun doute sincère, en croyant faire un acte de justice; et il lui fallait beaucoup de courage pour accomplir ce crime. Évidemment, Wilkes Booth n'en fit pas moins un acte pire que ceux des politiciens ou des hommes d'affaires les plus corrom-
pus de son temps. De même, qu'il soit sincère ou non, celui qui prêche la paix à n'importe quel prix, la non résistance au mal et le désarmement, est plus nuisible à ses compatriotes que n'importe quel agent d'affaires véreux.
Déifier la paix, sans se préoccuper de la sagesse ou de la justice, ce n'est pas une vertu : c'est une forme particulièrement basse et ignoble du mal. Dès lors, il est préjudiciable à la moralité internationale qu'un individu quelconque prenne part à ces mouvements de paix universelle à n'importe quel prix. Un mouvement juste en lui-même peut être un faux mouvement, s'il est accompli au mauvais moment. Des projets de paix mondiale, même s'ils étaient basés sur le bon droit, sont inopportuns en ce moment.
Il est des devoirs beaucoup plus pressants et immédiats. D'abord et avanttout,les États-Unis doivent se préparer sérieusement à la guerre, se montrer capables de maintenir leurs droits et de faire sentir leur force dans le monde. Ensuite, ils doivent abandonner la politique de poltronnerie — que nous avons pratiquée dans l'affaire du Lusitania et au Mexique — et la politique
qui consiste à faire à la légère des promesses qui ne peuvent et ne doivent pas être tenues, politique que nous avons pratiquée depuis cinq ans dans les traités d'arbitrage, et, par-dessus tout, dans les stupides traités négociés par le gouvernement actuel. N'oublions pas qu'en principe ces traités furent promptement répudiés par le Président même qui les avait négociés, dès que M. Bryan demanda que le principe fût appliqué, d'une manière concrète, au cas du Lusitania.
Lorsque nous serons assez prêts pour tenir nos promesses, lorsque nous aurons montré que nous avons le moven et la volonté de tenir nos promesses, alors, et alors seulement, nous pourrons songer à établir avec dignité et efficacité, d'accord avec le reste du monde, des garanties sérieuses pour la paix et la justice. Un tel accord doit spécifier que certains droits nationaux ne peuvent jamais être soumis à l'arbitrage, parce que les nations ont le droit d'être protégées dans l'exercice de ces droits ; que d'autres questions peuvent être discutées ; que toutes les nations doivent s'employer à empêcher qu'une nation fasse le mal au détriment
d'une autre. Mettre la paix au-dessus de la justice est un crime. Parler de paix, sans se préparer à agir, c'est une stupidité.
Mais tout ceci est pour l'avenir, et c'est battre l'air que d'en parler pour le moment. « Ephraïm se nourrissait de vent, » et le vent n'est pas une nourriture substantielle. Une nation qui est (( trop fière pour se battre » est une nation qui est certaine d'être battue; car chacun sait que parler d'une « fierté >) de ce genre, c'est donner un beau nom à une lâcheté abjecte. Un pays, incapable de soutenir ses propres droits, qui, pendant cinq ans, a refusé de faire son devoir au Mexique et qui maintenant veut empêcher d'autres nations de faire le leur, un pays qui, sans le plus petit mot de protestation, a vu le traité de la Haye, qu'il avait signé, déchiré en morceaux et jeté au vent, qui a vu sans rien dire ses bateaux coulés, ses hommes, ses femmes et ses enfants assassinés sur mer, ce pays-là n'est pas en mesure d aider la cause de la paix ou de la justice : il ne ferait qu'exciter la moquerie s'il proposait, en ce moment, la création d'une Ligue mondiale en faveur de la paix.
Les six grandes puissances européennes ont envoyé, par millions, les meilleurs de leurs hommes mourir pour défendre ce que Dieu leur a donné de regarder comme juste. Toute la fleur de leur jeunesse est au front. Certains d'entre eux se battent pour le bien, d'autres pour le mal ; mais tous combattent pour ce qu'ils croient être juste, et tous font preuve de qualités splendides et héroïques. Nous ne soulevons que la dérision, lorsque, dans de telles circonstances, nous permettons à une foule stupide de* bavarder au nom de l'Amérique sur une espèce de paix que les hommes courageux et les femmes d'un noble esprit dédaigneront toujours. Le devoir pressant de l'Amérique, en ce moment, est double. Premièrement, nous devons prévenir un désastre, en comprenant enfin que notre puissance militaire est à peu près nulle, et en nous préparant. Deuxièmement, nous devons sérieusement, loyalement, et une fois pour toutes, abandonner une habitude à la fois nuisible et stupide : l'habitude de croire que les mots suffisent par eux-mêmes, et n'ont aucun rapport avec les actes ; par suite nous devons, dès maintenant, refuser de signer
des traités qui ne peuvent être et ne seront pas mis en pratique au moment voulu.
En ce qui concerne les promesses et leur exécution, nous, Américains, devons perdre l'habitude de chercher, lorsque, mis au pied du mur nous agissons mal, à sauvegarder notre vanité en recourant à de belles phrases pour nous excuser de l'effort qui devrait être fait, et pour nous justifier nous-mêmes tout en évitant le risque que nous devrions accepter.
