Jouffroy, Cours de droit naturel, 4e leçon
mobiles est parfaitement juste, et son argumentation est d'ailleurs concluante. Oui, pendant la délibération qui se place entre la conception et l'exécution de l'acte, je suis tantôt préoccupé par des idées, et tantôt par des passions ; oui, je suis incapable d'appliquer une mesure commune à mes motifs, c'est-à-dire à mes idées, et à mes mobiles, c'est-à-dire à mes passions. Oui, encore, si je reste entre des motifs [et des mobiles, mon choix ne peut être que libre. Mais ce que M. Jouffroy n'a pas vu, et ce qui n'aurait pas dû échapper à un homme aussi profondément versé dans l'habitude de J'analyse psychologique, c'est que les idées ou motifs sont toujours accompagnés d'une passion et se traduisent finalement en mobiles. Tant que les idées demeurent dans l'intelligence à l'état de conception pure, et ne font naître aucun mouvement dans ma sensibilité, elles n'intéressent que mon jugement et n'exercent pas d'action sur ma volonté. Qu'importe que ma raison me démontre que ceci est mon intérêt, si je ne suis pas porté à aimer mon intérêt? Et qu'importe qu'elle me dise que là est mon devoir, si je ne sens pas d'inclination à obéir à mon devoir? Parce qu'on répète ordinairement que la passion est ardente et la raison calme et froide, il n'en faut pas conclure qu'il n'y ait pas quelque austère passion suscitée en nous par la raison; et si l'on dit en morale qu'il faut obéir à la raison et non à la passion, cela veut dire que la pensée doit se porter exclusivement sur le motif raisonnable, afin que l'âme soit uniquement sollicitée par la passion qu'engendre la considération de ce motif. En résumé, la volonté ne subit que des influences et pas de contrainte ; l'in fluence de la passion sur la volonté est directe, et celle de la raison sur la volonté indirecte. Tant qu'une passion ne
*4 LIBERTE
naît pas en nous, les spéculations que nous faisons sur nos motifs n'aboutissent qu'à un jugement intellectuel et à des abstractions.
Nous écarterons donc l'argumentation de M. Jouffroy, comme nous avons écarté la liberté d'indifférence. Nous n'avons pas besoin de nous appuyer sur ces doctrines ou fausses ou contestables. La conscience, le bon sens nous montrent invinciblement la volonté en possession d'çlle-même. Tout lui est possible, jusqu'au crime, jusqu'à l'absurde. Elle peut d'autant mieux se décider, lors même qu'elle est sollicitée en sens contraires par deux forces égales, que sollicitée par deux forces inégales, il lui serait parfaitement loisible de se décider pour la moins puissante. Les motifs sont là pour l'éclairer, et non pour la déterminer. La cause que nous sommes diffère précisément de toutes les autres que nous voyons dans le monde en ce qu'elle se meut par sa propre énergie, et ne reçoit pas, comme toutes les autres, sa force et sa direction d'une cause antérieure à laquelle elle serait coordonnée.