‹ Le devoir de punir. Introduction a l'histoire et à la théorie du droit de punirChapitre 12 sur 71 · S XV · texte numérisé non relu

S XV

En droit pénal comme dans toutes les choses humaines, la difficulté de réformer les abus est proportionnelle à leur excès : on peut arriver sans trop de peine à avoir raison d'un détail, mais s'il s'agit du principe même d'une institution, on a tout le mondé contre soi.

Il n'y a pas seulement à lutter contre cet esprit de conservation qui est en définitive le meilleur de la sagesse sociale ; sans parler des résistances de tous ceux qui sont intéressés à Tordre de choses établi, il y a une masse d'idées, un capital d'établissements, de lois, de personnel formé au service, que toute réforme radicale rend, du jour au lendemain, inutiles et sans emploi; et la réforme accomplie, il faut tout reconstruire sur d'autres plans, tout réorganiser sur d'autres principes.

On peut donc dire qu'en matière de progrès social il n'y a pas de plus grand obstacle à toute réforme que la chose à réformer. C'est le cas pour le régime pénitentiaire : ce qui a rendu et rendra longtemps impossible la réforme de ce système, c'est son existence. Si, par un coup de baguette, on pouvait supprimer ces prisons, ces colonies pénitentiaires, et

rendre au budget les montagnes d'or qui y ont été englouties depuis tant de siècles, alors on aurait vraiment la question en main : mais jusque-là on ne fera rien de décisif. Pourtant des intérêts comme celui-là vaudraient bien la peine qu'on fît comme pour l'armée et pour la flotte, où, quoi qu'il en coûte, du jour au lendemain, on réforme fusils, canons, vaisseaux cuirassés, et tous les règlements, à mesure qu'un perfectionnement nouveau devient nécessaire.

Eh bien, nous oserons le dire, si quelque jour un des peuples qui se prétendent les plus civilisés de l'Europe venait par hasard à s'aviser qu'il n'y a pas moins d'urgence à se défendre contre les assassins et les voleurs que contre les armées ennemies, au lieu de continuer à émonder ou à greffer l'arbre de la science du bien et du mal, on l'abattrait. Alors, pouvant considérer librement les choses, on reconnaîtrait que si le régime pénitentiaire, malgré tant d'efforts pour l'améliorer, demeure invariablement inefficace et corrupteur, ce n'est pas seulement dans son application, mais dans sa nature même, qu'il est vicieux.

Prendre un homme, le supprimer, le séparer de sa famille, de son pays ; arrêter son travail ; couper ses communications avec ses semblables, s'emparer de sa correspondance ; le séquestrer dans une prison

d'où il ne sortira sous aucun prétexte, quand il en devrait être ruiné, quand ce serait pour embrasser sa mère, sa femme, son enfant, à l'article de la mort ; le condamner à la continence ; réduire jusqu'à ses mouvements ; lui interdire la parole, et en même temps le tenir plongé dans une promiscuité hideuse avec tout ce que la société a de plus corrompu, est-ce que ce châtiment, dont nous ne rappelons encore pas tous les détails, ne paraîtrait pas le plus raffiné, le plus barbare, des supplices ?

Et cependant c'est là, c'est dans cette conception digne de Y Enfer du Dante, que . réside le principe fondamental du droit de punir chez tous les peuples civilisés; c'est ce qu'on appelle une peine humaine, tant est puissante sur les hommes la force du cours des idées, et surtout, tant la conscience du législateur devient aveugle lorsque personne ne se défend contre la loi.

Quand, du haut de notre orgueil de vivants, nous considérons les supplices que des hommes, morts aujourd'hui, s'infligeaient entre eux au nom de la justice, nous n'avons pas assez de malédictions contre ces fous furieux. Mais venons-nous à considérer les peines que nous avons imaginées, nous ne savons pas ouvrir les yeux sur leur véritable nature, nous n'en sentons pas l'atrocité, et celui qui les accuse d'être inhumaines s'expose à passer pour un

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