Parmi ceux qui sont contre la préparation à la guerre et croient pouvoir éviter le devoir national, il en est de sincères dans leurs convictions et qui peuvent ne pas être lâches ou faibles, mais seulement inintelligents et abusés ; il y a des millions de gens braves et raisonnables qui, simplement, n'ont pas réfléchi du tout et sont trompés par les dirigeants. Quant aux dirigeants eux-mêmes, il est impossible de les juger aussi charitablement, pour la plupart. La caractéristique essentielle de ces partisans de la paix à n'importe quel prix est une timidité, morale ou physique, indiscutable. La plupart des leaders, parmi ceux qui protestent contre la préparation et s'opposent à toute
action énergique tendant à faire respecter la convention de La Haye ou à sauvegarder la vie et la propriété de nos citoyens au Mexique et sur mer, se laissent facilement intimider par une démonstration quelconque de force inhumaine et brutale : jamais ils ne s'aventurent à condamner les malfaiteurs qui savent se faire craindre. Ainsi les pacifistes professionnels en viennent à s'allier aux plus cyniques des malfaiteurs internationaux.
C'est ce que démontre l'attitude de ceux qui ont crié le plus fort en faveur de la paix, durant ces derniers dix-huit mois, l'attitude de ceux qui, durant cette même période, ont adhéré aux conférences pour la paix, aux voyages pour la paix. C'était demander une paix qui, non seulement, ne tiendrait aucun compte du bon droit, mais assurerait le triomphe de l'injustice. Ils ne se sont pas hasardés à protester une seule fois contre un acte concret de violence ; ils n'ont pas osé élever la voix pour dénoncer l'iniquité allemande en Belgique, le crime le plus hideux qui ait été commis depuis plus d'un siècle. Quelques-unes des femmes pacifistes étaient alors sur le continent, et elles ne com-
prenaient pas qu'elles contribuaient à se faire mépriser et à faire mépriser leur pays en réclamant une paix sans justice au moment même où était coulé le Lusitania.
A cette date, des femmes et des enfants américains étaient massacrés en mer ; à cette date des femmes et des enfants belges, des femmes et des enfants français subissaient les pires violences ; des femmes et des enfants anglais, dans des villes ouvertes, étaient tués par des bombes de dirigeables et d'aéroplanes allemands ; et nos propres femmes, au Mexique, étaient soumises à des infamies sans nom. Et ces aimables partisans de la paix n'avaient pas un mot de sympathie pour ceux qui subissaient d'épouvantables tortures I Tout ce qu'ils firent fut de débiter des platitudes stupides, qui encourageaient les criminels et qui, dans la mesure où elles pouvaient avoir un effet quelconque, confondaient le bien et le mal, ou même favorisaient le mal en démontrant que, par le succès, on échapperait à toute condamnation. Il n'est pas d'attitude morale plus vile qu'une neutralité égoïste entre le bien et le mal.
Une telle attitude est folie, souvent même
elle est lâcheté, et toujours injustice. La propagande pour la paix faite en Amérique depuis dix ans n'a produit absolument rien de bon. Cette agitation des pacifistes professionnels, pendant ce laps de temps, n'a contribué en aucune façon à préparer une paix basée sur la justice. Elle n'a fait qu'amener une dégradation \ considérable du caractère américain. Je ne pense pas que cette dégradation soit permanente, je crois que nous reprendrons le dessus, que nous rougirons sincèrement de notre manque de décision. Mais il y a eu une dégénérescence marquée du sentiment moral de notre peuple; et cette dégénérescence a sa cause dans la propagande pour la paix, véritable épidémie de lâcheté morale et de mensonge sentimental.
Pas une fois sur mille il n'est possible d'arriver à un résultat important sans travail, sans effort, sans la volonté de courir des risques. Chercher à persuader notre peuple qu'il est inutile d'agir, passer des traités sans avoir Tintention de s'y conformer, écrire des messages éloquents et des articles vides de sens, applaudir complaisamment à des discours creux, c'est
non seulement ne rendre aucun service, mais affaiblir notre caractère national. Cela s'adresse aux publicistes et aux politiciens qui écrivent des messages ou des articles, et font des discours de cette espèce ; cela s'adresse aux directeurs de journaux et aux écrivains des Revues qui applaudissent à ce verbiage ; et avant tout cela s'adresse à ceux d'entre nous qui préconisent des traités dont ils ne peuvent ni ne veulent assurer l'exécution.
Ne proposons aucun traité avant de l'avoir ramené à des termes concrets, avant de Tavoir soumis à nos concitoyens dans ces termes concrets, avant d'avoir alors examiné s'il peut et doit être exécuté. Prenons quelques exemples. Le mouvement ultra-pacifiste, le mouvement pour la paix à n'importe quel prix a été, en apparence, aussi fort sur les côtes du Pacifique que sur celles de l'Atlantique. Les congressistes et les journalistes ont fait des conférences ou écrit dés articles pour prêcher le désarmement, ils ont demandé des traités qui permettraient aux États-Unis d'arbitrer n'importe quoi. Des gens honorables, des gens à courte vue ont encouragé les élèves des écoles
à discuter gravement de telles questions.
Eh bien ! mettons ces congressistes et ces journalistes en face des faits, et qu'ils soient francs et loyaux ! Lorsqu'ils applaudissent à ces traités d'arbitrage signés par le Gouvernement, faut-il en déduire qu'ils désirent nommer une Commission pour discuter indéfiniment sans agir, même dans le cas où le Japon prendrait la baie de la Magdelena, où les Allemands s'empareraient deSaint-Thomas? Veulent-ils, quand des Américaines sont violées au Mexique, des Américains tués sur notre propre territoire, quand le drapeau américain est insulté et déshonoré, veulent-ils que nous nommions une Commission qui discutera pendant un an sans agir? Veulent-ils que si un sous-marin français ou anglais, imitant les Allemands, coule un bateau rempli de non-combattants et cause la mort de femmes et d'enfants américains, nous nommions une commission pour pérorer pendant un an, après nous être engagés à n'agir en aucune façon avant que ce laps de temps soit écoulé?
