‹ Le devoir de punir. Introduction a l'histoire et à la théorie du droit de punirChapitre 11 sur 71 · S XIV · texte numérisé non relu

S XIV

Nous avons montré plus haut la vanité de la statistique criminelle lorsqu'il s'agit de rechercher les

causes et même de déterminer l'état réel de la criminalité. On a pu voir combien, par les calculs décevants qu'on en tire, ce genre de document a de dangers, puisqu'en dénaturant les faits il induit le législateur à des appréciations fausses et à des conclusions de pure arithmétique. On peut donc dire que, de toutes les causes de perturbation qui ont obscurci la question du droit de punir, la statistique a été une des plus fatales, quand ce ne serait que pour avoir ouvert carrière à cette invasion d'esprits faibles qui, aimant à jouer au justicier comme d'autres aiment à jouer au soldat, se sont jetés sur ces chiffres, et, sans études, sans compétence, sans avoir jamais ni ouvert un code ni interrogé un prévenu, se sont érigés en criminalistes.

Mais la statistique criminelle a eu encore un autre résultat fâcheux, par l'atteinte qu'elle a portée à Tindépendance de la magistrature.

Dans une institution aussi essentielle, aussi sacrée, pourrait-on dire, où la première et peut-être l'unique chose à considérer est le caractère, la valeur personnelle du magistrat ; où l'on ne saurait avoir assez de respect pour les hommes chargés de ce pouvoir si difficile, si douloureux, à exercer ; où Ton ne saurait leur laisser assez d'indépendance et de liberté d'esprit, est-il rien de plus indécent* de plus dangereux, que de leur demander des comptes en partie

double de leur justice, comme on les demanderait au caissier d'une boutique ? Et encore on ne se contente pas de leur faire ces comptes : il faut qu'ils les fassent eux-mêmes.

Faut-il insister pour faire comprendre ce qui, sur des esprits faibles ou timorés, peut résulter, tout le long de Tannée , de cette préoccupation du total annuel 1

S'il n'y avait là que le ridicule et l'inanité de cette ingérence administrative dans un pouvoir que le magistrat tient directement de la loi et dont il ne doit compte qu'à sa conscience, le mal ne serait pas si grand. Mais ce qui rend la chose bien autrement grave, c'est que la statistique s'impose comme document prépondérant toutes les fois qu'il s'agit d'une réforme dans la "loi pénale. Or s'il est vrai, comme nous l'avons dit au commencement et comme nous en sommes convaincu, qu'appliquer des raisonnements chiffrés à des faits de conscience et de moralité est une entreprise absurde, on peut juger quel mal fait en ce cas la statistique criminelle, et si le législateur, lorsqu'il se confie à ces chiffres aveugles, n'y devient pas aveugle lui-même.

Sans insister davantage sur l'évidence, nous tenons donc que l'abus de la statistique criminelle doit être placé, au premier rang des causes qui mettent obstacle à la réforme des lois pénales.

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