Si tel est leur avis, si notre peuple pense comme eux, qu'ils le disent franchement. A mon
point de vue, une telle action serait une inconcevable lâcheté.
Des journalistes et des écrivains du versant du Pacifique ont applaudi à cette idée des propagandistes de la paix à tout prix, proposant de nous engager à soumettre à l'arbitrage toutes les questions, y compris celles de l'honneur national et de l'intérêt vital de la nation. Le mouvement s'est étendu jusqu'en Californie. Les hommes qui patronnent ce mouvement pour la paix en Californie, en Orégon, et à Washington entendent-ils que nous soumettions à l'arbitrage de l'étranger la question de savoir si, oui ou non, il y aura sur nos côtes une immigration illimitée d'Asiatiques? Veulent-ils qu'un tribunal composé de juges venus du Japon, du Siam, de la Chine, du Venezuela, de la Colombie et de l'Equateur aussi bien que des puissances européennes, décide si, oui ou non, nous avons le droit de faire un choix parmi les émigrants désireux de s'établir chez nous ?
Le Californien qui n'admet pas l'arbitrage dans cette question, lorsqu'il s'agit de l'immigration des Asiatiques en Californie, fait preuve de la plus coupable mauvaise foi lorsqu il sou-
tient ou même s'abstient de condamner une proposition toute pareille en votant pour les traités de la Commission de la paix récemment signés par le Gouvernement actuel, et tous les traités d'arbitrage général proposés par le Gouvernement précédent.
Tout ceci se rapporte au mouvement inauguré en faveur « d'une ligue mondiale pour la paix », dont les décrets devront être soutenus par la force. Avant de constituer une ligue de ce genre pour l'avenir, sachons tenir en ce moment les engagements que nous avons pris à la Convention de La Haye, et, sans délai, protestons en faveur de la Belgique! Si nous ne consentons pas à affronter un léger risque en tenant la promesse que nous avons faite, alors, pour Tamour du ciel, évitons du moins cette hypocrisie de proposer une nouvelle ligue mondiale qui nous mettrait dans l'obligation d'envoyer nos armées contre les grandes puissances militaires qui refuseraient de se soumettre aux décisions d'une Cour arbitrale ! Surtout ne faisons pas cette folie de promouvoir un tel arrangement avant le jour où notre force navale et militaire nous permettra de parler avec auto-
rite, en cas de conflit avec les grandes puissances militaires en matières internationales. Ne faisons pas des rêves enfantins ! Ne nous lions pas à la légère par de nouvelles et graves promesses jusqu'à ce que nous consentions à mettre nos actes d'accord avec des engagements pris auparavant et non exécutés ; jusqu'à ce que nous consentions à demander à notre Gouvernement de se conformer au traité de La Haye, et, avant tout, de défendre nos droits.
Si ces partisans enthousiastes de la paix, qui, l'an passé, ont tant parlé et crié, ont eu peur de protester de façon concrète contre le mal, c'est tout simplement parce qu'ils avaient peur. Ils ont eu peur surtout de l'Allemagne. Ceux d'entre eux qui sont des hommes politiques ont peur du vote des Germano-Américains, car ces pacifistes professionnels n'ont aucun sens de l'honneur national. De plus, ils sont terrorisés par l'esprit barbare du militarisme allemand. Le Lokal-Anzeiger de Berlin s'exprimait en ces termes après la perte du Lusitania : a Nous ne désirons pas gagner la sympathie des Américains, mais nous voulons être respectés par eux. La perte du Lusitania a fait davantage pour
nous assurer ce respect que cent batailles victorieuses. ))
Naturellement, lorsque le Lokai Anzeiger^hrle d'inspirer aux Américains « le respect », il veut dire en réalité qu'il désire inspirer la crainte. Le meurtre de femmes et d'enfants n'inspire pas le respect ; maismalheureusement, il peut amener la peur ; et, de fait, je crois que les pacifistes ont eu peur. Il ne manque pas d'Américains qui admirent comme moi la puissance industrielle et militaire de l'Allemagne, l'énergie avec laquelle le gouvernement allemand a subordonné l'entière activité sociale et industrielle de l'État aux nécessités de la guerre, qui admirent le peuple allemand, et considèrent le sang allemand comme l'un des plus forts et des meilleurs entre tous ceux qui se mélangent dans les veines des Américains. Malgré cela ils pensent, comme moi, que le gouvernement allemand, la classe dirigeante allemande, a, dans cette guerre, montré une telle inhumanité et un tel dédain insolent pour le droit des autres, qu'il était nécessaire que nous agissions avec résolution. Malheureusement cette force sans pitié et brutale a, chez des hommes du
type des pacifistes, atteint précisément le but qu'elle se proposait : elle leur a fait peur.
Dans son programme, l'Allemagne a tenu compte de Teffet certain de la terreur sur toutes les âmes naturellement craintives. C'est surtout pour terroriser qu'elle a torpillé le Lusiianiajei, semblablement, c'est pour terroriser qu'elle a adopté l'emploi, dans les tranchées, de gaz empoisonnés, pratique aussi criminelle que l'empoisonnement des sources et les tortures infligées aux prisonniers de guerre. Or, il se trouve que ces pratiques tendant à fasciner par la terreur n'ont pas atteint leur but en ce qui concerneles combattants : Anglais, Français, Belges, Russes, Italiens et Serbes. Mais en d'autres pays elles ont positivement réussi. Je ne crois pas, en vérité, que de semblables essais d'intimidation influeraient le moins du monde sur la masse de nos compatriotes des États-Unis si notre nation pouvait être amenée à prendre clairement conscience de ce qui s'est passé en Europe depuis dix-huit mois. Mais on ne saurait contester que ces brutalités ont agi très profondément sur la partie, spécialement bruyante, de notre nation qui ne cesse point
de nous parler de la paix à tout prix. Ceux que nous entendons se féliciter de ce que les États- Unis aient eu l'heureuse chance d'éviter la guerre avec le Mexique ou avec TAllemagne; ceux qui disent que nous aurions tort d'agir à propos du Lusitania ; ceux qui déclarent que nous aurions été insensés d'intervenir en faveur de la Belgique, comptent parmi eux une foule de couards qui ont été terrorisés par les crimes allemands. Tout récemment encore, dans certains cercles de notre Société, un grand succès de popularité a accueilli l'apparition d'un chant intitulé : « Je n'ai pas élevé mon fils pour qu'il devienne un soldat! » Ce chant ne devrait jamais être chanté qu'en compagnie d'un autre, — son « pendant » naturel, — qui s'appellerait : (( Je n'ai pas élevé ma fille pour qu'unjour elle soit mère ! » Et pourtant cet hymne en l'honneur de la lâcheté a été couvert d'applaudissements dans nos cafés concerts, et même dans maintes écoles de notre pays. Représentez-vous un chant comme celui-là entonné devant les mères, les sœurs et les femmes des Américains qui ont jadis combattu sous Washington, ou bien de ceux qui, plus tard, ont combattu dans la Guerre
Civile, SOUS les ordres de Grant aussi bien que sous ceux de Lee! Comments'étonner que ceux d'entre nous qui applaudissent un chant de cette espèce se soient facilement laissé épouvanter par Fodieux terrorisme des pratiques allemandes ?
Le torpillage du Lusitania, la destruction de Louvain, Texécution des Belges qui se ralliaient à la défense de leur drapeau, tout comme les hommes de Lexington et de Bunker Hill se rallièrent à la défense du leur, l'inhumanité dont firent preuve les exploiteurs de la population civile du Nord de la France et de la Belgique, la cruauté la plus sauvage à l'égard non seulement des hommes, mais aussi des femmes et des enfants, tout cela a, sans nul doute, effrayé et terrorisé la moyenne des pacifistes américains, la moyenne des partisans de la paix à n'importe quel prix, et aussi les tristes individus qui chantent : « Je n'ai pas élevé mon fils pour en faire un soldat! » Tout cela a terrorisé le type d'homme qui fait des conférences et écrit des éditoriaux, des articles de journaux ou de magazines au profit du désarmement et de l'arbitrage universel au détriment de la doc-
trine de Monroe. 11 y a des D'^^ Jekyll et des M. Hyde dans les nations comme parmi les individus, et le terrorisme absolu se trouve souvent travailler de concert avec ce pacifisme international flasque et timide, qui reste décidé à ne pas faire son devoir et à déifier dans sa forme la plus brutale le militarisme victorieux.
]\|me Wharton m'a envoyé un poème allemand sur le Lusitania. Ce torpillage du Lusitania est une manifestation d'une politique de sang et de fer que devraient méditer attentivement ceux qui, d'une voix apeurée, veulent que nous nous soumettions à de tels moyens d'intimidation. Qu'on se souvienne, en outre, que, s'il est infâme d'agir ainsi, il est plus infâme encore de s'y soumettre. Une politique édulcorée est pire qu'une politique de fer et de sang. Noyer des centaines d'Américains hommes, femmes et enfants sur le Lusitania, en d'autres termes les assassiner, c'est chose abominable; mais rien n'est plus méprisable que de se satisfaire de notes gouvernementales, de protestations écrites en anglais élégant, et de vagues menaces qui ne seront pas mises à exécution. Supposez
qu'un homme défende à un autre de souffleter le visage de sa femme : si l'autre le fait, le Monsieur qui a donné l'avertissement ne fait pas son devoir s'il se contente, pour toute sanction, de paroles vaines.
M. Bryan résigne ses hautes fonctions dans le Cabinet américain, et immédiatement il prend la parole dans un important meeting d'Allemands, où il est particulièrement bien reçu : bruyamment on applaudit en lui un serviteur fidèle du gouvernement allemand actuel, un homme qui, malgré ses bonnes intentions, n'en a pas moins agi dans les circonstances actuelles contre l'honneur et les intérêts de l'Amérique. Si M. Bryan était Allemand, son gouvernement ne lui aurait pas permis un seul instant de faire, contre l'Allemagne, un discours semblable à celui qu'il a prononcé contre nous et contre sa propre patrie. Le succès de la politique allemande, politique de fer et de sang, dépend de la politique édulcorée adoptée par ses rivaux et par ses adversaires. L'homme de fer et de sang d'un pays trouve, dans le timide et le peureux d'une autre nation, Thomme prédestiné de tout temps à être son allié et son instrument.
Beaucoup parmi nous — surtout les ultrapacifistes — se sont vivement opposés à une action de notre pays en faveur de la Belgique, sous prétexte que, comme nation, notre intention n'était point d'être entraînés dans « des alliances compliquées » en Europe. Et maintenant ces mêmes personnes prêchent pour que nous formions une ligue afin d'assurer les résultats d'un arbitrage universel, ce qui naturellement nous engagerait, plus que jamais, dans des alliances étrangères. La participation à une telle ligue implique la promesse de soutenir une guerre offensive en faveur des autres, bien que beaucoup d'entre les partisans d'un accord semblable soient opposés à la politique, pourtant très modérée, qui consisterait à nous tenir prêts à protéger nos propres droits dans une guerre défensive. 11 est inutile de nous engager en faveur d'un mouvement pour la paix du monde jusqu'à ce que nous ayons l'intention de tenir nos engagements. La première chose à faire en pareille matière, c'est d'être fidèles aux promesses déjà faites, et de ne pas essayer de les éluder sous prétexte que les remplir serait abandonner notre « poli-
tique opposée à des alliances étrangères ».
Cette attitude des ultra-pacifistes prouve, une fois de plus, la nécessité de renoncer à prêcher pour la paix universelle avant d'avoir songé à faire face à des besoins vitaux et immédiats. 11 est absolument hors de propos de demander que nous entrions dans une semblable ligue tant que nous ne serons pas militairement préparés à rendre notre action effective, et sérieusement résolus à tenir nos promesses. En ce moment, toute l'agitation produite par la création de cette ligue n'est qu'une occasion merveilleuse pour les personnes qui ont besoin de parler et de ne rien faire. Elle leur permet de se dérober à l'accomplissement d'un devoir immédiat grâce à des paroles sonores, mais vides. Dans mon livre L'Amérique et la guerre mondiale^ j'ai esquissé le seul plan possible et exécutable pour assurer la paix du monde. Mais c'est perdre son temps que de parler d'un semblable plan jusqu'à ce que nous ayons adopté et réalisé une politique de préparation nationale militaire, et pris la peine de chercher ce que traités ou promesses veulent dire.
Adhérer à une ligue pour la paix voudrait
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dire en effet que nous promettons, sous certaines conditions, d'entreprendre une guerre offensive, dansTintérêt des autres. Il serait grotesque de faire une telle promesse avant d'avoir montré que nous sommes capables d'entreprendre une guerre offensive dans notre propre intérêt.
En 1814, il y a un peu plus d'un siècle, au cours de la guerre de 1812, une petite armée anglaise débarqua dans Chesapeake Bay. Elle fut victorieuse d'une armée deux fois plus nombreuse et composée ce d'Américains nés libres », mais sans entraînement ni discipline, qui « avaient sauté sur des armes », suivant l'expression de M. Bryan, et qui étaient devenus « une armée embourgeoisée », selon le mot de M. Wilson. L'armée anglaise brûla les monuments publics à Washington. « L'armée embourgeoisée », cette armée sur laquelle le président Wilson compte pour se dispenser de toute préparation militaire en vue de la guerre mondiale et de la situation au Mexique, s'enfuit avec un tel ensemble et une telle rapidité qu'une vingtaine d'hommes à peine périrent. Là-dessus, ceux qui restaient, de concert avec les journalistes amé-
ricains, avec les hommes politiques qui, depuis des années, étaient partisans de la paix et criaient bien haut qu'il n'y avait pas besoin de préparer la guerre, loin d'exprimer la honte de leur cœur et de se repentir devinrent fous de rage, et, en paroles bien entendu, attaquèrent l'armée ennemie pour avoir brûlé Washington. L'armée anglaise d'il y a un siècle fut aussi indifférente à ces protestations que les maîtres de la guerre en Allemagne le sont aujourd'hui à notre bavardage au sujet du Lusitania, aux ce résolutions )) de nos sociétés pour la paix, aux fanfaronnades de nos orateurs politiques le 4 juillet. Une telle indifférence était et demeure entièrement justifiable. Certes, ce n'était pas un beau geste d'incendier les bâtiments publics de Washington ; mais il est infiniment plus triste, pour ce pays, qu'après deux ans de guerre il soit tout à fait incapable de protéger sa capitale. Certes, tuer nos femmes et nos enfants sur le Lusitania n'était pas un bel exploit; mais ne pas prendre une décision immédiate pour éviter le renouvellement de ces crimes est une lâcheté plus grande. Si, du reste, nous avions agi pour le Gulflight^ quelques jours
avant, le Lusitania n'aurait jamais été coulé.
Tout homme d'intelligence saine méprise un lâche dans la vie privée. La lâcheté est un défaut impardonnable chez un homme. Un être corrompu peut être régénéré. Plus d'un, soit en politique, soit dans les affaires, s'est, au cours de ces dernières années, amendé pour devenir un citoyen de premier ordre. De même un lâche capable de comprendre que la lâcheté est un péché impardonnable peut s'entraîner d'abord à agir comme un honnête homme, puis arriver à penser en honnête homme. Mais le lâche qui excuse sa lâcheté, qui y persévère, qui n'a pas conscience de sa propre infamie, n'offre aucune chance de guérison. Or les partisans de la paix à n'importe quel prix, de l'arbitrage universel, la plupart des hommes et des femmes qui ont pris la direction du mouvement pacifiste dans ce pays durant les cinq ou dix dernières années, prêchent la lâcheté internationale.
Quelquefois ils la prêchent directement; d'autres fois, ils encouragent une mollesse morale et physique qui engendre inévitablement la lâcheté. Il est terrible de penser qu'en cas de guerre des braves gens auront à verser leur
sang, mais il est plus terrible encore de penser que c'est au prix de ce sang que les faibles assureront leur propre sûreté. Répandre de telles doctrines, c'est faire acte de mauvais citoyen. Les plus dangereux d'entre eux, naturellement, sont les professeurs des collèges : ils ont fait beaucoup de mal et peuvent en faire davantage encore. Les jeunes gens qui adoptent les vues des pacifistes professionnels, organisent des ligues pour la paix, et prêchent les doctrines de la lâcheté internationale, sont incapables d'embrasser aucune carrière virile : qu'ils se fassent « bonnes d'enfants » ! Un pacifiste professionnel, s'il est un homme fait, n'a rien de bien noble; mais un collégien qui, délibérément, choisit d'être un lâche mérite d'être renvoyé à la nursery pour y être fouetté.
Il est regrettable que nous ne sachions pas apprendre l'histoire. — Si Washington ou ceux qui ont soutenu la politique de Washington avaient été au pouvoir durant les quinze premières années du xix*" siècle, il n'y aurait sans doute pas eu de guerre avec l'Angleterre en 1812; et, dans le cas où la guerre eût éclaté, nous aurions été complètement victorieux.
Mais le grand adversaire de l'idéal de Washington, Thomas Jefferson, inspira la politique gouvernementale pendant cette période. Sa « passion », disait-il « était la paix »; cette expression n'était pas tout à fait aussi forte que la fameuse phrase : « cette nation est trop fière pour combattre » ; mais elle était suffisamment nuisible. Le même congrès qui déclara la guerre à l'Angleterre refusa d'augmenter la puissance de notre marine. Cependant, si, à ce moment-là, nous avions eu une vingtaine de navires de guerre, avec 20.000 marins pour les équiper, la guerre n'aurait pas eu lieu, ou, tout au moins, elle aurait fini par une victoire éclatante, l'été même où elle avait commencé. Au lieu de cela, nos pères de 1814 se fièrent à (( l'armée embourgeoisée » dont parle M. Wilson, aux efforts du « million d'hommes qui s'élanceront sur les armes entre l'aube et le coucher du soleil », comme M. Bryan l'a dit dans son discours. Ils se fièrent aux quelques frégates construites par les hommes de l'école de Washington, avant l'arrivée des Jeffersoniens au pouvoir. Elles firent convenablement leur devoir, et, sans elles, il aurait pu se
faire que notre pays succombât sous la honte de nos défaites sur terre. Mais nous n'en fûmes pas moins incapables, pendant deux ans, de faire quoi que ce soit d'effectif. Lorsque la guerre commença, il était trop tard pour nous préparer efficacement, et, d'ailleurs, nous n'essayâmes même pas. Nous levâmes un corps de plus de 100.000 miliciens, d'après le système du service volontaire. Ils furent parqués dans des camps où ils tombèrent malades. Mais il nous fut impossible de les faire combattre l'ennemi, sauf en une ou deux occasions, à Bladensburg, par exemple ; et c'était cependant des gens braves. Ceux qui attaquèrent à Bladensburg étaient les fils des combattants de Yorktown, les pères de ceux de Gettysburg. Il leur manquait seulement d'avoir été préparés à l'avance par un long entraînement pratiqué en plein air, et non dans une salle d'armes ou dans un gymnase.
Mais la guerre de 1812 ne fut pas une victoire pour nous. Tout au plus peut-on l'appeler un risque évité. Ce fut une guerre propre à nous discréditer. Certains officiers et quelques milliers d'hommes, pas plus de 10.000, qui ser-
virent sous leurs ordres, se conduisirent bien. Il faut en dire autant des officiers et des équipages de notre pauvre marine. Ces hommes et quelques rares autres méritèrent les plus grands honneurs. Nous leur devons beaucoup aujourd'hui. C'est uniquement grâce à eux que l'Amérique peut penser sans honte à la guerre de 1812. Mais la masse de notre peuple et les politiciens, y compris le Président, qui représentèrent le peuple, firent triste figure dans ce conflit. A cause d'eux l'Union fut bien près de se briser. Si on enseignait correctement l'histoire, ces faits seraient relatés dans nos écoles, et les pacifistes, les partisans de la paix à n'importe quel prix, tous ceux qui éludent la préparation et se contentent de prôner comme moyen de salut une « morale » sans consistance n'auraient pas le champ libre comme ils l'ont en ce moment. Les hommes ne peuvent et ne veulent pas combattre comme il le faut, à moins d'être physiquement préparés; et ils ne peuvent et ne veulent pas combattre si, depuis des générations, ils se rendent laborieusement impropres à le faire, en affaiblissant chez eux le ressort moral. La Chine en est le plus grand
exemple, un exemple vivant et contemporain. M. Bryan annonçait récemment qu'à la place de la guerre, qu'il considérait comme une chose «usée», il voulait essayer de « la persuasion ». Évidemment il s'imaginait que la persuasion était quelque chose de nouveau dans les annales de l'histoire. Que M. Bryan et ses amis pacifistes lisent l'histoire, ou s'ils ne veulent pas la lire, qu'ils regardent autour d'eux les affaires contemporaines ! Il n'est rien de plus faux que de dire : « la guerre ne règle rien ». Elle a établi l'indépendance de ce pays-ci, elle a tranché la question de FUnion, et elle a résolu la question de l'esclavage. Les pacifistes prétendent parler dans l'intérêt de la moralité. Il est triste pour des moralistes professionnels d'appuyer leur thèse sur une chose fausse, qu'ils savent être une chose fausse. Nombre de grands événements historiques ont été déterminés par la guerre. La plupart des progrès de l'humanité sont dus à des guerres victorieuses, faites en vue de sauvegarder le bon droit.
Si le christianisme ne règne pas en Asie et en Afrique en ce moment, ce n'est pas uniquement parce que les chrétiens d'Asie et
d'Afrique au vif siècle étaient divisés par de profondes animosités de sectes et négligeaient de se préparer à combattre, tandis que les Musulmans étaient des guerriers. Si le christianisme fut sauvé en Europe, c'est uniquement parce que les peuples européens surent combattre. Si les peuples d'Europe au vif et yiif siècles, et jusques et y compris le XVII® siècle, n'avaient pas eu des armées égales à celles des Mahométans qui envahirent l'Europe, s'ils ne leur étaient pas devenus graduellement supérieurs, l'Europe serait maintenant mahométane, et le christianisme n'existerait plus. Du marteau de Charles Martel à l'épée de Sobieski, le christianisme a dû sa sécurité en Europe à ceci, qu'il s'est révélé capable de combattre aussi bien et mieux que ses agresseurs mahométans.
La Chine est un vivant exemple de la non préparation, de la tendance à la paix à n'importe quel prix, de cette manière de préserver le territoire et l'honneur national qui consiste à employer « la persuasion » et non l'épée. En conséquence, les Anglais, les Russes, les Japonais dirigent la moitié de la Chine, et
le reste perd, en ce moment, tout droit d'être considéré comme un peuple indépendant, comme un peuple qui se respecte. Ceux qui, de bonne foi, organisent des cavalcades, des conférences, des cérémonies en faveur de la paix sont coupables d'une erreur qui rend leur conduite stupide. Ceux qui, mettant la paix au-dessus de la justice, préconisent l'affaiblissement de la puissance nationale et bannissent tout souci de défense, feraient bien d'observer la Chine en ce moment.
Ces conférences et ces déclarations en vue de la paix universelle, à l'heure actuelle, ces protestations en faveur d'une ligue mondiale grâce à laquelle nous arbitrerons tout et ferons appliquer notre jugement par la force des armes, tout cela n'est que du bruit inutile. Le point essentiel à considérer pour le moment est que, tant que nous n'aurons pas fait preuve de force, tant que nous ne serons pas capables de nous servir de cette force au besoin, tant que nous n'aurons pas décidé de nous en tenir à des promesses réalisables, nous serons complètement incapables de rien faire pour le bon
droit, soit par des ligues soit par tout autre moyen.
Toute association pacifiste, qu'elle soit religieuse ou humanitaire, philosophique ou politique, et tous les prôneurs de paix, dans la vie publique ou privée, ne font autre chose que du mal et un mal très grave, tant qu'ils ne considèrent pas la justice d'abord, la paix ensuite. Toute ligue s'intitulant ligue pour la paix encourage l'immoralité, à moins qu'elle ne reconnaisse clairement et explicitement le devoir qui nous incombe de placer la justice avant la paix, et d'être prêts à faire valoir nos droits par la guerre, si cela est nécessaire. Il est oiseux de promettre de faire une guerre offensive au profit des autres, tant que nous n'avons pas montré que nous sommes prêts et consentants à faire une guerre défensive pour nous-mêmes. Quiconque craint la mort plus que le déshonneur, que la honte de ne pas accomplir son devoir, est un pauvre citoyen ; la nation qui considère la guerre comme le plus grand mal et la paix comme le plus grand bien est une nation misérable et méprisable. Aussi est-il juste qu'elle disparaisse de la surface de la terre.
Si notre peuple croit réellement ce que disent les pacifistes et les politiciens qui ont peur de l'Allemagne, s'il craint réellement la guerre plus que toute autre chose au monde s'il est descendu au niveau des Chinois, — déchéance que cherchent à combattre tous les Chinois sages et courageux, — il n'y a plus à garder aucun espoir en les États-Unis. Dans ce cas, ce qui pourrait arriver de meilleur, serait que les Allemands ou les Japonais, ou n'importe quel autre peuple ayant encore toute sa virilité vienne diriger et oppresser une nation de faibles pacifistes, incapables d'autre chose que de tailler du bois et de pomper de l'eau pour leurs maîtres.
Mais je n'admets pas un seul instant que le peuple américain soit tombé, ou tombe jamais, aussi bas. Nous sommes légers, myopes, et nous permettons aux bavards de dénaturer notre pensée ; mais le fond du cœur de ce peuple est sain. Nous célébrons le jour de la Décoration et celui de Tlndépendance, le 30 mai et le 4 juillet. Nous croyons en les hommes de la Révolution, en ceux de la guerre civile, et en ces femmes qui élevèrent « leurs fils afin d'en
faire des soldats », pour la défense de la justice. Nous savons qu'en elle-même, la guerre n'est ni morale ni immorale, qu'une guerre peut être juste ou injuste selon Tobjet et l'intention. Donc il est indispensable pour notre peuple de considérer sérieusement les problèmes dont j'ai parlé plus haut, et le premier de ces problèmes est la préparation.
La première leçon, la plus importante à apprendre, est celle-ci : si la préparation ne garantit pas une nation contre la guerre, la non préparation assure non seulement la guerre, mais un désastre complet. Pensez à ce qui est arrivé chez nous et sur le cgntinent, pendant les deux dernières années. La préparation a sauvé la France de la honte indicible qu'elle souffrit en 1870. Tout Français porte, en ce moment, la tête plus haute qu'aucun de ses compatriotes ne Ta fait depuis quarante-cinq ans. L'Angleterre souffre parce qu'elle n'était pas préparée. Si son armée avait été prête, comme lord Roberts l'aurait voulu, si elle avait eu le service obligatoire sur les mêmes bases que l'Allemagne, si elle avait imité la force allemande dans les domaines militaires, industriels, et sociaux, et
si, au contraire de l'Allemagne, elle s'en était servie pour défendre le bon droit des autres au lieu de l'attaquer, elle aurait été capable de délivrer la Belgique et la France de l'invasion et, en même temps, d'assurer avec certitude son propre avenir. Elle était prête au point de vue maritime et, par là, capable de se protéger sur mer. Mais lorsqu'elle se porta caution pour la Belgique, abandonnant ses frontières maritimes et poussant ses frontières sur terre jusqu'au front allemand, au delà de Liège, elle ne fut plus à la hauteur de sa tâche. De même nous n'avons pas compris que nos frontières morales ne s'arrêtaient pas au bord de l'Océan, mais allaient au delà des mers, en Alaska, à Hawaï et dans la zone du canal de Panama.
Mais la Belgique, si on la compare à la Suisse, offre un exemple plus frappant encore. Sous plusieurs rapports la Belgique, en 1894, se trouvait dans la même situation que les États- Unis aujourd'hui. Elle n'a pas été tout à fait aussi myope que nous l'avons été et que nous le sommes; mais elle Ta été beaucoup. C'était un pays absolument pacifique et très prospère. Il avait une nombreuse population indus-
trielle. Depuis pas mal d'années les plus sages parmi les Belges et, entre autres, les représentants du travail et les socialistes, ont prêché la nécessité de la préparation pour éviter que le pays soit envahi par ses puissants voisins militaires. Mais la politique belge était dominée par les pacifistes et les partisans de la paix à n'importe quel prix, par des hommes et des femmes prétendant qu'il « est immoral de combattre » ou que « la guerre n'arrange rien », et aussi par ceux qui affirmaient que personne n'attaquerait la Belgique parce qu'elle était pacifique. Ils soutenaient que seules importaient au bien-être de la nation la prospérité des affaires et les réformes d'ordre intérieur. Aussi contribuèrent-ils à empêcher une préparation convenable. Il y a un an ou deux à peine que furent tentées, en vue de la préparation militaire, quelques réformes insuffisantes. Cette préparation insuffisante est la cause du terrible désastre qui a détruit l'œuvre de tant de générations industrieuses et patientes.
Par contre, la Suisse, la plus paisible des nations d'Europe, a énergiquement pris toutes les mesures nécessaires à sa propre défense.
Elle a une armée de 400.000 hommes, très exercée. La Belgique, vu sa population, devrait avoir une armée de 700.000 hommes. Si elle avait une armée semblable et si elle avait agi comme la Suisse, le territoire belge serait encore entre des mains belges ; il serait libre au lieu d'être écrasé par une tyrannie eflrayante. Quiconque connaît Fhistoire militaire de l'Allemagne moderne et les plans de FÉtat-Major se demande si l'invasion allemande n'aurait pas été aussi rapide par la Suisse. Mais l'armée belge représente seulement un sixième de l'armée suisse. La petite armée belge combattit vaillamment, la conduite du peuple belge, depuis le début de la guerre, a été au-dessus de tout éloge et a rendu l'humanité débitrice de son héroïsme. Mais cet héroïsme vint trop tard pour être utile. 11 était trop tard pour se préparer, une fois que l'Allemagne eut franchi la frontière. La Suisse s'était préparée d'avance, et elle est en paix maintenant, tandis que le sol de la Belgique est noyé dans une mare de sang. La nature physique des deux pays n'a influé en rien sur les événements. Il y a un siècle, les armées de Napoléon traitèrent la
l'O LA PAIX ASSURÉE
Suisse aussi cavalièrement qu'aujourd'hui l'Allemagne traite la Belgique, et pour la même raison : parce que la Suisse n'était nullement prête.
Que notre peuple médite cet avertissement, et voyons ce qui est arrivé en Asie, au même moment I Le Japon était préparé, il était prêt à combattre ; aussi avec des pertes sans importance, a-t-il fait d'énormes gains et, maintenant, il domine la Chine. Cette dernière n'était pas prête à se battre ; elle ne s'était pas préparée. Sous le rapport des ressources naturelles, du territoire, de la population, elle surpassait de beaucoup le Japon, mais elle a commis la faute énorme de négliger sa préparation ; aussi se trouve-t-elle maintenant à la merci du Japon, et son existence même est compromise.
Pour une nation, le moyen le plus certain de courir à un désastre est d'être riche, contente d'elle-même,etdésarmée.Un pays ne peut pas plus préparer sa propre défense lorsque la guerre le menace qu'un collégien du type pacifiste ne peut le faire si un jeune homme vigoureux l'insulte. La seule difiérence est que le collégien
peut faire appel à la police, tandis qu'une nation ne peut compter que sur elle-même. De temps à autre, un chenapan assure sa maison pour y mettre le feu afin de toucher la prime : mais ce n'est pas une raison pour que nous renoncions aux assurances contre l'incendie. De temps à autre, une nation se prépare pour une guerre d'agression. Mais ce n'est pas un argument contre la préparation défensive, qui est la seule façon efficace d'assurer une paix nationale.